19/08/2014

372. "4 ALBUMS ORIGINAUX" Catherine Ribeiro + Alpes

Avant d'entamer cette chronique comme de juste (et à propos de juste, ils sont peu à être autant "parmi les nations" que Henk Zanoli, qui du haut de sa sagesse nonagénaire, vient de donner une fameuse leçon d'intégrité à ce petit monde pas assez démocratique beaucoup trop politique qui a perdu tant sa mesure que ses repères), je dois me plier à quelque exercice que je ne commets jamais sur ce blog : parler chiffres et chiffons... Car un rapide coup d'oeil au compteur là-haut, à gauche de cette page d'accueil, dévoile que l'on approche tout doucement de la barre des 200000 visites... A la moyenne, constatée depuis de nombreux mois, de croisière de 20 visiteurs uniques par jour, on peut même s'assurer qu'on l'atteindra ce total avant la fin de l'année... Et, nécessairement, avec l'aide de webrobots dévoués à la corporation des serruriers parisiens, ça risque même d'être avant la fin de l'automne... Dernière considération du genre, ce blog, fidèle à son intitulé, aura, sur cette année écoulée de reprise d'activités après un long silence, offert à vos esprits avides et vos yeux ébahis, quelque chose comme 41 chroniques inédites... Ce qui nous fait, à la grosse louche, une moyenne de 3 et quasiment un tiers à l'infini de textes nouveaux par mois... C'est donc une périodicité pas si déplorable que ça mais c'est aussi l'occasion d'avouer que j'ignore à l'heure actuelle quand, pourquoi, comment seront postées de nouvelles chroniques sur ce recoin discret de la blogosphère... Alors profitez-bien de ce qui vient...

catherineribeiro+alpes.jpgOn jouerait à cet exercice, malheureusement récurrent (mais heureusement pas trop) du contre-sort face aux petites et grandes misères du quotidien et ces inévitables caprices du coquin de malheur... Si la fortune se tient debout, à moitié nue dans un équilibre discutable, sur une roue à ailettes, la guigne s'étale, elle, comme une flaque d'huile à travers tout, comme des bouts de verre et de plastique, comme des éclats de bois suspects, comme tous les indices, en ce samedi de stress, qu'un véhicule est venu percuter notre porte d'entrée, au milieu de la nuit... Ils sont difficiles à décrire, ces sentiments mêlés de soulagement et d'embarras, à découvrir, plus tard, qu'il n'y a pas eu de délit de fuite mais que tant moi que toi que notre petit bout dans son lit de grand garçon, n'avons rien entendu lorsque le choc a ébranlé la rue, que la police a débarqué, que les voisins étaient sur leur pierre bleue, qu'à deux heures et demie du matin, nous étions endormis, paisibles, tandis que le drame se dénouait sur notre trottoir... Nous serons, plus tard, en cette même journée pénible, forcés de serrer les dents et de grincer des poings car quand la scoumoune s'acharne, elle n'y va jamais qu'à grands coups de cuillère à pot... Le petit est invité à son premier goûter d'anniversaire, youpie... Ce goûter d'anniversaire a lieu dans une de ces cours de récré couvertes et privatisées, dans la chaleur, le vacarme et un relatif laissez-aller, on youpit déjà beaucoup moins... Mais on ravale ses angoisses de jeune parent, on décide de laisser le fruit de nos entrailles gambader sans restriction dans cet enchevêtrement de plastique rebondissant, de cordes, de câbles, de machines de mort en tout genre, on est même convaincu qu'il est de notre devoir de laisser sa surveillance à une tierce personne, qu'il faut déléguer, que les enjeux sont clairs, qu'on va le laisser respirer, vivre sa vie fofolle de petit garçon turbulent, trop content de faire du château gonflable avec ses copains d'école... Coupons court au suspense, si on avait vécu aux Etats-Unis, on aurait sorti de notre poche revolver une armada d'avocats procéduriers qui nous auraient gagné des procès à tire-larigot, de dommages physiques en traumatismes émotionnels... Bref, nous allons quitter la table d'anniversaire, nous sommes des bambis toujours craintifs mais tellement fiers de garder l'équilibre sur l'étang verglacé, quand soudain, nous entendons la plainte, non, le cri, que dis-je, le hurlement de douleur, qui retourne le coeur et envoie la tension artérielle à travers le plafond... Le temps ralentit, tous les sens sont aux aguets, les réflexes mammifères reprennent le dessus, où est le prédateur qui menace notre enfant ? Et le voilà, il apparaît, aveuglé par ses larmes, la main serrée sur l'oreille... La panique ferait presque un croche-pied à l'angoisse tellement il refuse de retirer la main de son oreille... Et la vision tord les nerfs; son oreille est écarlate, éraflée, puis rapidement violacée... Elle gardera l'aspect d'un total hématome noir charbon pedant plusieurs semaines... Ce soir-là, invités chez des amis, nous sommes zombies, titubants sans même avoir rien bu, échangeant cordialités et sentences dans un demi-brouillard des sentiments... On se relève toujours, bien sûr, mais ce samedi-là, il fallut pas mal plus d'efforts que d'habitude... Et face à tant de malheur, qui peut dire si nous n'allions pas finir par balbutier nos demandes de répit en un sabir vaguement révélé mais totalement inventé, comme Patrice Moullet les annonait en 1970, sur "Sîrba", morceau d'ouverture de l'album éponyme "Catherine Ribeiro+Alpes" (éponyme ou presque, car un subtil "n°2" placé dans le coin rappelle que la clique montagnarde avait sorti un précédent album sous un autre nom mais, franchement, peu importe, ce n'est pas ce genre de détail qui nous intéresse ici)... Que la brutale poétesse d'origine portugaise apprécie ou pas plus que de raison le bon air de la montagne importait peu... Nous exerçons ici un retour en arrière, vers des contrées imaginaires, en des périodes où la liberté totale dominait de facto la pointe la plus avant-gardiste de la musique populaire... Au risque, on le verra, de verser au passage dans une pose intellectualiste qui confine au snob le plus déplacé... Mais, en fait, 1970 n'est pas encore assez tôt... Si l'eau pétillante, c'est fou; Périer, c'est Jean-Marie et l'homme, espérons que l'héritage lui suffise, laisse un milliard de clichés rock derrière lui et un seul que la masse retienne : cette postérisable à l'infini "Photo du siècle" et son opulente brochette de vedettes teenagers de l'époque (et Johnny subrepticement monté sur l'échelle, tout le monde connaît l'anecdote)... Car La Ribeiro vient de là, toute son oeuvre subséquente y puisera son énergie dans le rejet du moule formaté; oui, elle fut une yé-yé... Cherchez-là donc, dans l'attroupement, avec ses longs yeux aussi noirs que ses cheveux (ou l'inverse), elle est au dernier rang, coincée entre deux idoles qui, en ce 12 avril 1966, sont déjà, eux, en train de creuser leur trou loin des sirènes du seul commerce... Mais en quittant Paris pour le sud sauvage et enneigé, Kathy sait-elle qu'elle va imprimer la marche à suivre, mais aussi, qu'à cristalliser son époque à ce point, elle (et, donc, surtout, Alpes, cette communauté musicale à taille variable, qui orbite autour du Patrice Moullet précité) va mal résister à l'usure du temps, tout en gardant une charge fascinatoire réelle... Premier cas d'étude, donc, ce second album, sorti en 1970... C'est toujours l'appel des grands espaces cérébraux qui domine la musique d'Alpes et l'inspiration de Catherine... Pourtant, on veut l'imaginer commis avec ironie, son chant se pare de tous les tics radiophoniques sur "15 août 1970"... Catherine compte le R, le B et le O de commun dans son patronyme avec la soeur à Mijanou mais tout de même... La face B livrera ses premières leçons, avec ce "Poème non épique" qui soulève, en quasiment dix-neuf minutes de musique affranchie si pas déchaînée, toute une foultitude de questionnements... Le sens de ce que l'artiste déclame au long de cette lente descente dans la folie du dépit amoureux ne joue finalement qu'un rôle secondaire face au modus operandi... Bien sûr, on l'a compris, Catherine ne chante pas mais les mots jaillissent de ses cordes vocales avec un mélange étourdissant, parfois bégayé, qui laisse l'auditeur dans cette dubitation : est-ce que l'artiste récite de manière expressément naturaliste son texte écrit ou est-elle plongée dans une partielle ou totale improvisation ? Autre grande question, d'ordre notamment musical : ces enregistrements qui n'ont atteint que la critique de l'époque et une frange extrême de l'auditorat rock de l'Hexagone, peuvent-ils avoir traversé l'Atlantique et d'une manière ou d'une autre avoir influencé l'approche musicale des punks new-yorkais les plus sombres, en l'occurrence le duo Suicide (on peut relire la chronique 26 de ce blog, rédigée en des temps anciens, naïfs et simples, quand dix-sept lignes de texte suffisaient à racler le fond de ma pensée) car les coïncidences sont ici aussi troublantes que Lincoln assassiné au Kennedy theatre quand Kennedy est assassiné dans une cadillac Lincoln et des pyramides avec des yeux sur les billets d'un dollar qui se transforment en reptiles qui boivent du pétrole quand on les plie ou je ne sais pas quoi (enfin, si, Kennedy, maintenant, grâce à X-Men Days of Future Past, on sait enfin quoi) : le crescendo de hurlements dans ce "Poème non épique" renvoie inlassablemment aux cris apoplectiques d'Alan Vega sur "Frankie Teardrop" tandis que les boucles répétitives jouées par le Moullet sur sa lyre électrique annoncent la musique dronale et programmée par Martin Rev sur ses grosses machines... On sait qu'une bonne part de la scène punk new-yorkaise était francophile, nourrie, notamment, aux poètes romantiques (Patti Smith, Richard Hell, Tom Verlaine, David Byrne, Deborah Harry ont tous chanté en français dès leurs débuts et/ou revendiqué Baudelairimbaud comme source d'inspiration); j'ai ouvert le dossier, qu'un rockologue au chômage technique aille fouiller par là et me dise quoi... Quand débarque, après ça, la "Ballada das aguas" portée par deux guitares traditionnelles, on se rappelle qu'avant d'être totalement démente, Catherine Ribeiro est avant tout portugaise (l'un n'empêche pas l'autre, qu'on va dire, ce à quoi, que moi je dis, que ça peut même aider d'être les deux à la fois)... C'est, une fois n'est pas coutume, la copine digitale d'Hippolyte qui m'a fourni mon disque du jour, en ces débuts d'année où on peut s'accorder des cadeaux avec des étrennes qu'on a bien mérité parce qu'on a été bien gentils; l'intérêt étant que l'objet n'est pas bien cher puisque pour moins que le prix de deux places de cinéma (et ça, c'est aux tarifs de la campagne wallonne; pour mes lecteurs bruxellois, si j'en ai, ça fait pour moins que le prix d'une place de cinéma et d'un petit popcorn), on obtient un boîtier carton avec, dedans, quatre disques de Catherine Ribeiro+Alpes... "âme debout", sorti en 1971, fait suite au précédent et en amplifie les visées artistiques... On quitte pour de bon les travées de la musique identifiable pour aller s'aventurer bien au-delà de l'explosion psychotrope... La Riri est, plus que jamais, totalement habitée, si pas carrément hantée, dans son chant, avec pour seule ligne de conduite, la démesure la plus totale... Et d'attaquer par la plage titulaire, espèce d'incantation à qui, à quoi, à tu, à moi, où l'âme debout doit avoir pitié de tout et de tous, mais surtout de n'importe quoi, depuis celui qui "accepte l'idée de partir à la guerre" jusqu'à celle qui "se sent résignée chaque jour à l'usine" en passant par celui "qui se couche dans mon lit sans définir mes dimensions" (non, moi non plus, je ne suis pas convaincu de ce que cela veut dire) pour finir sur ceux "qui traversent la rue quand le feu est au rouge"... Une presque vraie chanson suit alors, qui raconterait presque l'histoire presque banale d'un presque couple solidement presque amoureux, si elle ne se terminait pas en étrange voyage ferré entre la ville imaginaire de Diborowska et l'éternité... Liberté un jour, liberté toujours, sans plonger dans les abysses philosophiques qui assènent sans contre-argumentaire possible que la liberté ne peut se définir qu'à l'intérieur d'un cadre contraignant, qu'on ne peut être vraiment libre qu'en réaction à un prérequis de non-liberté, les Alpes enchaînent alors quatre morceaux instrumentaux, ou à peine nourris de "lalala" par notre héroïne du jour, aux titres particulièrement conceptuels : Alpes 1, Alpes 2, Alpilles et Aria Populaire... Après ça, la chanteuse reprend le dessus et l'on est forcé d'accepter sa poésie rugueuse, dégoulinante de fluides corporels plus ou moins définis... La première strophe de "Le kleenex, le drap de lit et l'étendard" annonce déjà les couleurs (rouge globule, jaune pipi, vert crachat, on dirait le drapeau camerounais, tant qu'à parler de la Coupe du monde de football) : "Qu'as-tu fait de ma main, tu l'as fourrée dans ta bouche, caressé les doigts ourlés de fivre et maintenant tu craches le sang"; cette lente litanie portée par un orgue (à moins que ce soit un orguophone ou un harmoniumophone, on voit ça plus loin) dresserait presque l'inventaire de la provocation verbale de l'artiste du jour, qu'on arriverait presque à soupçonner d'être atteinte d'une version morbide du syndrome de La Tourette tant l'imagerie se décline dans un camaïeu de douleur et de démembrement (y'a sa concierge qui dérape sur un tesson de bouteille et qui atterrit en morceaux au pied de l'escalier, enzovoort)... C'est la seule grille de lecture de la face B d'"âme debout" : nous, humains, sommes des sacs à viande qui ne demandent qu'un rien pour se percer, ainsi "Dingue", qui conclut cette plaque inégale mais costaude, voudrait évoquer l'état mental de sa narratrice et pourtant, celle-ci termine avec son ventre qui explose et ses tripes qui lui dégoulinent sur les pieds, bon appétit... Après ce déferlement de viscères, dans ce chaudron musical à gros bouillons, je pourrais retrouver de l'appétit en remuant la louche dans la marmite suivante... Car "Paix", quatrième album de Ribeiro, Moullet et consorts (il y a une vieille mauvaise blague à faire avec la reine qui reste à l'intérieur mais vous la connaissez, je vais plutôt vous offrir ceci : il est revenu du futur pour réparer vos rideaux vénitiens, c'est le Terminastore !!!) sorti en 1972, offre, dès son instrumental d'ouverture, le bien-nommé "Roc alpin", quelque chose que les deux précédentes plaques n'avaient pas réellement fourni : une espèce de mélodie, construite, discernable, quasiment un riff de guitare (en fait, et qu'on ne traite plus jamais André Franquin de petit scribouilleur fantaisiste, il s'agit ici de cosmophone, une espèce de truc hybride conçu par Moullet himself qui poussera ses délires d'ingénierie instrumentale jusqu'au percuphone qui, comme son nom l'indique, était à la fois frappé et gratté, contrairement au martini de James Bond), quelque chose d'accrocheur, tout simplement, sans venir ni exciter les neurones, ni titiller les entrailles, juste en passant par l'immédiateté cardiaque de la musique... Du côté de l'inspiration, puisque Catherine se remet à libérer des mots plutôt que des "la-lala-lala" (écoutez donc ce "Roc alpin" et vous entendrez qu'en effet il est question de "la-lala-lala", nous sommes soudain entrés dans un album dont on pourrait croire qu'il est possible de retranscrire les partitions) dès le deuxième morceau de l'album (deuxième sur quatre -oui, seulement- pour tout de même 46 minutes de disque; pas de faux suspense, la plage titulaire monte à 15 minutes tandis que "Un jour... la mort" occupait, sur vinyle, toute la face B avec ses 24:43)... Largement considéré par le consensus critique comme le plus grand moment de la discographie commune de la petite franco-portugaise et de ses grands copains barbus, ce disque est aussi, et peut-être plus que les deux précédents où la démarcation restait claire et infranchissable entre le délire intime et la sentence universelle, celui qui est le plus empreint de son époque et celui qui en parle le mieux aux engeances d'aujourd'hui... "Paix", par sa suite d'exhortations ânonnées, dresse bien moins le bilan des velléités pangéennes de l'époque que le constat qu'en 1972, les enfants, fussent-ils vietnamiens, ont mieux à faire que de se soucier de politique mais continuent à crâmer sous les averses de napalm quand même... Il est obligatoire de dresser ici, à travers les décennies et par-delà le rideau de l'hypocrisie bon teint, d'autant plus en ces périodes de célébration du sang versé au nom d'une latitude de mouvement et de pensée qu'il n'y avait déjà pas besoin de menacer en premier lieu, le nécessaire parallèle entre la course terrifiée des enfants victimes de l'opération Ranch Hand (qui ignorent alors que leurs petites soeurs même pas encore conçues sont déjà condamnées par l'agent orange qui flotte dans la matrice de leurs mères) et le silence des gravats scolaires, après les explosions en cours dans la bande de Gaza... Notre Cathy, nonobstant d'éventuelles capacités prémonitoires dont elle se serait bien abstenue de parler, ne pouvait pas savoir que, main dans la main, joue contre joue, portefeuille à portefeuille, les deux nations qui se sont rêvées élues de dieu, continueraient sans cesse à ravager les populaces au nom de ce genre de mystère qui nourrit inlassablement les scénarios conspirationnistes les plus échevelés... Aurait-elle su tout cela à l'époque (et cela dit, elle s'est rapidement positionnée en faveur de la Palestine opprimée au fil de ses sorties médiatiques dans ces seventies triomphantes) que ça n'aurait tout de même rien changé, la Ribeiro Blanche-Neige, et ses trois nains d'Alpes, aurait conclu cet album de la même manière, sur ce "Un jour... la mort" qui, par une surenchère d'imagerie grandiloquante, quelque part entre la Hammer horror (ou peut-être, faisons-nous plaisir, un scénario posthume de Franju tourné en cachette, scène par scène, au long de toute sa vie, par Jean Rollin) et les caricatures pastel du "Réveillez-vous", quand l'âge d'or nous forcera à des banquets éternels entourés de singes et de tigres qui s'embrassent et se roulent dans les cornes d'abondance, -qui, disais-je, convoque la grande faucheuse et la petite électricité sensuelle ("Dites-moi la Mort, Chère femme, Belle Mort / Vous me serrez d'un peu trop près, trop fort / Je ne suis pas vraiment lesbienne, savez-vous ?", qu'elle nous dira notre chanteuse du jour vers la fin de cet interminable mais pas minable texte) dans le grand chaudron de la tentation du suicide... Je place cette anecdote ici, a posteriori, de toute façon je suis de moins en moins convaincu que quiconque lise jamais tout ceci jusqu'au bout, mais il existe sur toituyau une vidéo d'époque, extrait d'interview de la clique, assis tous les trois dans l'herbe au pied des montagnes, le micro chupachups surdimensionné du journaliste sous le nez et Catherine de concéder, entre soupir et sourire : "Je n'ai jamais pris aucun plaisir à chanter" (sa seconde partie de carrière, reconvertie en défenderesse du patrimoine, de Léo Ferré à Prévert en passant par Piaf, n'en laissera les observateurs que plus perplexes que jamais)... Puis, plus tard de deux ans, Ribeiro+Alpes commettront encore "Le rat débile et l'homme des champs", qui se trouve conclure ce boîtier pas cher que l'autre femme à l'arc à cheval m'a ramené pour mes étrennes (je l'ai déjà dit plus haut, j'ai mis trop de temps à écrire cette chronique, je finis par y radoter, c'est pathétique) mais, franchement, quand je vois toute la pénibilité (sans aucune prime professionnelle en compensation) que cette chronique m'a causé, n'espérez pas que je me plonge également dans cette ultime plaque... De toute manière, le fait est que je n'ai pas encore écouté cet album, bien d'autres, plus impérieux, sont arrivés jusqu'à mes lecteurs multimédias depuis (pour en savoir plus, restez branchés sur ce blog intermittent, ah la la, quel spectacle) mais un vif coup d'oeil aux titres des morceaux laisse envisager une certaine continuité dans l'oeuvre : depuis "L'ère de la putréfaction (concerto en quatre mouvements)" jusqu'à "Poème non-épique, suite", je m'attends à un déferlement de poésie bien poisseuse...

Et à propos de poésie, c'est aussi et maintenant l'endroit et le moment qui en vaut n'importe quel autre pour expliquer que sur les entrefaites de cette chronique boursouflée et de tout le temps que j'ai mobilisé à la rédiger, en petits morceaux, au fil des jours, en un puzzle de quelque 60 pièces, un patchwork finalement terne que je ne refilerai pas à mes générations futures, je peux tout de même, en pure impudeur, raconter comment, dans un samedi trop gris pour son printemps censé être triomphant (notez, l'été aura été encore plus automnal que cela), j'ai foulé les trottoirs de ma ville, cet insoluble cube, et j'ai marché sur mes mots, devant la façade noire et blanche... La sensation ne s'exprime pas, je suis simplement apaisé, je sais, désormais, avec toute la sentence et l'arrogance que ça peut sous-entendre, que je suis, même recroquevillé à l'intérieur de moi, un véritable poète...

30/07/2014

371 "BOOTLEGGED, BROKE AND IN SOLVENT SEAS" Skinny Puppy

uncdparjour skinnypuppy.jpgN'en déplaise au spectre pas bien portant d'Ouvrard, qui, lui aussi, vient parfois lire ce blog par-dessus votre épaule, nous démarrerons cette chronique à l'aveugle, ne se concentrant que sur les onomatopées de nos viscères et autres organes... Le coeur fait clopclop, l'estomac grouyiiik, les intestins brrrelllemmellemmmm, les poumons gniiiffoou (normalement, c'est iiipfffeuh mais je suis encore pas mal enrhumé pour le moment), le foie prrellep, les reins flitchflotch, même le pancréas, il fait du bruit mais vu qu'il la ramène toujours moins que les autres, bien malin qui pourrait l'imiter avec sa bouche; tandis que la rate, ça, c'est clair, merci Gaston, on sait ce qu'elle se dit... La véritable interrogation, c'est évidemment de savoir quelles sonorités naturelles sont perceptibles dans l'activité du cerveau... Car autant on a peu de doute sur la véritable musique du corps, et bien sûr, elle est électronique (quoique, on verra ça plus loin que ce n'est peut-être pas le cas... ou pas), autant il est impossible, dans le même souffle, de passer sous silence  les origines particulièrement belges de cette EBM... Que d'aucuns s'engraissent (au propre comme au figuré, suivez mon regard) à écrire des livres grand public, du style à laisser traîner aux toilettes ou à offrir au nouvel an quand on a vraiment pas d'idée de cadeau, qu'ils ne peuvent dissimuler, derrière ces artifices (suivez toujours mon regard, le même, oui), toute la hargne, à coup de chiffres et de lettres (pas Armand Jammot, non), qu'ils ont déversé sur leur métropole du début des années 80 et, ce faisant, ont conquis le monde entier, dans cette pure niche qu'est la musique à la fois dansante et industrielle... Que ce sont finalement ces Flamands d'Aarschot, fondés un an plus tard, tout pétris, eux aussi, de chiffres et de lettres, qui connaîtront plus de succès grand public (tout ça reste d'ailleurs fort relatif, évidemment) importe peu puisqu'aujourd'hui, nous parlons d'un groupe canadien... Ce qui, à titre personnel, ne fait que renforcer mon sentiment en faveur de l'existence d'un inconscient collectif, qu'à fortiori je fourrerais dans le grand sac de matière à réflexion qu'offre la mémétique, puisque, nonobstant l'état des communications mondiales à l'époque (pour un coup de fil à l'international transatlantique, il fallait demander la connexion de vive voix à la madame des RTT; bon, peut-être pas quand même mais presque), il faut s'étonner qu'en ces mêmes années 1981-1982, la même musique surgisse dans des villes aussi éloignées que Charleroi et Vancouver... A moins, mais qui le sait, que cEvin Key et Nivek Ogre (non, c'est pas des fautes de frappe, dans l'EBM, on a tendance à balancer la typographie par la fenêtre quand on s'invente des pseudonymes) n'aient été présents lorsque S3 Evets et sa clique ont démoli une bagnole sur la grande scène du PBA de Charleroi (la plus belle salle de Wallonie, qu'on m'a demandé de vous dire) et que ça pissait le sang partout (voilà une anecdote qui me remonte de loin, que j'étais trop petit pour l'avoir vu de mes yeux propres, et dont je n'ai jamais pu parler avec les principaux intéressés vu qu'ils ne font plus musiciens précurseurs mais qu'ils gagnent leur vie en écrivant des livres gadgets, j'en ai déjà parlé et que de toute façon peu importe puisque cette chronique ne parle pas d'eux)... Le scénario de Colombiens Britanniques traînant par hasard dans les coins les plus industrieux de Wallonie restant fort improbable, nous pourrons chercher ce terreau musical commun dans les sacs d'engrais volés aux mêmes jardiniers; et ce n'est pas dans l'ascétisme et l'académisme (tout déstructuré, certes) des trois Pierre qu'il faut aller chercher (oh, sérieux, vous avez des lacunes en musique concrète, mes bichettes, mais c'est compréhensible, on a autre chose à faire de ses journées que de s'inquiéter du lourd corpus taillé dans les partitions par ces élèves d'Olivier Messiaen, ce qui me ramènerait, si je lâchais complètement la bride de mon coq à l'âne, à évoquer deux chefs d'oeuvre, 2001 L'Odyssée de l'Espace bien sûr et Homo Turbae de Claudia Castellucci mais alors vraiment j'excluerais pour de bon tous les rares lecteurs de ce blog et je ne suis pas sûr de continuer non plus à m'intéresser moi-même sauf pour me conforter dans l'idée, plus de trois ans plus tard après y avoir assisté, qu'Homo Turbae reste, toutes disciplines confondues, le plus grand spectacle que j'ai vu de toute ma vie jusqu'ici; donc, les trois Pierre, disions-nous, à savoir, Schaeffer, Henry, Boulez, les quatre mousquetaires de l'intellectualisme musical à la française); non, non, n'allons pas non plus traîner dans la glorieuse déshumanisation (qui explique encore moins son glissement nauséabond vers une stance martiniste prosélyte) d'un Vivenza; ici, c'est bien dans les délires déjà teintés de fluides corporels des Throbbing Gristle qu'il faut aller chercher (mais je n'en dirai pas plus aujourd'hui sur ce quatuor polysexuel, viendra bien un jour d'une nécessaire chronique que ce blog leur consacrera; ce qui est un sale exemple d'animisme abusif car ce n'est évidemment pas ce blog qui va consacrer quoi que ce soit à qui que ce soit, c'est bien moi, qui tape tout ça sans contrôle ni auto-censure (j'ai asséné trois chroniques plus tôt mes sentences majestives sur l'auto-censure, je n'y reviens plus) et, jusqu'à preuve du contraire, je suis un être humain et la machine m'est assujettie)... Cela dit, je n'ai pas pour habitude de rebondir à la phrase suivante sur ce qui est dit dans une parenthèse d'une phrase précédente (mais il y a un début à tout) et donc certains riront vachement jaune lorsque nous aurons dépassé le stade de la singularité technologique (ce grand fatras incontrôlable qu'est devenu, en dix ans à peine, le réseau des réseaux nous en approche un peu plus chaque jour)... La question reviendra alors lancinante et l'on pourra se demander si ce chiot maigrelet (ridicule traduction littérale, j'avoue) n'aura pas dans ses pattes les armes pour survivre à la disparition de ses maîtres carbonés... Il faut se convaincre que la silice puisse, à son tour, abriter une conscience réflexive, il est évident par contre que les machines n'accéderont jamais à la reproduction sexuée... Et ça tombe bien car dans ce live, déniché, devinez où, dans les bacs de liquidation du fils de la famille Amark (oui, son prénom c'est Mehdi et, oui, il est fort probable que j'ai déjà commis ce mauvais "monsieur-madame" auparavant et non pas "au paravent" car de un, c'est idiot et de deux, mes parents ont un chalet sur la plage, on n'a pas besoin de paravent, merci), il n'y a pas à proprement parler de contenu libidineux... On est ici dans la sécheresse du désir, au profit de la luxuriance du crachat sociopathe... Souvent sur la corde raide entre la naïveté navrante et la pose intellectuelle agressive, l'EBM se teinte surtout, chez ces Canadiens, de la seconde... Les borborygmes de l'éventuel chanteur ne permettent guère, surtout au volant dans les embouteillages matinaux, de déceler tout le contenu du propos mais les titres des morceaux sont suffisamment évocateurs : "Addiction", "Hatekill", "Worlock", "Assimilate" ou le très prosaïque "Dogshit"... Il est un épithète qui ne convient pas à la musique du Skinny Puppy, et c'est "gentil"... Peu importe, c'est le tour de passe-passe habituel, c'est cette grande foire à la catharsis musicale; que les gens soient méchants (avec 24 heures dans une journée, ils en ont des occasions de montrer leurs plus vilains côtés, ces sales gens bêtes et pas gentils), on balance à toute berzingue la petite heure (pour les accros au number porn, c'est 57:17) de ce "Bootlegged, broke and in Solvent seas" issu de la tournée mondiale de 2010 (année du "premier contact", de fait et pas du tout un chef d'oeuvre, re de fait); petite précision, ces Canadiens cocasses ont sélectionné pour ce disque dix morceaux uniquement tirés de la partie est-européenne de cette tournée (Varsovie, Bratislava, Budapest, Hildesheim), ce qui, c'est sûr, ajoute à cette mystique développée depuis quarante ans dans la musique industrielle, avec un grand écart difficile entre une espèce de poussée anarchiste libératoire et une fascination puérile pour l'aliénation des régimes totalitaires... Mais il y a une logique, ancrée peut-être dans nos cervelets reptiliens, à cette apparente bombance à laquelle le serpent se livre en se grignotant la queue; autant qu'on puisse le souhaiter (et je suis convaincu que d'aucuns le souhaitent), ni la chair ni la machine ne peuvent jouer à saute-mouton par-dessus l'infranchissable limite... Même la nanotechnologie, en s'insinuant à l'intérieur des corps, doit le faire par le truchement de matières compatibles... Bref, ce disque fait un raffût parfois désagréable, je ne l'aurais jamais acheté à prix plein, il remplit sa fonction, quand il le faut, basta; après, le bruit s'arrête, qu'il sorte d'un fichier midi corrompu ou d'un organe en plein prolapsus... Mais si vous ne savez toujours pas ce que se dit la rate; de un, vous êtes bien épais; de deux, j'ai pas cité Ouvrard pour rien; de trois, la rate elle se dit "late"... 

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08/07/2014

370. "VOOR DE OVERLEVENDEN" Boudewijn de Groot

uncdparjourvoordeoverlevenden.jpgToutes les catastrophes, absolument toutes, laissent des survivants... Réfugiés sur le toit, faufilés de justesse par le vasistas, à l'approche du tsunami; terrés sous le cellier, calfeutrés dans des couvertures avec un thermos à portée de main tandis que la tornade, à l'extérieur, emporte les vaches, les pick-ups et les caravanes; recroquevillés dans une petite boîte en fer (le long de la ligne de chemin de fer ?), valdingués à la crête de la poudreuse sauvage qui dévale les à-pics alpins; surfant, planche ignifugée sous les pieds, sur le rouleau de lave qui déferle de la bouche du volcan, dans un diaporama stroboscopique où, si l'on plisse les yeux suffisamment, soudain, Malcolm Lowry ressemble à Snake Plissken; c'est l'élasticité de la biologie qui est telle que même une fissure totale du manteau continental, entre les plaques eurasienne et indienne, par pur exemple, que l'Himalaya soit soudain avalé par le magma qui agite notre petit grain de sable collé à son soleil, à autant de parsecs (que les choses soient claires, je ne suis pas astrophysicien et même avec l'aide de wikipedia, je ne suis pas certain d'avoir bien compris comment on mesurait la parallaxe-seconde mais bon, ça en jette de parler en parsecs plutôt qu'en AL, il faut bien l'avouer) du centre de la Voie lactée, et je gage sans mal que tant des insectes que des reptiles que des mammifères survivront en bordure de ce trou béant... J'ai même, de manière purement égocentrique, à me découvrir chaque matin toujours plus vivant que la veille, de plus en plus la conviction que nous, singes sapiens sapiens, pourrions tout autant survivre à bien de la catastrophe (et admettez, de couche d'ozone trouée en permafrost fondu, que nous faisons tout pour nous le prouver)... Continuons dès lors d'investir le fétiche dollar dans de l'armement de pointe plutôt que dans de la sécurité sociale de base, après tout même le gros garçon et le petit homme ont laissé des générations de nippons phosphorescents derrière eux (c'est un moment comme un autre de dire aussi adieu à "Alain, mon amour", c'est aussi le moment de rappeler que, normalement, quand on se prend la bombe sur le coin de la tronche, on ne laisse pas Fukushima Daiichi en héritage à ses petits-enfants)... Mais en soudain recentrage nombrilesque (et déballage d'une impudeur abjecte, les habitués savent qu'il y en a, parfois, sur ce blog), ce n'est que mon syndrome messianique, mon sacrifice inéluctable, mon martyre constant, qui me fait écrire en ces termes car, avec un sourire qui en dit long, me thérapeute me l'a bien indiqué; et, forcément, quand j'abandonne toute emphase, que j'écarte mes insupportables oripeaux littéraires comme chat qui s'ébroue, j'abonde dans son sens, avec une prose toute plate : dans notre tout petit recoin de Wallonie, dans ce tout petit pays qui semble chaque jour s'amenuiser un peu plus, il n'y a guère de risque de tsunami, d'éruption volcanique, d'avalanche glaciaire, non, c'est sûr, évidemment... Que risquons-nous réellement dans notre ville triste, de quoi aurais-je peur, ici et maintenant, à part de la méchanceté gratuite, de l'agressivité indue, de la mauvaise foi par tombereaux ?... Où trouverais-je, si besoin était, mon havre, ma hauteur à l'écart de l'inondation d'idiotie, mes sacs de sable sentimentaux, mon abri anti-tout ?... Un câlin de piscine, c'est là (et, oui, mon impudeur a des limites et, non, je n'entrerai pas plus loin dans le détail de cet indispensable moment de pure tendresse intrafamiliale)... Et, puis, toujours, c'est le sens même, la raison première, de ce blog; il y a toujours, à chaque fois, de nouveau, à jamais, refuge dans la musique... Quelle que soit la catastrophe, elle laisse des survivants, c'est en 1966 que Boudewijn De Groot se donnait pour mission d'en livrer la leçon... J'ai précédemment évoqué la place centrale qu'occupe depuis un demi-siècle le troubadour dans la luisterlied, cette chanson néerlandophone qui, comme son nom l'indique, s'écoute plus qu'elle ne se fredonne; à l'inverse de la levenslied... De ce côté du barbelé linguistique, on dira "la chanson française" en opposition à "la variété"... Et, au risque de me répéter (ça n'est, divinité quelconque merci, pas loin d'être le pire de mes défauts), il n'est pas éxagéré d'évoquer, pour comprendre le poids de Boudewijn De Groot dans sa zone d'activités néerlandophones, à la fois la figure d'un Brel (oui, Jacques, pas Bruno ni Francisca) et celle d'un Dylan (oui, Bob, pas Jakob ni Luke Perry ou quoi, que sais-je)... Et c'est ici, sur ce deuxième LP, dont le titre se traduit sans mal par "Pour les survivants" ("ah, c'est donc ça, l'intérêt de toute cette longue introduction prétentieuse à laquelle j'ai compris qu'un mot sur trois", se disent soudain les moins doués de mes lecteurs, que j'aime autant, si pas plus -syndrome messianique, on vous a dit, mes poulets, le royaume des cieux pour les faibles d'esprit et tous ces salamalecs sur le mont machin-truc- que les autres, plus au fait d'une écriture oscillant entre l'ampoule et la brillance et muni des références culturelles pour partager de manière optimale les sermons que je m'entête à vous débiter) que Boudewijn met en place les balises qui lui amèneront ce ticket doré pour la postérité... Et tout démarre par la plage titulaire, guitare sèche et cordes humides, dans laquelle le narrateur, à peine sorti de l'enfance, dévoile, d'office, que c'est lui, le survivant, et que la perte est particulièrement intime -"En nu ben ik groot en belangrijk en student / Grote broer, je bent nu dood, ik heb je nooit als vriend gekend."- Quand les grandes orgues résonnent à 2:11, l'auditeur comprend que la solennité va le disputer à la légéreté sur ce disque qui, avec 35 minutes pour douze chansons, ne présente pas un profil extraordinaire... Mais le premier garde-fou est érigé, on s'en rendra vite compte, par une certaine coloration de son, propre à ce milieu des 60's, avec un rien de fuzz, le LP présente une belle unité mais ce sont les paroles, toutes signées par le poète Lennaert Nijgh, qui donnent à cette plaque une allure quasiment concept... L'enfance perdure, laisse des traces, c'est une loggorhée picaresque, agrémentée de coups de klaxons et de mirlitons, qui suit sur la "Chanson pour un enfant qui a peur du noir"... Et la plongée dans les souvenirs juvéniles se poursuit avec "De wilde jager", qui superpose un classique de la littérature enfantine à la charge nocturne de Wotan... Puis Lennaert Nijgh, qui reste, je peux l'avouer, l'un de mes modèles en poésie, dévoile, par la voix cristalline de Boudewijn de Groot, le deuxième fil rouge, la deuxième obsession de ce disque : de onbereikbare liefde et "Naast jou" ne se résume que comme la délétère langueur de l'amant qui imagine, si pas fantasme, les retrouvailles qui n'auront jamais lieu avec cette partenaire, croisée une nuit jadis... Et on retombera dans un rien d'impudeur, au fil de ce blog, car je dois vous expliquer que j'ai découvert cet album en 1998 et que le premier vers de "Testament", qui suit dans le déroulé du disque, trouvait nécessairement un rare écho en mon for intérieur -"Na tweeëntwintig jaren in dit leven maak ik het testament op van mijn jeugd" (et voilà, les plus vicelards d'entre vous auront sorti leurs calculettes et pourront donc déduire, à terme, l'âge du capitaine, c'est pas très joli-joli de votre part)... Comme le titre l'indique, ce tour de force d'écriture, de composition et de chant, dresse un bilan, presque comme dans ce vieux sketch de Karl Valentin, de tout ce que le narrateur laisse derrière lui alors qu'il décide enfin de se débarasser de son enfance encombrante... Il ne gardera "que de rares choses auxquelles je tiens car personne d'autre ne peut y toucher; ce sont mes bons souvenirs d'enfance, ceux que l'on transporte avec soi tant que l'on vit"... "De Vrienden van vroeger" creuse un peu plus ce sillon, avec une maestria de la rime et de la scancion qui tire le maximum de la grammaire de Vondel et vaudrait la poignée de main moite d'un Paul Verlaine concupiscent : "Die jongen uit mijn klas, die ouder was in jaren en daardoor meer ervaren, van wie dat boekje was, dat later op een dag door vader werd gevonden, waarin die plaatjes stonden, waarop je alles zag"... Sur le graphe qualitatif de ce disque, on enregistre alors une chute soudaine de l'abscisse (ou de l'ordonnée, d'ailleurs, je ne sais plus qui s'horizonthe et qui se verticale dans cette histoire) avec le morceau qui suit, le seul entièrement signé de la main de De Groot; et si Boudewijn est un excellent compositeur et un encore meilleur chanteur, il prouve ici qu'il a peu du parolier compétent... Lennaert Nijgh reprend la main sur le morceau le plus court (1:47) et pourtant peut-être le plus dense de cette galette; "Zonder vrienden kan ik niet", se plaint le narrateur bicéphale dans cette longue déclamation aux rares respirations dont la morale, dès 1966, selon laquelle il est inutile de jurer "ik drink niet meer" lève le voile sur le mal qui emportera Nijgh en 2002, bien avant ses 60 ans... Puis, le poids historique de l'album se réaffirme, avec le single le plus vendu de l'affaire, "Het land van Maas en Waal", qui revient à ce prérequis du poids de la mythologie enfantine, en transformant ce bout de terre entre la Meuse et le Vahal en une contrée psychédélique où se téléscopent les univers de Jérôme Bosch et de Klaas Vaak... Le parti-pris musical, à grands coups de fanfare carnavalesque, réalise un superbe grand écart entre la luisterlied et la levenslied qui finit d'assurer la position centrale de De Groot dans la musique pop néerlandophone... De pop, il sera particulièrement plus question sur "Verdronken Vlinder" qui déverse, comme le papillon en train de se noyer (inutile de vous préciser que ce lépidoptère n'est qu'une métaphore) étale ses ailes colorées sur l'eau agitée, sa mélodie à coup de clavecin, de batterie et de guitare folk... Dernier passage par l'amour inaccessible avec ce "Beneden alle peil" qui propose une approche, qui était alors rare, du sempiternel triangle : ici, c'est l'amant qui dévoile son désarroi, à se sentir autant trompé, si pas plus que le mari de la maîtresse volage car ce dernier ignore tout, lui, de la duplicité de sa femme... Et en cri final, en retour sur investissement, cet album, dont la longue prose qu'il m'extirpe prouve tout le bien qu'il m'inspire, s'achève, nerveusement, guitare électrique en avant, sur un protest song qui aurait pu figurer sur le premier album de Boudewijn de Groot... La litanie de questions jetées aux oreilles de l'auditeur est là : "Sans armes, sans combats, sans pêchés, sans souffrances, sans jalousie, sans haine, connais-tu ce pays, mon amoureuse, connais-tu ce pays, si loin d'ici ?"... Et quarante-cinq ans plus tard, la réponse reste la même: "Ben, c'est à dire, euh, non !".

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19/05/2014

369. "METAL MACHINE MUSIC" Lou Reed

metalmachinemusic.jpgNous avons foulé les trottoirs de la grosse pomme, pour la première fois; cette grosse pomme qui assomme, avec ses bandelettes de ciel qui s'aperçoivent entre les sommets des pics urbains, la fourmi est humaine dans cet enchevêtrement, son repos est dans la verdure centrale ou sur la ligne haute, réhabilitée... Si la ville ne dort jamais, forcément, ses habitants peuvent parfois se parer d'atours morts-vivants, au détour de la 42ème rue... Les temps sont carrés mais la nuit ne tombe pas, de cinq à sept et 24 sur 24, la lumière éclabousse, les néons vomissent leurs réclames, le magasin le plus paresseux ne fermera ses portes qu'au jour suivant... Ca tape du pied, ça frappe des mains, claquettes et hauts de forme devant les box offices... Le tapis volant aguiche les caméras, c'est la première, le gratin sera là pour en faire tout un fromage... Les mots du prophète sont écrits sur les murs du métro et les sons de Gotham ne laissent aucune place au silence... Mais la verticalité... Tant qu'à être touristes, prenons la nécessaire hauteur; du 86e étage, le panorama n'est pas exceptionnel, il coupe le souffle, purement... A l'est, le New Jersey aligne son rivage industriel et l'on comprend pourquoi on a mis les pieds dans la plus grande mégalopole de l'Ouest... Au nord, on distingue la verdure du park, les chromes du Chrysler se laissent lècher par le soleil... Au sud, c'est la carte postale immanquable, les éperons de verre et d'acier du district financier qui viennent érafler les chevilles des nuages, les jumelles n'ont même plus de fantômes à défendre, une nouvelle tour se dresse, frondeuse... Nous verrons, dans la lanterne magique, toute la paranoïa tressaillir comme une génisse à l'abattoir... Dans la nuit, un gamin de onze ans a franchi les sécurités et est monté au sommet du WTC One, alors que l'immeuble n'est pas encore ouvert au public... Mais la boîte à images crache tant d'horreurs : tous les médicaments miracles pour des maladies qui n'existent pas chez nous entraînent des effets secondaires délétères; nous devons saisir tous les avocats de tous les états si nous avons vécu un jour à moins de cent mètres d'une plaque d'amiante ou si nous avons fumé des cigarettes après avoir vu une publicité pour le tabac; pire, nous refusons tous de sortir de chez nous et de mener une vie normale si nous n'avons pas des implants capillaires sur la tête et des bagues en porcelaine sur les dents... A l'ouest, les Reines abritent leur aéroport puis, plus bas, Brooklyn se débrooklynise... Sur Park Slope, les arbres longent les trottoirs, les maisons sont en briques, la vie est presque réaliste... Mais nous parviendrons à nous glisser à l'arrière du décor, au bout de la 9e rue, sur Smith street, l'aérien de la ligne G surplombe le viaduc routier qui enjambe un quelconque canal aux rives chargées de casses métalliques... Sous le viaduc, le passage piétonnier longe un grillage fatigué... Nous y avons vu une chaussure attachée par les lacets... Plus loin, l'ombre d'un gamin noir qui rentre au crochet rouge à cloche-pied... Le subway est un léviathan polyglotte -le fatra sé on pwoblèm- à double vitesse, il avale la foule sans appétit et la recrache de loin en loin, machouillée... Son ventre de fer blanc abrite aussi bien des danseurs urbains aux acrobaties époustouflantes que des rebuts paysans à l'halitose inévitable, la mère aux cheveux en palmier, les enfants aux bouches édentées, les anti-bimbos en joggings roses élimés... En sortant des illusions touristiques de Little Italy, après s'être dépêtrés des restaurateurs chinois qui tentent d'écouler, en invectives mandarines, des sacs à main contrefaits, nous avons croisé une famille Amish... La serveuse de chez Bill's Bar and Burger est francophile, toute l'île de l'homme-chapeau-bronzage est francophile, l'enseigne d'un restaurant nous fait sourire, c'est le "Petit Poulet"; notre petit poulet nous manque mais nous savons que là, il nage au milieu des mantas et des requins, tout va bien... J'ai trempé ma viande dans du gravy au Jack Daniel's et les frites se cachent sous le chili con carne et le fromage fondu... Nous mangerons aussi des crèpes au lard dans du sirop, des beignets troués, des cafés à emporter, en gobelets surdimensionnés, sirotés dans le matin frais, entre Riverside et Broadway... Les amoureux d'art deco se tapent des mini-orgasmes à chaque coin d'avenue... Le lobby marbre et métal de l'ESB est sensationnel... James Eckhouse nous a souri... Les frontons du Rockefeller assènent leurs slogans modernistes, Zeus en pierre aux éclairs forgés nous annonce que "la science et la raison seront la mesure de notre époque", Atlas en bronze porte un globe évidé, un dragon en briques lego surgit du plafond de la boutique; et ces gens-là nous parlent du passé, eux aussi étaient persuadés que la crise, la vraie, le krach ultime n'arriverait que plus tard, c'est-à-dire jamais et, pourtant, eux aussi se sont défenestrés, ruinés... Plus bas, à l'extrémité du sentier large, là où la verticalité est la plus omineuse, le taureau n'arbore-t-il pas quelques gouttelettes de sang séché ?... Nous mangerons le picnic acheté chez Walgreen's dans un recoin tranquille de la High Line... Réhabilitée, on l'a dit, c'est un endroit auquel les touristes se doivent d'accorder un peu de temps, sur ce caillebottis par-dessus les rails rouillés... Parce que finalement, et hormis l'immanquable panorama, ici, les meilleures choses sont gratuites... Même si rien ne vaut son prix, de taxes cachées en pourboires à 18%... A 15 heures 30, le vendredi, la file est aussi longue sur les deux trottoirs; d'un côté, on s'aligne pour se faire servir par les gars halal, de l'autre, on attend la gratuité du musée... Au fond de la salle, un rien à l'écart de la foule du Moma, la ballerine incarne les notes que le violoniste vient piocher sur la portée peinte à même la grande toile; et juste à côté d'eux, comme pour rappeler que la création contemporaine reste inaccessible aux esprits les plus serrés, les deux artistes remplacent la laitue pressée par un câble à un bloc de granit... La foule, donc, est souvent bovine, quand la visite d'un musée aussi riche se transforme en diaporama au pas de course... Au Louvre, vous les voyez se monter dessus pour apercevoir le timbre-poste de La Joconde alors qu'à l'arrière de cette cimaise, le même Léonard s'étale sur des mètres carrés de Dernière Cène; imaginez-les donc, ici, se donner du coude dans les côtes pour faire semblant de se pamoiser devant la Nuit étoilée de Van Gogh alors que tout autour, sur les murs de cette salle, se donnent à voir une litanie de chefs-d'oeuvre, du Parc de Klimt à La Bohémienne Endormie de Rousseau en passant par les paysages de Honfleur, Gravelines et Pont-en-Bessin de Seurat... Chaleur de la salle, crétinerie de la foule, surprise de retrouver le pointilliste de mon enfance, j'ai vécu là le premier syndrome de Stendhal de ma vie... Au-delà de Nolita, sur East Houston st., nous avons osé franchir le seuil du marchand de salamis... Si Grizabella chante la mémoire, il ne s'agit pas ici du même Cats; le ballet  incessant des bouffeurs de pastrami donne le tournis mais aussi un rictus qui oscille sans cesse entre l'étonnement apeuré et le sourire moqueur... Nous nous sommes assis sous les photos de vedettes variées, quand vint notre tour, enfin; la viande marinée, avec tous ses secrets de fabrication yiddish, fond dans la bouche pas dans la main, personne, par contre, ne sait ce que cache la pâte collante du knish... Et toujours cette verticalité... Maya Hayuk a barbouillé un mur entier, les hipsters se prennent en photo... Dans le village, les lois de la physique volent en l'air; la ville s'organisait orthogonalement, dans cette progression mathématique qui empêche les piétons les plus distraits de jamais perdre leur chemin mais là, soudain, les rues ont des noms, elle tortuent et s'entrecoupent dans des angles aigus... Les galeries d'art s'étalent dans les lofts reconvertis des hangars où s'échinaient les emballeurs de viande; nous ne pouvions pas le savoir alors mais l'esprit fictionnel de Marnie Michaels flotte par-là... Les taxis sont jaunes, les camions de pompiers sont chromés, les bus scolaires sont boursouflés, le semi-remorque est tellement long que même totalement adossé au quai de déchargement, à l'intérieur du hangar, son tracteur dépasse sur la moitié de la rue et interromp toute la circulation... Klaxons, sirènes, crissement de pneus, freins hydrauliques, gyrophares, lointains grondements aéronautiques... Le soleil ne manque pas en cette fin mars, il y a un Flamand qui vend des gaufres dans sa petite cahute au pied du city hall; il tourne le dos au pont pris d'assaut par les touristes, sur cette promenade en planches qui surplombe le flux constant de la circulation automobile... Ca tape dur et nous tombons la veste, tout en gardant, là-bas, un oeil rivé sur Battery... Nous ferons demi-tour sous les câbles de 1883, Max, Caroline et Williamsburg attendront; à 17 heures 30, nous monterons sur le ferry, en direction de l'autre île... Les cinq boroughs battent chacun à leur vitesse, Staten Island n'est pas le plus trépidant mais depuis le pont du bateau, nous l'avons vu : Liberty n'a pas de culotte sous sa jupe au bronze aussi lourd à porter que le rêve qu'elle est censée défendre... C'est poser le pied à terre pour aussitôt reprendre la mer mais au final un seul borough n'aura pas enregistré notre tachycardie sur son ECG... Nous ne serons pas allés plus au nord que cette 103e où se tapit notre hôtel... De la petite chambre au septième étage, on entend les vapeurs du réseau aquatique, les sirènes des véhicules d'urgence, le boum-boum constant de la ville que tous les t-shirts coeurent... Monsieur Douglass a construit des HLM en briques rouges... Le yaourt glacé se vend au poids... La pollution lumineuse éteint la voie lactée mais le hall de Grand Central est si haut que des constellations brillent dans son plafond... Un container accueille les scories métalliques de travaux en cours; le tintamarre amène le promeneur de chiens sur les rives de l'infarctus... Les marchands de souvenirs étalent leurs petites lunettes rondes devant le Dakota... Les animaux figés rendent foi dans la taxidermie même si certains dioramas fleurent cette étrange nostalgie d'une époque qui n'a jamais totalement existé... Ils sont bien vivants, par contre, les canards du Reservoir, qui regardent les joggeurs tourner en rond, tous dans le même sens... Plus loin, derrière un rocher affleurant, par-dessus le tunnel où Jodie s'est mis les nerfs à vif, en bordure d'une tranchée autoroutière, les écureuils gris se poilent, quel que soit le jour de la semaine, ils envoient des bras d'honneur à Pancol... Sur le trottoir du museum, en guise d'au-revoir aux sciences naturelles, en promesse de revenir à cette bestiole que nous avons à peine eu le temps de gratouiller, nous mastiquerons un hot-dog suspect... Une heure souterraine nous attend, JFK est au bout... Les divertissements embarqués de Delta permettront d'apaiser cet inattendu déchirement (on reparlera des joies et déboires de l'in-flight entertainment lors d'une prochaine rubrique)... Dans notre lopin belge, à peine plus peuplé que la Nouvelle-Amsterdam, la grande ville reste accessible, Lou Reed pensait entuber sa maison de disques, en 1975, en livrant un double album de feedback chaotique... Il prétendra, jusqu'à sa mort, l'année dernière, avoir maîtrisé les intentions artistiques floues et le modus operandi discutable de ce Metal Machine Music... Par sa volonté partielle, néanmoins, il a posé le premier jalon du rock bruitiste, de toute la mouvance noise... Mais, surtout, sans nécessairement le savoir, il venait de figer la bande-son de sa ville... Ce New-York qui frappe les sens, alourdit l'estomac, oppresse la respiration, envahit le champ de vision, arrache l'oreille, hypnotise et émerveille.

28/04/2014

368. "HOMO PLEBIS ULTIMAE TOUR" Hubert-Félix Thiéfaine

hft homoplebisultimaetour.jpgAllez, pour une fois, je vous invective d'emblée, mes lecteurs z'adorés... On va voir si vous commencez tout doucement à intégrer le mauvais esprit thérapeutique (si pas catarthique, n'ayons pas peur d'une racine étymologique ancestrale; ce qui, immédiatement, est déjà un aparté idiot car tant katharsis (nettoyage) que theraps (serviteur) proviennent tous deux de l'Hellas antique dont les habitantes étaient peut-être belles comme des poires au chocolat mais qui n'avait pas d'hélice, c'est là qu'était l'os) de ce blog car je vais vous poser une question dont la réponse est normalement assez évidente si vous ne venez pas juste par ici en faisant pas exprès, ou vous avez oublié, ou y sentaient pas bons (cela dit, c'est donc un an de prison ferme dans les gencives de ce Marseillais qui a trouvé malin de torturer un petit chat)... La voici, la voilà, la question de monsieur Franc (dont le prénom, forcément, est Emile)... Est-ce que moi, que vous pouvez appeler "le gars qui rédige ce blog auquel je comprends pas toujours tout mais il me fait un peu rire et beaucoup pitié alors je continue à lire ses élucubrations, voilà le genre de mot après lequel il ouvrirait une parenthèse pour peut-être parler d'Yvette Horner ou des opticiens Atol, qu'est-ce que j'en sais, moi, après tout, mais donc, ce gars-là sur skynetblogs avec ses histoires de CD sans queue ni tête, je vois de qui je veux parler", aujourd'hui, je vous le demande, est-ce que j'apprécie le politiquement correct ?... Je vous laisse un peu réfléchir si vous n'avez pas déjà hurlé votre réponse, dans un réflexe quasi-pavlovien... Réfléchissez encore quelques secondes si vous en avez vraiment besoin mais au-delà, ça devient ridicule et je vais commencer à me demander si vous ne venez pas sur mon blog uniquement pour regarder les photos cochonnes... Donc, la réponse, la bonne réponse, c'était "Non, mec, tu n'apprécies pas le politiquement correct" (ce à quoi, immédiatement, je vous réponds que, certes, c'est bien la bonne réponse mais aussi que je ne vous permets pas de me tutoyer)... Pour un rien développer mon idée, je me sens même porté à affirmer que le politiquement correct participe de facto à la pensée unique et à la novlangue; que cette idée qu'il ne faut pas offenser les gens qui se sentent offensables (alors qu'il apparaît de plus en plus comme une évidence que les gens qui se sentent offensables sont justement ceux dont les idées et les propos sont les plus sujets à caution et à critique) entraîne nécessairement une auto-censure et, par là, une restriction de la liberté d'expression et, en bout de chaîne, un déni de démocratie... C'est aussi pourquoi le politiquement correct, par ses capacités à bouturer les saillies imaginatives et créatrices ne devrait jamais avoir sa place ni dans la recherche scientifique fondamentale ni dans la création artistique désintéressée... Que les choses soient claires, déjà que nous sommes plus proches de la décadence que de l'essor de cette civilisation industrielle-financière basée sur le capitalisme, la société civile se rognerait les ailes de manière criminelle en se privant consciemment de ces deux bulles où doivent régner toute exemption moraliste... Dès lors, mais aussi parce que je suis trop sensible pour mon propre bien, je le prends en pleine figure quand l'une de mes balises culturelles se met, sans raison apparente, à verser dans l'auto-censure politiquement correcte... Voici le cas d'étude... Hubert (oui, forcément, c'est de lui qu'il s'agit, j'espère tout de même que vous lisez les titres des chroniques de ce blog, en plus de mater les photos cochonnes de pochettes de CD affriguichantes) écrit et chante, il y a trente ans, en conclusion du premier couplet de la "113e cigarette sans dormir" : "Mais ils rêvent d'être en hélico, à s'faire du nèg' et du youpin"... Sur ce live d'aujourd'hui, édité en 2012, à la suite de la tournée de l'album "suppléments de mensonge", voilà-t-y pas que le Félix nous lâche, devant public : "Mais ils rêvent d'être en hélico, à s'faire du gniak et du tonkin"... Boum, les bras m'en tombent... Les "ils" en questions étant établis plus tôt dans le texte comme "les partouzeurs de Miss métro (qui) patrouillent au fond des souterrains", on comprend immédiatement que l'on évoque ici une quelconque bande extrémiste, au pire des néo-nazis réellement meurtriers, si pas tout de même des racistes ordinaires qui ne pisseraient même pas sur un étranger en flammes... Donc, la question s'exacerbe d'office; d'où vient ce glissement, pourquoi, quelles modalités de pensée amènent l'artiste à tripatouiller ses vers ?... Je ne vois malheureusement qu'une réponse : la pression du politiquement correct puisque l'on sait combien nègre et youpin sont devenus des mots sensibles et offensants dans une France qui n'est jamais parvenue à garder le silence institutionnel sur les tortures génitales à coup de câbles électriques dans les médinas d'Oran et qui n'arrive pas plus à faire taire les gesticulations au brochet sauce nantua d'un comique qui ne l'est plus depuis longtemps... Là où Hubert se trompe et me déçoit, c'est évidemment dans le retrait même des deux mots, comme si taire le vocable pouvait éteindre les idées, comme si la limitation de la pensée avait jamais étranglé la petitesse d'esprit (ça m'a même tout l'air d'être le contraire; la formule est éculée depuis la marche sur Washington mais le docteur avait raison d'affirmer que c'est la lumière qui conquiert les ténèbres, c'est la paix qui met fin à la guerre, c'est la tolérance qui peut faire reculer les intégrismes)... Mais là où l'homme passe carrément à côté de la plaque, c'est dans son choix de remplacement; bien sûr, il y avait une rime à conserver, et admettons que "tonkin" puisse faire grincer des dents les vétérans du charnier d'Indochine (non, pas Sirkis et sa clique, demandez à vos grand-parents de vous expliquer Bien Bien Fou et tout ça) mais tout de même, les pages faits divers de nos médias ne regorgent pas de compte-rendus d'agressions ni de ni vers les communuatés asiatiques... Nonobstant un rapprochement philosophique, nourri de gloriole sioniste et de musulmanophobie primaire, entre certaines formations politiques de droite-droite et certains penseurs juifs, la xénophobie ordinaire et le passage à l'acte violent se teinte quand même toujours de ces vieux atours antisémites, anti-africains, anti-arabes (et anti-gitans, misère, que vous êtes tous sans cesse remontés contre les Roms, les Tziganes, les Manouches, les Yéniches; la crise socioéconomique n'excuse pas tout, il est temps de lâcher un peu la grappe des nomades, sérieux !) et donc, je ne vois franchement pas en quoi inviter dans ce texte deux termes péjoratifs envers les Asiatiques apporte quoi que ce soit au propos, à part, peut-être, prouver par l'absurde, que les communautés jaunes sont franchement moins offensables que les autres... Bref, je suis conscient que là, ça ne me concerne que moi et mes diverses échelles de valeurs, mais cette auto-censure sans raison et qui, pire, déforce le propos de cette chanson, ne fait qu'ajouter aux récentes frustrations que m'a causé Hubert... Je sors, mentalement, le dossier : après des années à creuser son sillon seul, loin des sirènes des médias, à ne rendre des comptes qu'à lui-même et son public, l'artiste a finalement signé chez un grand éditeur (en l'occurrence, Sony, difficile de faire plus major) et connu la "consécration" d'écrans pubs avant le grand film de TF1, comme tout vrai chanteur de variétés populaires... Mais impossible, alors, de lui reprocher quoi que ce soit, c'était le système en marche et Hubert avait suffisamment trimé à contre-courant pour mériter d'un peu se laisser porter par la vague... Quand, par la suite, ces messieurs-dames qui font bien de rester anonymes de décideurs de qui reçoit les Victoires de la Musique, décident donc d'épingler Thiéfaine pour un album loin de figurer au sommet de ses meilleurs moments (les "suppléments de mensonge" précités), déjà, les fans de la première heure hésitent entre des applaudissements exaltés et un grincement de dents : pourquoi le Jurassien accepterait-il cette reconnaissance tardive et déplacée, avec, pour durcir le trait, la crainte, de la part de l'intelligentsia,  d'un rattrapage à la Bashung, pour raisons médicales impérieuses ?... Mais là où ça a vite tourné au vinaigre, c'est de découvrir, un dimanche après-midi de 2011, l'artiste, ses fesses enfoncées dans les sofas de Chabada... Ca n'est pas là qu'est le reproche, même si le décalage est évident et un rien gênant entre la posture du poéte solitaire et la camaraderie de buffet de la gare des autres invités... Là où, tout de suite, j'ai crispé mes doigts fins et élégants sur le tissu de mon fauteuil, c'est quand Hubert s'est senti obligé de décoder quelques-uns de ses vers, de régurgiter ses sources d'inspiration, d'arracher le drap lourd qui maintenait la confiture de son univers intime hors de portée de ce cochon de grand public... Et puis, maintenant, ça, cette auto-censure difficilement explicable et absolument incompréhensible... Une fois ce fiel évacué, la collecte sonore de cet Homo Plebis Ultimae Tour prouve sans mal, au surplus, qu'Hubert-Félix Thiéfaine reste le plus grand dans sa partie... Et il est évident, je le concède, que le poids que pèse l'oeuvre du gaillard sur mon propre monde intérieur, peut justifier à lui seul le fil de pensée que je viens de démêler... Dès que je me pique de jouer au poète, alors que je me suis autant nourri, dès la prime adolescence, des strophes de Charlot, Paulo et Arturo, mon premier réflexe, ma première crainte, c'est toujours d'être victime de cryptomnésie thiéfainienne... Ce double disque plus DVD aurait donc cet usage aussi, comme une piqûre de rappel, une remise à plat de l'EEG de ma propre pose artistique... Tout démarre, en tout cas, et ce seul tour de force pourrait justifier l'achat de l'objet, par une livraison intense du long poème/chanson fleuve "Annihilation" qui apparaît comme un inventaire de fin de stock... Ouvrir un concert sur cet épique exposé à la fois viscéral et cérébral, postulat de plus de dix minutes, étourdissante récitation, prouve que s'il se plie à la pantomime des médias, Hubert reste l'unique metteur en scène de son théâtre chanté... On l'a déjà dit plus haut, on le constate à chaque morceau qui s'en extrait pour le traitement en concert, l'album soutenu par cette tournée n'est pas le meilleur d'une discographie riche de dents de scie... On constate par contre tout aussi vite qu'Hubert s'est replongé dans sa période la plus faste, de ces 80's naissantes où il va aligner coup sur coup deux disques à inscrire dans tous les cours ex cathedra de rock'n'roll, de chanson française, de poésie brute, de littérature instantanée, de pop culture, de philosophie peut-être... Le vieux fan salive à l'avance, le nouveau fan s'essuiera les babines a posteriori mais le résultat est le même : les incursions dans les albums "Autorisation de délirer", "Dernières balises (avant mutation)"-chronique 181 et "Soleil cherche futur"-chronique 182, restent les moments les plus apétissants de ce live... "Garbo XW Machine" (voilà, par contre, un titre pour lequel Daniela Lumbroso aurait dû demander des comptes, la réaction de Bébert aurait pu valoir de l'or) ou "Les Ombres du soir" sont parmi les rares morceaux plus récents à surnager réellement, vraies chansons à grand texte avec des mélodies inventives et des arrangements efficaces... Car si, musicalement parlant, il reste un ultime reproche à formuler, c'est celui-là : le temps passe, l'âge marque les coins des yeux, une certaine redondance (je n'irai quand même pas parler de facilité, Hubert, c'est pas Obispo non plus, dieu merci) percole de plus en plus dans les mélodies de cet anti-ménestrel solitaire... Par défaut, de toute manière, vu l'état de la chanson française diffusée dans les médias de masse, Hubert, pour peut-être fatigué qu'il donne l'air, reste indispensable et nécessaire... Et, soyons grand seigneur, mon Bébert, je nous propose même, en conclusion, de passer l'éponge sur cet injustifiable moment d'auto-censure. 

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04/04/2014

367. "IN THE HELL OF PATCHINKO" Mano Negra

inthehellofpatchinko.jpgHormis une ridicule moustache (il n'y en a pas de plus ridicule que celle des Twin Twin, j'imagine aisément que tout le pot aux roses aura éclaté en mille morceaux au moment où ces quelques mots prendront vie en ligne sur le réseau des réseaux mais là, tout de suite, à la rédaction frénétique de ces quelques phrases, la version officielle reste qu'ils ont écrit leur rengaine plus d'un an avant que la francophonie ne commence à s'inquiéter de savoir où était passé le paternel de l'autre; mon avis, même si je n'ai aucun droit de le donner, c'est que nous ne nous préparons pas ici le second round de Jouret vs. Deprijck; je m'attends même à un règlement à l'amiable en coulisses, à savoir toute la famille Vanhaver leur tenant les bras dans le dos et Paulo tapant dans le bide des Twin Twin avec un rire tonitruant et des poings vengeurs) mais, donc, à part une éventuelle moustache, en écho aux trois poils sous le nez de Ron Mael, rien ne relie Richard Gotainer et sa chenille processionnaire au bouc vaguement guévariste d'un Manu Chao alors tout gamin... Quoique, on se convainc vite, à l'écoute de cet enfer dans le pachinko, qu'à leur grande époque, les concerts de la Mano Negra étaient des grandes fêtes qui se mangent entre amis, à l'instar des boîtes de couscous incriminées... Ici, tout de suite, je dois signaler que la conserve est bien cabossée; dans un élan autistique supplémentaire, j'ai décidé, il y a déjà un certain temps, de garder ce CD en son état de délabrement... Je l'ai beaucoup écouté, au fil du temps, il s'est peu à peu abîmé, à le traîner de PC de bureau en autoradio et aller-retour via l'un ou l'autre discman (pouah, la référence technologique de vieux con)... Les tututtes (si des francophones d'ailleurs que la Belgique passent par ici, qu'ils lisent "les petites dents", ça fonctionne aussi) en plastique noir qui sont censées tenir le disque en place à l'intérieur du boîtier ont toutes volé en l'air, comme des quenottes déchaussées par quelques crochets du droit trop impulsifs (à moins que l'on revienne se délecter de cette image certes violente mais tout autant jouissive de notre grand Bruxellois de classe internationale qui leur met leur branlée à ces trois petits Parisiens de classe à peine tout juste eurovision)... Mieux, le volet mobile du boîtier ne tient plus que par une de ses deux attaches, donc, c'est clair, il ne tient plus du tout... Bref, c'est le CD le plus déglingué de mes deux mille et tant et plus de disques et ça le restera, c'est ma décision, c'est ma prérogative (je suis obligé, suite à l'usage inopiné du mot prérogative, même si ça n'a strictement mais strictement rien à voir avec le disque du jour, de placer ici toute ma circonspection quant au bien fondé du mariage de Christina Jo Brown avec son frère adoptif; personne ne le souhaite mais si on vient nous dire dans quinze ans qu'elle est morte, comme sa mère, les yeux grand ouverts dans sa salle de bains, le flot de sang séché en-dessous des deux narines, personne ne s'en étonnera plus que ça; oui, les pauvres petites filles riches, ça existe)... En tout cas, direct, tout de suite, au premier pouet-pouet des trompettes joyeuses, dès le sautillement de la batterie et le roulement de la basse, dès la charge au galop de la guitare, on sait que le festin est là... La plage d'ouverture, un scud assez ska et totalement éponyme, est foutraque, en même temps, la Mano Negra était plutôt bordélique (c'est pour ça, mais oui, que je conserve ce disque dans un si mauvais état, voilà, bien sûr, c'est évident)... Sur disque, le choc culturel s'entend peu mais on pourrait s'imaginer bien des scènes de décalage cocasse entre ce peuple nippon réputé pour sa psychoraideur sociale, plutôt propre sur lui dans les travées du club Chitta de Kawasaki (2 novembre 1991) et le collectif débraillé, bariolé, sur scène, ces titis lumières qui ont tant rêvé d'être sud-américains qu'ils sont devenus, malgré eux et à grands coups de téquila, l'une des plus vraies légendes du rock hexagonal... C'est aussi, on le sait, la troisième assiette qui commence à coincer quand on est en mode goinfrage de couscous; les deux premières glissent toutes seules, entre cette semoule évidemment pétrie de sonorités brésilo-colombiennes ("magic dice", "indios de Barcelona", "el sur", "mala vida" pour les moments les plus probants), à la viande de guitares qui frisent le hard rock ("bring the fire", "killing rats"), aux légumes qui s'extirpent du bouillon forcément primordial de la musique keupon ("mad man's dead", "I fought the law", "darling darling") ou au poulet qui se rôtit aux feux du hip-hop ("king kong five", "the rebel spell")... On le comprend vite, sorti en 1992, ce live est quasiment le testament du groupe, qui par son titre portemanteau, évoque tout à la fois cette actualité du soleil levant, et par là le succès absolument mondial atteint par la clique des frères Chao, en donnant à imaginer ces salles de jeux verticaux à petites billes métalliques qui dévalent derrière des vitres, le bruit doit être insupportable dans les salles de pachinko, c'est évidemment l'une des étapes que nous ne voudrons pas rater quand, enfin, nous plongerons dans l'enfer aseptisé de la plus grand métropole terrestre; et tout à la fois, par le truchement de ce T venu s'inviter entre le C et le H (on se croirait dans une question de sélection de Slam avec ce Cyril Féraud certes trognon mais qui n'est quand même pas parvenu à vendre au public particulièrement passif de France3 un concept aussi efficace que Pointless, que tous les anglophones de Belgique feraient bien de regarder, chaque jour, 18h15 -heure de chez nous-, sur la BBC, voilà la conclusion d'une des plus inutiles parenthèses jamais rédigées sur ce blog), un T de trop qui, de suite, fait écho au titre de la première plaque du groupe, ce Patchanka qui doit encore trouver son chemin jusque dans notre collection de disques mais ça n'est pas le sujet (cela dit, si un fidèle lecteur de ce blog, vous êtes pas loin de douze par jour, les filles et les gars et les trans plus les inter et les asexués plus lui plus elle et tous ceux qui sont seuls, veut me l'offrir, c'est gentil mais c'est non car je ne donne pas mon adresse à n'importe qui et, clairement, pour sans cesse revenir lire les inanités de ce blog, a contrario du gaillard Rémy qui est devenu quelqu'un en faisant quelque chose, pour sans cesse me faire croire que ce que je raconte vous intéresse, vous êtes vraiment n'importe qui)... Avec 23 morceaux (enfin, c'est à voir, ce "Mano Negra" d'ouverture revient de loin en loin, par quatre fois, comme un jingle publicitaire entêtant qui nous dirait qu'il n'y a rien à faire; que tout est déjà prêt) pour 51 minutes de concert, on comprend vite qu'on n'est pas là pour se contempler, pour s'introspecter... La Mano tape sec, la Mano emballe vite... L'institutrice voudrait que le travail se fasse vite et bien (contrairement à d'autres maîtresses qui apprécieraient, à ce qu'on me dit, que ça dure longtemps et que ça soit sale; voilà, le quota graveleux de cette chronique vient d'exploser) mais Manu, Tonio, Santiago, Jo, Pierrot, Thomas, Daniel et Philippe avaient clairement le goût du fouilli fiévreux dans cette optique véritablement communiante mais faussement anarchiste... Il n'y a qu'un gag qui vise dans le mille dans la poussive parodie NegraBouch'Beat des Inconnus, et c'est quand Didier Manu Bourdon Chao interrompt les autres pour annoncer à la caméra : "Non, y'a pas de leader dans le groupe; j'écris les paroles et la musique, je chante et je produis les disques mais y'a pas de leader"... Une vérité de plus, dans cette entrée bloguesque bien bien décousue (cette fois, ça y est, le dernier morceau de navet ne veut plus se laisser déglutir, rajouter de la harissa ne fera rien à l'affaire, je l'avais dit que j'avais pris trop de pois chiches dans ma deuxième assiette), c'est que si Manu Chao a, par la suite, capitalisé cette percée mondiale réalisée par la Main Noire, il l'aura fait, on le sait, avec des disques particulièrement lisses et digestes... Pourtant, tout comme le naturiste revient au bungalow (et déjà un quart de siècle sans Desproges), le Manu, en concert, reste particluièrement habité par son alter ego de l'époque... C'est simple, à la sortie d'un concert de Manu Chao, on croise deux types de personnes : des moins de 30 ans étourdis d'avoir découvert l'énergie encore déployée sur scène et qui sourient et des plus de 30 ans ravis de constater l'énergie toujours déployée sur scène et qui sourient... Mais revenons à nos moutons, en l'occurrence, cet infernal chaudron extrême-oriental, Manu Chao hurle dans son micro "Que pasa, Kawasaki ?" et je souris... La troupe poursuit son joyeux saute-mouton, dans un coq-à-l'âne musical qui reste cohérent par ce liant jamaïco-cubain plutôt élastique, qui permet de passer d'une reprise de Chuck Berry ("county line") à un emprunt à Zachary Richard ("Madeline") en passant par un trad./arr. berbère, ce "sidi h'bibi" qui force la question : le meilleur morceau de rock français serait-il un chant arabe, interprété, au Japon, par des ibéro-parisiens ? J'en mettrais ma main au feu !... ah, merde, ça c'était Garbit et pas Saupiquet.

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18/03/2014

366. "LC" The Durutti Column

lc.jpgOn n'a pas construit Rome en un jour, qu'on dit... Et qu'on mettrait Paris en bouteille pour une messe avec le panache blanc que rallie le cheval de Napoléon qui avait mal à son bidon à cause des bonbons jaune acidulé qui portent son nom, qu'on dit aussi... Cela dit, par une pure vue de l'esprit, Rome s'est réellement construite en un jour, ce jeudi qui avait pourtant démarré calmement, à l'ombre du Palatin, devant la grotte du Lupercale, quand soudain, sans qu'on ne sache vraiment pourquoi (c'est souvent comme ça, les mythes fondateurs, on vous tape du coup de théâtre à foison, des deux ex machina en veux-tu tralala, mais pour la cohérence psychologique, va plutôt te faire voir chez Esope), Romulus a tiré sa bouche des tétines lupesques, a mis une claque à l'arrière de la tête à son frère, l'a repoussé de l'autre côté de la rivière et, blam, Rome, SPQR, Babaorum, Kirk Morris en jupettes qui kidnappe Mylène Demongeot, la pizza à pâte épaisse débitée en carrés, Audrey Hepburn en amazone à l'arrière d'une guêpe mécanique (ça va, vous êtes remis de la belle histoire de l'ichneumon de l'autre jour ?)... Rome s'est faite en un jour, vlan... Ce qui n'a aucun, mais alors absolument aucun rapport avec notre disque du jour, si ça n'est cette désarmante et inexplicable apparente facilité avec laquelle toute l'opération a l'air de couler de source... Et, bien sûr, le fait qu'un seul homme, cette espèce de poupon fluet allaité par une guitare-louve, répondant au patronyme discutable de Vini Reilly, soit à l'origine de tout cette Durutti Column (renseignements pris, ce nom évoque l'une des toutes premières troupes, menée par Buenaventura Durruti, qui avaient pris partie du bon côté de la guerre civile espagnole; pour autant qu'il y ait jamais un bon côté dans une guerre, on se comprend, il y avait là dans la péninsule ibérique des combattants qui voulaient renforcer le peuple et dynamiter les structures, ils étaient un rien mieux que ceux qui voulaient renforcer les structures et dynamiter le peuple)... Vini, donc, pianiste de formation qui décidera, en pur autodidacte, de jouer de la guitare; en gardant à l'esprit la large acception que peut prendre ce verbe... Car Reilly ne joue pas dans un esprit virtuose, il jouerait plutôt comme un enfant émerveillé ("fasciné par ses propres blessures", que Jean-Pierre me demande de vous dire) de découvrir l'arc-en-ciel sonore qui peut embellir une guitare-soleil pour peu que l'on pleure un peu par-dessus... Par le prisme des larmes, "quand sa guitare pleure gentiment" aurait pu nous dire George, Reilly se déverse, littéralement... Son style de jeu défie mon entendement, en même temps, je l'ai déjà maintes et maintes répété, je n'ai pas fait le solfège, moi (suivez mon regard): Vini donne à entendre un impressionnisme musical qui, par son enchevêtrement de notes de musique et sa tendance à la répétition et aux variations de micro-thèmes, peut également agiter le spectre de Seurat, dans un pointillisme musico-chromatique qui peut laisser sans voix... LC, deuxième album de la Durutti Column, est d'ailleurs pour ainsi dire instrumental, Reilly ne poussant des cordes vocales qu'à de très rares occasions (et notamment sur la plage d'ouverture, "Sketch for Dawn" -"Esquisse pour Aurore", à mettre en rapport avec d'autres titres de la plaque tels que "Portrait for Frazier", "Detail for Paul", "Self-portrait" ou "Favourite painting" qui prouvent bien que je ne raconte pas totalement n'importe quoi quand je vous dit qu'il faut aborder The Durutti Column comme de l'art pictural qui se regarde avec les oreilles)... Face à cet objet plutôt hybride et totalement métamorphe (même si, évidemment, le rond métallique brillant reste un compact disc quoi qu'on y fasse), j'imagine bien que les réactions doivent être mitigées, il n'y a pas d'unanimité dans l'art (rien que des consensus qui évoluent au gré des métasensibilités et de "l'inconscient collectif", tout ça c'est de la mémétique, j'ai pas le temps de m'y étendre; il paraît simplement évident qu'au-delà de la seule et unique approche esthétique qui offre un rien d'objectivité (nonobstant, parenthèse dans une parenthèse, je travaille sans filet, je vais vous perdre car je risque bien de me perdre aussi, l'impossibilité de comparer les oeuvres les plus disparates selon la même grille d'analyse), il n'est pas acquis que le culte de Dali survive à encore de nombreuses générations ni que les délires "bleus de gyne" (je suis très fier de ce jeu de mots car c'est un calembour particulièrement intellectualisant) d'un Félix Labisse ne reviendront jamais à la mode ni que les rats de Banksy soient réellement inscrits à la postérité la plus durable) et donc, je m'attends à ce que la mélopée coulante des "The Durutti Column" irritent d'aucuns autant qu'elle en fascinent d'autres... Il est établi que je suis un salopard d'intellectuel, je tire un plaisir évident à me laisser astiquer le cortex par ce genre de musique qui s'écrit bien loin des étiquettes et des petites boîtes... Par un détour du hasard, il se trouve que les disques de Vini reilly (et, à l'époque, de Bruce Mitchell, percussioniste présent sur de nombreux morceaux, ce qui maintient l'illusion que Durutti Column soit un duo, a fortiori, un véritable groupe) ont notamment été édités sur la succursale Benelux du label Factory (par ailleurs repère majeur de la musique des années 80, maison de disques mancunienne qui a édité Joy Division, New Order, Happy Mondays), ce qui explique que nous sommes l'un des coins du monde où il est le plus facile de se procurer ces quelques albums... Car, au final, s'interroger sur le fait que le grand public puisse apprécier ou pas les parti-pris musicaux et créatifs de Vini Reilly est un débat particulièrement spécieux (si pas stérile) puisque, pour ainsi dire, The Durutti Column est l'un de ces mots de passe que les rockologues utilisent entre eux pour se reconnaître (parmi toute une série de symboles, de gestes et d'autres idiomes -wlazic kobaïa- que je ne peux pas trop dévoiler ici car, à peu de choses près, allons-y, nourrissons des mythologies sombres et postmodernes, ces gens-là sont des espèces de frères à truelles qui marchent, le sourire suffisant aux lèvres, l'acouphène dans le tympan fêlé, l'oeil lourd et injecté, parmi cette foule sans visage qui se contente béatement de la bouillie commerciale régurgitée par la tsf)... A musique atypique, succès inégal, c'est logique... Et puisque nul n'est prophète en son pays, il se dit que Vini Reilly, qui a connu les salles vides dans son Manchester natal, pourrait encore facilement aligner des publics de mille et plus de spectateurs lusitaniens car, pourquoi-comment, c'est bien là-bas, dans le tout bout atlantique de cette péninsule mauresque que l'homme a obtenu le plus de reconnaissance financière... Enfin, force est de constater, par son long étalage instrumental (LC, vinyle de 1981, comptait déjà dix morceaux, la réédition digitale qui est aujourd'hui présentée explose de matériel : 17 extraits sur le CD1, 16 autres sur le CD2) et sa cohérence d'inspiration qui brouille sans cesse les pistes entre la maîtrise de partition et l'improvisation de l'instant, cet album oblige aussi à la comparaison avec une certaine idée de l'exercice de bande-originale de film... Un métrage plutôt long, partiellement redondant et pourtant toujours renouvelé, avec des couleurs joyeuses ("Messidor") et de bonnes doses de mélancolie pathétique ("The missing boy"), du trouble intérieur ("Enigma") et des amitiés franches ("For belgian friends")... Une définition de la vie, en quelque sorte.

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28/02/2014

365. "KIMONO MY HOUSE" Sparks

kimonomyhouse.jpgMerci Guillaume... Merci pour ce nécessaire film, qui au-delà du large sourire et des francs éclats mérités (peut-être autant mérités que les césars que tu vas te prendre dans la boudine, ou que tu te seras pris, ou que tu aurais dû prendre à la place de ceux qui les ont pris à ta place, tout ça c'est selon les délais qui interviennent entre la  publication de ce texte, en ce 28 février de remise des concassages dorés, et la lecture par mes visiteurs de blog tout chéris; ce n'est pas à toi, Guillaume, qu'il faut apprendre que l'hiatus existe, tant rompu que tu es aux deux techniques, celle, quasi immédiate, de la scène, où tu brilles en Sociétaire, et celle, particulièrement temporisée, du face caméra où tu traînes tes crolles et ton air d'entre-deux comme cette cerise au marasquin à même de raviver les plus éventés des cocktails) ce film, disais-je, qui remet aussi les pendules à l'heure... C'est oeuvre publique et sociale que de parvenir, par le biais toujours lubrifié de l'humour fin, de faire entrer dans la tête des gens que les intervalles sont acceptables et naturels, entre le sexe et le genre... Nous sommes en 2014 et, enfin, notamment grâce à ton passage à table, nous pouvons être hommes et n'en n'avoir rien à secouer de la mécanique automobile et des enjeux dérisoires du blanchiment d'argent à grands coups de ballon rond... En légère digression, quoique je ne pourrais être plus dans le thème, nous sommes en 2014 et je trouve plus que jamais navrant qu'un acteur public de l'insertion professionnelle, en l'occurrence l'agence Actiris du boulevard Anspach, articule sa communication sur ce double relent sexiste qui met en scène un homme dont le futur professionnel est d'être pompier et une femme qui, grâce à Actiris, deviendra fleuriste... Clairement, si on m'avait donné les rênes pour mettre en scène cette enseigne coincée entre une librairie et l'entrée du Delhaize (vous voyez les lieux, non ? Sinon, franchement, allez plus souvent à Bruxelles, nous avons tout de même l'une des capitales les plus sympas du continent, la Barcelone du Nord que d'aucuns commencent à oser en dire), la femme se serait métamorphosée en plombière-zingueuse et le gars en infirmier-accoucheur... C'est le bon moment pour enchaîner sur la petite dérive impudique de ce blog : entre autres cadeaux de fin d'année (c'est pléthore d'entre autres cadeaux parce que clairement, avec et Saint-Nicolas et Père Noël qui sont passés, eu égard à ses origines transfrontalières et que si on m'avait écouté vu que le gamin est aussi un quart italien, la Befana serait passée aussi), notre fils a reçu une Barbie sur son scooter rose... Ce n'est même pas du militantisme, c'est lui qui a demandé (vous l'auriez entendu tanner ses parents avec peu de subtilité en chantant du soir au matin, en ce début décembre, "Saint Nicolas va m'apporter / Une baa'bie / Une baa'bie / Saint Nicolas va m'apporter / Une baa'bie pour m'amuser")... Et non, je n'imagine pas qu'il y ait là le moindre risque pour ses options sentimentales futures... Après tout, le consensus scientifique en est aujourd'hui arrivé à un total de 48 "cartes d'identité" hormonales-sexuelles différentes tandis que notre civilisation, qui, à l'échelle de la vie biologique, vient à peine de sortir de ses cavernes, n'a pas fini de construire des cathédrales (Barcelone, on vous a dit), n'a éradiqué l'esclavage que dans les textes de loi et, il y a moins de trois générations, transformaient encore tout un peuple (sans oublier, justement, au-delà des étoiles jaunes, les triangles rouges, bleus et roses) en cendres et en pains de savon, cette civilisation éclairée, donc, ne fonctionne toujours qu'en code binaire mâle/femelle quand il faut introduire de force les personnalités humaines dans les cases des documents administratifs... "Ca dépend, ça dépasse" mais c'est pourtant ça, la seule vérité de qui est quiconque, et la relativité du réel vaut pour tous, du premier des mollahs sûr et certain que conduire une voiture va mener la femme saoudienne aux flammes de l'enfer jusqu'au dernier des acteurs pornos qui ne se fait exister qu'en agitant sa protubérance priapique... Guillaume, ton film prend d'autant plus de sens, au-delà de toute éventuelle résonance intime qui serait propre au rédacteur de ces lignes (oui, tant qu'à valdinguer dans l'impudeur au point de flirter avec la séance analytique, moi, quand j'étais petit, j'étais tellement fluet et mignon et tout blond qu'on me prenait régulièrement pour une petite fille, voilà la vérité), qu'il dissèque un paradoxe incroyable... Nos sphères politiques d'Europe du Nord-Ouest ont décrété qu'il n'y avait plus de fatalité face au sexe avec lequel on était né et il faut se réjouir de ne plus condamner à une vie de souffrance la marge de personnes concernées par cette problématique en leur permettant de passer sur le billard (je sais que je vais souvent à contre-courant de l'opinion publique la plus répandue mais je le note ici comme je l'écrirais dans n'importe quelle autre tribune, après tout c'est mon blog et na, j'écris ce que je veux; une opération de modification des organes génitaux extérieurs me choque beaucoup moins que n'importe quelle intervention non-réparatrice de chirurgie plastique; le débat est large, certes, et dépasse grandement les prétentions déjà souvent exagérées de ce blog mais laissez-moi penser que la plupart des coups de scalpel à but purement esthétique sont totalement inutiles et répondent plus à un caprice conditionné par le zeitgeist qu'à un vrai besoin du patient) et pourtant, dans le même temps, la pression des rôles à assumer reste énorme et tous les discours, institutionnels, éducatifs, religieux, médiatiques, publicitaires (forcément, quelle chienlit, c'est là que le pire se perpétue), charrient sans cesse tous ces immondes clichés de qui, quand, comment, pourquoi être viril ou être une tantouze, être féminine ou ne jamais se trouver de mari... Qu'est-ce que je n'ai pas entendu, il y a peu, comme nouveau ramassis d'inanités, sous couvert de pseudo-jargon freudien plan-plan, voilà-t-y pas que les hommes (déjà, joies de la sociologie de comptoir, on parle des hommes pris en leur masse, tous les mecs sont pareils, amenons-les à l'abattoir en troupeau, ils trembleront tous des genoux avant de se prendre une décharge électrique dans la nuque) seraient plus enclins à la dépression nerveuse si primo, leur compagne ramènait un plus gros salaire à la maison et deuzio, ils assumaient une part importante des corvées ménagères... Et que voici donc une fois de plus un symptôme érigé en pathologie... Car c'est bien le décalage entre la pression sociale dûe à l'immobilisme des traditions et l'élan personnel de ces mecs qui n'ont aucun mal à lancer des lessives, charger des lave-vaisselles, baigner des enfants, passer des aspirateurs, qui est la cause de la potentielle dépression; pas, bien sûr, le fait de se construire une vie de famille équitable, dans laquelle les rôles anciens et dépassés sont explosés au profit d'un constant pow-wow qui responsabilise et valorise les uns et les autres... Merci donc Guillaume, pour ce film qui, sans artifices, fait pourtant beaucoup d'étincelles (ah, ah, il arriverait enfin ce twist tant attendu qui va nous mener vers l'exercice de la chronique musicale ?)... Ton alter ego, mon Gallienne, trouverait quasiment le bonheur dans sa pension un rien prout-prout d'Outre-Manche... Et comment qu'on dit "étincelles" en anglais, hein, hein, comment qu'on dit ?... Or donc, tout commence de l'autre côté de l'Atlantique ou, plus exactement, de l'autre côté du Pacifique mais alors, pour nous autres du Vieux Monde, ça nous prendrait de partir dans le mauvais sens et de bourlinguer à travers deux bons tiers de la sphère pour arriver jusqu'à Pacific Palisades sans passer par New York City et sans toucher des billets d'avion Delta/KLM à un prix défiant toute concurrence, mais je m'éloigne de nouveau de mon sujet... Fondé en 1968, le groupe Halfnelson change rapidement de nom, si rapidement que son premier album éponyme, sorti en 1971, sera aussi sec, en 1971 même, réédité comme premier album éponyme des Sparks... Quintet rapidement réduit à son noyau fratricide, les Sparks sont donc l'oeuvre incestueuse de Ron et Russell Mael et, l'air de rien, avec des débuts remontant au Los Angeles hippie-hippie-hey, Sparks est aujourd'hui l'un des plus vieux groupes toujours actifs... Ron a 68 ans, Russell en annonce 65, l'un traîne toujours sa garde-robe étriquée, sa petite moustache austère et son regard robotique, à écrire et composer sur ses claviers les ritournelles que l'autre, fashion star aux cheveux ondulants, s'amuse à balancer de son falsetto vicieusement androgyne... Et c'est ici, sur ce Kimono My House (confer le "Come on-a my house" popularisé par la maman du marchand de café toujours tant célibataire et dont la version par Della Reese fait actuellement vendre de la pâtée pour chat avec des morceaux de ménagère désespérée par en-dedans), sorti en 1974, troisième disque des Sparks, que se cristallise l'imagerie du duo... C'est ici aussi que naîtra une certaine confusion quant aux origines de la clique, car le succès leur aura toujours échappé dans leur eldorado natif, tout accueillis à bras ouverts qu'ils seront par une scène londonienne bien acquise et rompue à leur approche de la pop music... Car, comme s'il fallait s'apesantir deux secondes sur ce faux débat, si Sparks a connu le succès en Europe plutôt qu'aux States, c'est bien parce que leur musique n'a pas grand chose d'américain dans ce que ça entend de conquête héroïque, de charge virilisante, de suée à grosses gouttes... L'héroïsme, il est dans la grandiloquence de Russell, demi-marionnette démembrée au service de l'inspiration aux relents parfois scandinaves de son frère; la charge, c'est celle, érotisante, de ces mélodies qui se recroquevillent puis s'éparpillent dans tous les sens; la suée, elle sera parfois froide, elle refroidira d'ailleurs plus tard, quand les années 80 les verront batifoler avec des Moroder et des Faltermeyer tout synthétiques mais ça nous éloigne de ce printemps londonien de 1974... Après des passages remarqués dans The Old Grey Whistle Test (émission musicale sérieuse pas trop regardée) qui leur avait déjà valu accolades critiques et oeillades complices d'un public pointu, c'est le choc pour la masse britannique quand les frères Mael et leurs trois mercenaires (on l'a dit, depuis plus d'un an et la sortie de leur album précédent, les Sparks ne sont plus que deux et s'adjoignent pour leurs disques et tournées, les services payants de requins de studio) jouent dans Top of the Pops (émission musicale moins sérieuse mais que tout le monde regarde) et imposent, en une nuit, leur imagerie homoéroticosadique et le rythme fou de leur premier single, "This Town ain't big enough for the both of us"... Le 45 tours grimpera jusqu'au deuxième échelon du Top40 de Sa Majesté, figurez-vous et Sparks deviennent, peut-être malgré eux, les nouveaux fers de lance de la scène glam déjà bien fournie par les succès à répétitions de Marc Bolan et David Bowie et les nouveaux standards artistiques imposés par le Roxy Music, sans citer les brouettes de groupes d'exploitation (Glitter, Stardust, Sweet, Slade, Mud, Smokie, Rubettes, Quatro, Wizzard, et j'en passe alors que j'avais pourtant dit que je ne les citerais pas)... Car, si le haut perché de Russell et le mélange habile de piano et de guitare électrique sonnent irrémédiablement glamour, il reste malgré tout, en filigrane, quelque chose d'un rien américain dans les compositions de "Kimono My House"... Le single précité, et plage d'ouverture de la plaque, évoque, évidemment, l'Ouest Sauvage et ses duels au revolver; plus loin, "Falling in love with myself again" (là aussi, Guillaume, ton film prend des allures de salubrité publique car ce genre d'auto-déclaration, il y a quarante ans d'ici, sonnait radicalement tarlouze sans nécessairement l'être) vient boire à la mamelle intarissable de Kurt Weill; "Hasta Manyana Monsieur", sur la face B, ne pouvait pas trouver écho chez un public à la langue monolithique et "Talent is an asset", juste après, s'introduit par des clap-clap collectifs qui agiteraient presque les spectres négros des chanteurs de barbershop... A cela, en cannelle en poudre sur le bun tout chaud, ou si vous êtes plutôt salé, en paprika moulu dans la soupe au potiron, viennent se délecter les paroles, toutes signées Ron Mael, elles aussi, des paroles certes parfois secondaires dans l'énergie aérobique de certaines des compos mais des paroles tout de même signifiantes et, surtout, pétries de références plus ou moins grand public, avec un évident plaisir au name-dropping brutal... "Dance, laugh, wine, dine, talk and sing / But those cannot replace what is the real thing / It's a lot like playing the violin / You cannot start off and be Yehudi Menuhin" ou aussi "There you got your Rockfeller / There you got your Edward Teller / J. Paul Getty is a splendid fellow / But none of them would be in my family" et, enfin, en guise de conclusion car, vraiment, la leçon, écrite il y a quarante ans par les frères Mael, confirmée il y a quarante mois par Guillaume Gallienne, c'est que, pour toujours, tout est relatif et que, tant qu'à faire, le talent est un atout, et que, puis c'est tout, sa famille, il faut parfois s'en accommoder, ben voilà: "Talent is an asset / And little Albert has it / Everything's relative / We are his relatives and he doesn't need any non-relatives".

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19/02/2014

364. "WHAT'S GOING ON" Marvin Gaye

uncdparjour whatsgoingon.jpgC'est bien beau de s'inquiéter de comment sera la planète dans le futur, d'aller chercher de sinistres augures dans les entre-lignes du papier bible, de stocker du riz, des pâtes, du sucre, de l'eau lyophilisée dans un trou calfeutré, il y a aussi un véritable intérêt à s'insurger des sévices que l'on fait subir à la terre nourricière depuis deux bons siècles d'industrialisation massive et de fuite en avant technologique... De manière concomitante, quiconque est déjà venu au moins une fois sur ce blog aura compris que je ne me plonge dans le mainstream qu'en me bouchant le nez et que je rejette bien volontiers les indénombrables tentatives, tant sur papier que sur la toile, de compiler la liste ultime annonçant de manière indiscutable les x et y indéniables meilleurs albums de musique de l'Histoire... D'ailleurs, à la pratique, il apparaît que seule une méta-liste extraite par algorithme de cette foultitude de top autant pourrait espérer s'approcher un tant soit peu d'un consensus des opinions subjectives les plus diverses en la matière... Mais vous aussi, indécrottables surfeurs, vous en souriez car, sortis des Beatles et, parfois, de Pink Floyd, Elvis Presley, Led Zeppelin ou, éventuellement, Michael Jackson, les Beach Boys ou The Clash, il ne reste pas grand-monde à taper sur le podium et ces classements tournent bien souvent en rond, dans ce cadre de "constantes goldilocks" grand public, alors qu'avec un rien d'expérience et de goût, l'on sait qu'il suffirait de modifier l'une des coordonnées, tirer l'un des indicateurs dans un sens ou dans l'autre, chipoter un curseur par-ci par-là, pour que Captain Beefheart, Black Sabbath, Joy Division ou Cypress Hill apparaissent, comme par génération spontanée, au sommet de ces pyramides particulièrement creuses... Cela dit, parfois, ces messieurs les compileurs veulent tenter une petite, toute petite, pichenette dans la fourmilière... Et là, probablement parce que ça évite aussi tout un débat sur la négation constante des origines ethniques du rock et de la pop, on voit "What's going on" se laisser couronner... L'avantage étant, nonobstant ces sempiternels goûts et couleurs qui n'en font qu'à leur teintes, que la prise de risques reste minime : une seule première écoute suffit à s'en convaincre, "What's going on" est un énorme album... Une cinquantaine ou quelque chose d'écoutes et l'on se rend compte que toutes les subtilités de l'entreprise ne sont pas encore mises au jour... De ce gimmick improvisé au saxophone alto sur la plage titulaire d'ouverture jusqu'à la ligne de basse cafardeuse qui clôt la plaque (sur "Inner city blues (makes me wanna holler)"), tout emporte l'esprit (si pas l'âme) et le coeur, des cuivres froids aux choeurs chauds, des violons plaintifs aux arrangements conquérants du Detroit Symphony, "What's going on" est, musicalement, d'une richesse rare... Une preuve comme une autre : le disque, sorti en 1971 sur le label subsidiaire Tamla (envisagé plus adulte, moins commercial que la maison-mère), reste constamment cité comme l'une des références ultimes du catalogue de la Motown... Mais là où la plaque frappe tout aussi fort, c'est dans son propos... Au tournant de la décennie, Marvin Gaye, qui n'a jamais été un joyeux drille, n'est pas au mieux de sa forme... Avec cette prémonition qui fera froid dans le dos par après (pour rappel, c'est une arme à feu, dans la main de son père, qui le terrassera en 1984), Marvin Gaye, pour célébrer la fin des années 60, a loupé de rien son suicide, le doigt sur la détente, stoppé dans son geste, de justesse... Autant dire que le mal-être constant de l'artiste transpire à chaque coin de strophe; il s'invente ici un alter-ego probablement inutile, le narrateur dans "What's going on" est un vétéran du Vietnam, rentré au pays, qui, tiens donc, ça alors, ne reconnaît plus son Amérique chérie et n'y trouve plus de place... Ses deux premiers constats, qu'ils s'appliquent précisément au conflit du sud-est asiatique d'alors autant qu'à la fracture sociale grandissante au pays, sont sans appel : "Mothers, mothers, there are too many of you crying / Brothers, brothers, there are too many of you dying"... La brutalité policière envers les grévistes sera aussi évoquée, en écho à l'incompréhension du soldat à qui on avait promis d'apporter la paix et le bonheur et qui a largué du napalm et de l'agent orange sur des enfants hurlant de douleur... Le narrateur, dont on comprend vite qu'il est tout de même beaucoup Marvin lui-même, en vient vite à citer le Docteur King, Martin, ce lutteur (Luther, lutteur, oui, non ? Je ne suis pas convaincu moi-même) : "Nous n'avons pas besoin de cette escalade, la guerre ne sera jamais la réponse / Car seul l'amour peut vaincre la haine"... Puis, le disque se poursuit et, si on ne le savait pas déjà, on découvrirait la vraie puissance de cette plaque : on entre ici dans un album concept, les neuf chansons y sont quasiment entremêlées, un choeur sert de fondu-enchaîné, une ligne de basse annonce la portée de piano suivante, tant et si bien que l'unicité de l'oeuvre ne permet pas de l'envisager comme une simple collection de chansons, on a bien ici un cycle narratif d'une cohérence plutôt intéressante... Car après les constats et les questionnements ("What's happening, brother ?", "Flyin' high (in the friendly sky)"), vient déjà le temps des revendications, pour ainsi dire de la révolte... "Save the children" reste en tête avant tout pour son impressionnante double piste vocale, avec un Marvin Gaye au sommet de sa soul chantée qui donne l'écho à un Marvin Gaye au sommet de ses préoccupations sociales, la voix grave, à mi-chemin entre la mélodie et le meeting... Mais ici aussi, paroles et musiques avancent main dans la main vers une rédemption rêvée, qui reste cependant tout illusoire... "Qui s'en soucie vraiment / Qui est prêt à essayer / A sauver un monde qui est destiné à disparaître ?"; à moins d'une décennie des premières grandes crises socioéconomiques de cette civilisation de capitalisme financier, on ne va pas faire de Marvin un énième et inane Michel de Nostredame, mais l'on se convainc une fois pour toutes que ce disque dépasse, avec succès, le simple divertissement, que les moyens sont ici à l'unisson des ambitions, fonciérement grandioses... Le groove se poursuit, on ne sait bientôt plus du tout quand finissent et commencent les morceaux, si le mixage de cette plaque est pur génie ou si l'on écoute une prise unique, ces cinq morceaux joués d'une traite, à l'orée de la perfection... "God is love" annonce forcément sa couleur, elle est noire de peau, ce sera celle du gospel... Mais ici, le glissement philosophique se produit, d'aucuns pourraient, avec le temps et le talent, en tirer des dissertations d'une centaine de pages : le narrateur exalte sa foi, il est persuadé que son démiurge peut tirer le peuple vers le haut et pourtant la chanson change, c'est presque imperceptible, le rythme ne va même pas sourciller, c'est comme passer la frontière entre Quiévrain et Quiévrechain (si, à tout hasard, j'ai ici des lecteurs qui viennent de loin, un rapide mot d'explication : la frontière franco-belge n'existe pas entre ces deux villages, c'est la même rue, les mêmes maisons, les mêmes gens, dans l'alignement des façades et des trottoirs) mais voilà qu'on écoute "Mercy, mercy me" et le sous-titre du morceau, "The ecology", donne les clés pour comprendre ce qui vient de se passer... Le salut se trouve beaucoup plus dans l'action concrète à panser les blessures de notre planète nourricière que dans l'annonement béat de prières figées à une quelconque force externe qui n'est même pas là pour vous écouter... Joli morceau de bravoure de sept minutes, "Right on" ouvre la face B (certes, ça, ça reste toujours moins audible sur support digital) et annonce déjà la fin de ces réflexions d'un vétéran sous la pluie... L'espoir n'a jamais vraiment pris, l'image qui compte pour le narrateur (et clairement pour Marvin caché derrière cet alter ego) est celle de ce dieu d'amour et de protection ("Wholy holy") mais le gars va nous quitter comme il est venu, désespéré par "le blues du centre-ville qui lui donne envie de hurler" : drogue, délinquance, pauvreté, prostitution, ignorance et crasse apparaissent comme les seuls héritages qui seront refourgués aux générations futures... Marvin Gaye a écrit, cocomposé, chanté, signé, produit "What's goin on" en 1970; nous sommes plus de quarante ans plus tard, son alter ego préfère continuer à se tenir la tête dans les mains. 

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06/02/2014

363. "TRAVELLERS IN SPACE AND TIME" The Apples in Stereo

travellersinspaceandtime.jpgEt nous pouvons poursuivre ces réflexions autour de la littérature de genre en constatant sans mal que la fantasy (héroïque ou pas, boardschool magique ou pas, avec des vampires qui scintillent ou des adoslescents qui se massacrent à coup de flèches enflammées ou pas) a supplanté la science-fiction dans tous les médias et, a fortiori, ce bon vieil assemblage de cellulose imprimée que nous continuerons à appeler des livres... Mais le fait est, indéniable, que la transposition du phénomène commercial à la société en général laisse bien envisager le pire... C'est la crise socioéconomique, il n'y a guère qu'une poignée d'ultramilliardaires réfugiés dans leurs tours d'ivoire (le chiffre est tombé : ils sont 85 à posséder autant de liquidités que la moitié de la population terrestre) et leur îles au sable tout aussi blanc qui peuvent se permettre de jouer à en simuler les effets; tous les autres, dont nous sommes, en souffrent et constatent bien qu'il y a cinquante ans d'ici, une famille de cinq pouvait correctement vivre avec un unique salaire alors qu'aujourd'hui, deux parents en équivalent temps plein et un enfant unique doivent jongler pour s'octroyer un éventuel petit plaisir consommatoire... Il me semble évident que nous trouvons dans la fantasy une évasion nécessaire, un imaginaire beaucoup plus facile à gérer, avec ce prérequis d'un bien absolu qui triomphe d'un mal absolu (certes, George RR Martin est parvenu à s'en éloigner mais il noie le poisson dans bien du sang et de la sensualité, obtenant à la fin une évasion un rien plus adulte mais tout aussi efficace)... La SF, face à cette déferlante d'épées votives, de parchemins magiques, de baguettes de sureau et de menottes en velours, doit, par définition, s'ancrer dans la réalité scientifique... Donc, échafauder des probabilités qui répondent à nos constantes physiques (même si, trou de ver ou pas, il devient de plus en plus improbable de se balader dans le temps; et pourtant, la terrible vision de la différenciation génétique future au sein de l'unique race humaine qu'a eue Herbert George en visitant ses Elohim et ses Morlocks vient toujours me serrer la gorge quand, par hasard, dans la file du Quick devant moi, je tombe sur une famille qui se balade la bouche ouverte et l'oeil éteint, dont la mère, agressivement analphabète, est obligée de pointer du doigt sur le tableau coloré ce qu'elle a envie de manger et qu'elle anonne sans respirer le texte qu'elle s'est répété dans la tête, empêchant la pauvre caissière acnéeuse de poser les sempiternelles questions contractuelles... grand ou moyen menu, coca comme boisson, ketchup ou mayonnaise ? Et la maman morlock de finalement décider de passer le relais à la seule de ses filles qui ne tombera pas enceinte avant ses seize ans)... Il est assez édifiant de relire quelques textes de SF des dernières décennies et d'y déceler, souvent, une vraie vision futuriste qui s'est, in fine, avérée... Car, de toutes manières, comme aurait pu le dire un quelconque critique littéraire trop prompt à la formule et qui, de toute évidence, ne pouvait pas s'attendre à servir d'exemple prétexte deux fois de suite dans ce blog de plus en plus sentencieux : "On ne lit pas la collection Darkiss comme on lit du William Gibson"... Mais, nonobstant les goûts, les couleurs, les arômes et les teintes, je dois bien avouer un faible, lié probablement à une certaine nostalgie, pour ces futurs redécouverts, à travers les médias... Nous sommes en 2013, bien sûr nous n'avons pas de voitures volantes ou de baskets qui se lacent toutes seules mais qui oserait affirmer que les 90 minutes de bouchons, chaque matin, sur notre ring capital, ne ressemblent pas aux ouvriers amorphes, sur les tapis roulants de Métropolis ? Qui pourrait dire, englués que nous sommes à nos écrans personnels, sur des appareils mobiles qui, de Shazam en Siri, deviendraient, pour certains, des amis plus précieux que des humains si, d'aventure, on les dotait d'un orifice à usage sexuel, qu'Hal 9000 n'est pas déjà là à lire sur nos lèvres, de son unique oeil rougeoyant ? Evidemment, les vrais robots dorment encore dans des labos souterrains cachés sous des hangars industriels couvertures et pourtant nos aspirateurs dansent et virevoltent tous seuls autour des pieds des meubles, autour des chats lourdauds endormis la gueule à moitié dans leur gamelle de pâtée (à ce moment-ci de cette chronique, vous devez être peu, mes lecteurs chéris, à entendre un renard jaunasse vous proposer de goûter à la pâtée du chat mais si c'est votre cas, je vous bisoute beaucoup)... Mais à la veille de l'avénement d'Homo Ciberneticus, tandis que nos coeurs sont suppléés depuis cinq décennies déjà par des boum-boums artificiels, que nos artères fonctionnent encore mieux en polymères et que la médication est véhiculée jusque-là où ça fait vraiment mal par des nanotubes de graphène, la question demeure : "Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?"... Non, bien sûr, sans même devoir lire Philip K. Zgeg, nous savons tous, grâce au frère Scott qui ne se prénomme pas Tony que le test de Voight-Kampff est à même de confondre toutes les Sean Young qui s'ignorent, sous ces néons japonisants dans des voitures qui volent (on y revient, voilà tout de même un mythe futuriste qui s'écroule de plus en plus; au mieux, et c'est à souhaiter d'ailleurs, nos véhicules futurs se conduiront tous seuls avec une sécurité que ne pourrait jamais égaler cette irritabilité que ressent tout humain dès qu'il se place derrière le volant)... La vraie question, c'est : "What do you see when you dream about the future ?"... Et c'est donc l'interrogation lancée à nos oreilles par The Apples in Stereo sur ce disque du jour, leur dernière sortie en date même si l'objet date déjà de 2010... Mais qui, les qui donc, qu'on dit tout haut ?... Ces Pommes stéréophoniques, que j'ai découvertes, comme d'autres, au hasard du bac de démarquages d'un magasin rouge, sont en fait un groupe qui suit son petit bonhomme de chemin de longue date, depuis 1991, aux côtés d'autres, tous réunis sous l'ombrelle du label indépendant Elephant Six, basé à Athens, Georgia, ce qui pourrait n'être qu'un détail si nous (et vous aussi, qui lisez ce blog depuis un temps certain) ne savions/saviez que cet Athènes sans acropole mais où pousse un arbre qui est légalement propriétaire de son lopin (oui, oui, on apprend un tas de choses ahurissantes sur wikipedia) était la ville d'enfance de deux groupes appréciés par ici : The B-52's et R.E.M. (en même temps, qui n'aime pas R.E.M. ?)... Mais musicalement, on ne mijote pas ici tout à fait la même compote... Comme le titre du disque le laisse entendre, et comme notre longue et sinueuse introduction l'a introduit, nous voici partis pour une escapade dans le rétro-futurisme... Avec ce que ça suppose de synthétiseurs très synthétiques, de petits bruits suspects, d'envolées de mellotron et, surtout, d'une généreuse lampée de vocoder... Ah, la petite boîte qui donne une voix de robot, qu'est-ce qu'on peut pardonner comme mauvaise inspiration rien que grâce aux sonorités métalliques qui s'échappe d'un chant trituré par le vocoder (tiens, on pardonnerait presque l'album Trans de Neil Young mais ce n'est pas le propos, ici)... D'autant que la question s'évacue d'elle-même, les Apples in Stereo ne souffrent pas de mauvaise inspiration et, dès lors, expirent avec aisance une musique pop primesautière et acidulée qui soutient une voix passablemment androgyne... Le piano l'emporte peut-être un peu trop souvent à mon goût sur la guitare dans ces pépites aux excroissances spatiales mais tous ces stimuli provoquent les réponses bien documentées du meilleur pop-rock : sourire réflexe, dodelinement, chantonnement décomplexé, envie fréquente de se repasser le disque... L'apparente facilité d'écriture (et même s'il faut concéder quelques raccourcis accrocheurs dans la rythmique et les choeurs) ne peut pas non plus cacher le grand oeuvre de l'abeille ouvrière, un dénommé Robert Schneider (un nom de pas rock star comme il en existe peu), qui écrit, compose, produit ces Pommes-là depuis plus de vingt ans : le gaillard, dans son temps libre, construit des claviers synthétiseurs inédits et a développé une gamme chromatique à la progression logarithmique qu'il a lui-même qualifiée d'"octave non-pythagoréenne" et qui, sans radicalement forcer toutes les académies de la planète à revoir leur enseignement du solfège, rencontre un certain écho dans le milieu musical... Le futur en marche, donc, comme de nombreux titres de la plaque (riche tout de même de seize morceaux) le laisse entendre : "Dream about the future", "Strange solar system", "CPU", "Floating in space", "Time pilot", "Next year at about the same time" ne sont que quelques exemples de ce disque quasiment concept... Les réminiscences sont ici nombreuses, chacun, probablement, y trouvera celles qui correspondent à son background personnel (quoiqu'un pur fan de Cannibal Corpse risque de chercher longtemps), je peux facilement affirmer la plus évidente, et c'est encore le vocoder qui l'impose : on entend ici quelque chose non de Tennessee (ben ouais, il est question de pommes, pas de poires williams) mais bien de l'Electric Light Orchestra et c'est très logique (en plus d'être lumineux et électrique et orchestral) puisque le groupe lui-même ne revendique qu'une seule influence, celle des Beatles... Dont, au-delà de tout péché originel, la grosse pomme verte reste un symbole immuable et c'est une conclusion qui en vaut une autre.  

Écrit par Pierre et petit pain dans Bibibiiip, GAM (good american mainstream) | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |