19/08/2014

372. "4 ALBUMS ORIGINAUX" Catherine Ribeiro + Alpes

Avant d'entamer cette chronique comme de juste (et à propos de juste, ils sont peu à être autant "parmi les nations" que Henk Zanoli, qui du haut de sa sagesse nonagénaire, vient de donner une fameuse leçon d'intégrité à ce petit monde pas assez démocratique beaucoup trop politique qui a perdu tant sa mesure que ses repères), je dois me plier à quelque exercice que je ne commets jamais sur ce blog : parler chiffres et chiffons... Car un rapide coup d'oeil au compteur là-haut, à gauche de cette page d'accueil, dévoile que l'on approche tout doucement de la barre des 200000 visites... A la moyenne, constatée depuis de nombreux mois, de croisière de 20 visiteurs uniques par jour, on peut même s'assurer qu'on l'atteindra ce total avant la fin de l'année... Et, nécessairement, avec l'aide de webrobots dévoués à la corporation des serruriers parisiens, ça risque même d'être avant la fin de l'automne... Dernière considération du genre, ce blog, fidèle à son intitulé, aura, sur cette année écoulée de reprise d'activités après un long silence, offert à vos esprits avides et vos yeux ébahis, quelque chose comme 41 chroniques inédites... Ce qui nous fait, à la grosse louche, une moyenne de 3 et quasiment un tiers à l'infini de textes nouveaux par mois... C'est donc une périodicité pas si déplorable que ça mais c'est aussi l'occasion d'avouer que j'ignore à l'heure actuelle quand, pourquoi, comment seront postées de nouvelles chroniques sur ce recoin discret de la blogosphère... Alors profitez-bien de ce qui vient...

catherineribeiro+alpes.jpgOn jouerait à cet exercice, malheureusement récurrent (mais heureusement pas trop) du contre-sort face aux petites et grandes misères du quotidien et ces inévitables caprices du coquin de malheur... Si la fortune se tient debout, à moitié nue dans un équilibre discutable, sur une roue à ailettes, la guigne s'étale, elle, comme une flaque d'huile à travers tout, comme des bouts de verre et de plastique, comme des éclats de bois suspects, comme tous les indices, en ce samedi de stress, qu'un véhicule est venu percuter notre porte d'entrée, au milieu de la nuit... Ils sont difficiles à décrire, ces sentiments mêlés de soulagement et d'embarras, à découvrir, plus tard, qu'il n'y a pas eu de délit de fuite mais que tant moi que toi que notre petit bout dans son lit de grand garçon, n'avons rien entendu lorsque le choc a ébranlé la rue, que la police a débarqué, que les voisins étaient sur leur pierre bleue, qu'à deux heures et demie du matin, nous étions endormis, paisibles, tandis que le drame se dénouait sur notre trottoir... Nous serons, plus tard, en cette même journée pénible, forcés de serrer les dents et de grincer des poings car quand la scoumoune s'acharne, elle n'y va jamais qu'à grands coups de cuillère à pot... Le petit est invité à son premier goûter d'anniversaire, youpie... Ce goûter d'anniversaire a lieu dans une de ces cours de récré couvertes et privatisées, dans la chaleur, le vacarme et un relatif laissez-aller, on youpit déjà beaucoup moins... Mais on ravale ses angoisses de jeune parent, on décide de laisser le fruit de nos entrailles gambader sans restriction dans cet enchevêtrement de plastique rebondissant, de cordes, de câbles, de machines de mort en tout genre, on est même convaincu qu'il est de notre devoir de laisser sa surveillance à une tierce personne, qu'il faut déléguer, que les enjeux sont clairs, qu'on va le laisser respirer, vivre sa vie fofolle de petit garçon turbulent, trop content de faire du château gonflable avec ses copains d'école... Coupons court au suspense, si on avait vécu aux Etats-Unis, on aurait sorti de notre poche revolver une armada d'avocats procéduriers qui nous auraient gagné des procès à tire-larigot, de dommages physiques en traumatismes émotionnels... Bref, nous allons quitter la table d'anniversaire, nous sommes des bambis toujours craintifs mais tellement fiers de garder l'équilibre sur l'étang verglacé, quand soudain, nous entendons la plainte, non, le cri, que dis-je, le hurlement de douleur, qui retourne le coeur et envoie la tension artérielle à travers le plafond... Le temps ralentit, tous les sens sont aux aguets, les réflexes mammifères reprennent le dessus, où est le prédateur qui menace notre enfant ? Et le voilà, il apparaît, aveuglé par ses larmes, la main serrée sur l'oreille... La panique ferait presque un croche-pied à l'angoisse tellement il refuse de retirer la main de son oreille... Et la vision tord les nerfs; son oreille est écarlate, éraflée, puis rapidement violacée... Elle gardera l'aspect d'un total hématome noir charbon pedant plusieurs semaines... Ce soir-là, invités chez des amis, nous sommes zombies, titubants sans même avoir rien bu, échangeant cordialités et sentences dans un demi-brouillard des sentiments... On se relève toujours, bien sûr, mais ce samedi-là, il fallut pas mal plus d'efforts que d'habitude... Et face à tant de malheur, qui peut dire si nous n'allions pas finir par balbutier nos demandes de répit en un sabir vaguement révélé mais totalement inventé, comme Patrice Moullet les annonait en 1970, sur "Sîrba", morceau d'ouverture de l'album éponyme "Catherine Ribeiro+Alpes" (éponyme ou presque, car un subtil "n°2" placé dans le coin rappelle que la clique montagnarde avait sorti un précédent album sous un autre nom mais, franchement, peu importe, ce n'est pas ce genre de détail qui nous intéresse ici)... Que la brutale poétesse d'origine portugaise apprécie ou pas plus que de raison le bon air de la montagne importait peu... Nous exerçons ici un retour en arrière, vers des contrées imaginaires, en des périodes où la liberté totale dominait de facto la pointe la plus avant-gardiste de la musique populaire... Au risque, on le verra, de verser au passage dans une pose intellectualiste qui confine au snob le plus déplacé... Mais, en fait, 1970 n'est pas encore assez tôt... Si l'eau pétillante, c'est fou; Périer, c'est Jean-Marie et l'homme, espérons que l'héritage lui suffise, laisse un milliard de clichés rock derrière lui et un seul que la masse retienne : cette postérisable à l'infini "Photo du siècle" et son opulente brochette de vedettes teenagers de l'époque (et Johnny subrepticement monté sur l'échelle, tout le monde connaît l'anecdote)... Car La Ribeiro vient de là, toute son oeuvre subséquente y puisera son énergie dans le rejet du moule formaté; oui, elle fut une yé-yé... Cherchez-là donc, dans l'attroupement, avec ses longs yeux aussi noirs que ses cheveux (ou l'inverse), elle est au dernier rang, coincée entre deux idoles qui, en ce 12 avril 1966, sont déjà, eux, en train de creuser leur trou loin des sirènes du seul commerce... Mais en quittant Paris pour le sud sauvage et enneigé, Kathy sait-elle qu'elle va imprimer la marche à suivre, mais aussi, qu'à cristalliser son époque à ce point, elle (et, donc, surtout, Alpes, cette communauté musicale à taille variable, qui orbite autour du Patrice Moullet précité) va mal résister à l'usure du temps, tout en gardant une charge fascinatoire réelle... Premier cas d'étude, donc, ce second album, sorti en 1970... C'est toujours l'appel des grands espaces cérébraux qui domine la musique d'Alpes et l'inspiration de Catherine... Pourtant, on veut l'imaginer commis avec ironie, son chant se pare de tous les tics radiophoniques sur "15 août 1970"... Catherine compte le R, le B et le O de commun dans son patronyme avec la soeur à Mijanou mais tout de même... La face B livrera ses premières leçons, avec ce "Poème non épique" qui soulève, en quasiment dix-neuf minutes de musique affranchie si pas déchaînée, toute une foultitude de questionnements... Le sens de ce que l'artiste déclame au long de cette lente descente dans la folie du dépit amoureux ne joue finalement qu'un rôle secondaire face au modus operandi... Bien sûr, on l'a compris, Catherine ne chante pas mais les mots jaillissent de ses cordes vocales avec un mélange étourdissant, parfois bégayé, qui laisse l'auditeur dans cette dubitation : est-ce que l'artiste récite de manière expressément naturaliste son texte écrit ou est-elle plongée dans une partielle ou totale improvisation ? Autre grande question, d'ordre notamment musical : ces enregistrements qui n'ont atteint que la critique de l'époque et une frange extrême de l'auditorat rock de l'Hexagone, peuvent-ils avoir traversé l'Atlantique et d'une manière ou d'une autre avoir influencé l'approche musicale des punks new-yorkais les plus sombres, en l'occurrence le duo Suicide (on peut relire la chronique 26 de ce blog, rédigée en des temps anciens, naïfs et simples, quand dix-sept lignes de texte suffisaient à racler le fond de ma pensée) car les coïncidences sont ici aussi troublantes que Lincoln assassiné au Kennedy theatre quand Kennedy est assassiné dans une cadillac Lincoln et des pyramides avec des yeux sur les billets d'un dollar qui se transforment en reptiles qui boivent du pétrole quand on les plie ou je ne sais pas quoi (enfin, si, Kennedy, maintenant, grâce à X-Men Days of Future Past, on sait enfin quoi) : le crescendo de hurlements dans ce "Poème non épique" renvoie inlassablemment aux cris apoplectiques d'Alan Vega sur "Frankie Teardrop" tandis que les boucles répétitives jouées par le Moullet sur sa lyre électrique annoncent la musique dronale et programmée par Martin Rev sur ses grosses machines... On sait qu'une bonne part de la scène punk new-yorkaise était francophile, nourrie, notamment, aux poètes romantiques (Patti Smith, Richard Hell, Tom Verlaine, David Byrne, Deborah Harry ont tous chanté en français dès leurs débuts et/ou revendiqué Baudelairimbaud comme source d'inspiration); j'ai ouvert le dossier, qu'un rockologue au chômage technique aille fouiller par là et me dise quoi... Quand débarque, après ça, la "Ballada das aguas" portée par deux guitares traditionnelles, on se rappelle qu'avant d'être totalement démente, Catherine Ribeiro est avant tout portugaise (l'un n'empêche pas l'autre, qu'on va dire, ce à quoi, que moi je dis, que ça peut même aider d'être les deux à la fois)... C'est, une fois n'est pas coutume, la copine digitale d'Hippolyte qui m'a fourni mon disque du jour, en ces débuts d'année où on peut s'accorder des cadeaux avec des étrennes qu'on a bien mérité parce qu'on a été bien gentils; l'intérêt étant que l'objet n'est pas bien cher puisque pour moins que le prix de deux places de cinéma (et ça, c'est aux tarifs de la campagne wallonne; pour mes lecteurs bruxellois, si j'en ai, ça fait pour moins que le prix d'une place de cinéma et d'un petit popcorn), on obtient un boîtier carton avec, dedans, quatre disques de Catherine Ribeiro+Alpes... "âme debout", sorti en 1971, fait suite au précédent et en amplifie les visées artistiques... On quitte pour de bon les travées de la musique identifiable pour aller s'aventurer bien au-delà de l'explosion psychotrope... La Riri est, plus que jamais, totalement habitée, si pas carrément hantée, dans son chant, avec pour seule ligne de conduite, la démesure la plus totale... Et d'attaquer par la plage titulaire, espèce d'incantation à qui, à quoi, à tu, à moi, où l'âme debout doit avoir pitié de tout et de tous, mais surtout de n'importe quoi, depuis celui qui "accepte l'idée de partir à la guerre" jusqu'à celle qui "se sent résignée chaque jour à l'usine" en passant par celui "qui se couche dans mon lit sans définir mes dimensions" (non, moi non plus, je ne suis pas convaincu de ce que cela veut dire) pour finir sur ceux "qui traversent la rue quand le feu est au rouge"... Une presque vraie chanson suit alors, qui raconterait presque l'histoire presque banale d'un presque couple solidement presque amoureux, si elle ne se terminait pas en étrange voyage ferré entre la ville imaginaire de Diborowska et l'éternité... Liberté un jour, liberté toujours, sans plonger dans les abysses philosophiques qui assènent sans contre-argumentaire possible que la liberté ne peut se définir qu'à l'intérieur d'un cadre contraignant, qu'on ne peut être vraiment libre qu'en réaction à un prérequis de non-liberté, les Alpes enchaînent alors quatre morceaux instrumentaux, ou à peine nourris de "lalala" par notre héroïne du jour, aux titres particulièrement conceptuels : Alpes 1, Alpes 2, Alpilles et Aria Populaire... Après ça, la chanteuse reprend le dessus et l'on est forcé d'accepter sa poésie rugueuse, dégoulinante de fluides corporels plus ou moins définis... La première strophe de "Le kleenex, le drap de lit et l'étendard" annonce déjà les couleurs (rouge globule, jaune pipi, vert crachat, on dirait le drapeau camerounais, tant qu'à parler de la Coupe du monde de football) : "Qu'as-tu fait de ma main, tu l'as fourrée dans ta bouche, caressé les doigts ourlés de fivre et maintenant tu craches le sang"; cette lente litanie portée par un orgue (à moins que ce soit un orguophone ou un harmoniumophone, on voit ça plus loin) dresserait presque l'inventaire de la provocation verbale de l'artiste du jour, qu'on arriverait presque à soupçonner d'être atteinte d'une version morbide du syndrome de La Tourette tant l'imagerie se décline dans un camaïeu de douleur et de démembrement (y'a sa concierge qui dérape sur un tesson de bouteille et qui atterrit en morceaux au pied de l'escalier, enzovoort)... C'est la seule grille de lecture de la face B d'"âme debout" : nous, humains, sommes des sacs à viande qui ne demandent qu'un rien pour se percer, ainsi "Dingue", qui conclut cette plaque inégale mais costaude, voudrait évoquer l'état mental de sa narratrice et pourtant, celle-ci termine avec son ventre qui explose et ses tripes qui lui dégoulinent sur les pieds, bon appétit... Après ce déferlement de viscères, dans ce chaudron musical à gros bouillons, je pourrais retrouver de l'appétit en remuant la louche dans la marmite suivante... Car "Paix", quatrième album de Ribeiro, Moullet et consorts (il y a une vieille mauvaise blague à faire avec la reine qui reste à l'intérieur mais vous la connaissez, je vais plutôt vous offrir ceci : il est revenu du futur pour réparer vos rideaux vénitiens, c'est le Terminastore !!!) sorti en 1972, offre, dès son instrumental d'ouverture, le bien-nommé "Roc alpin", quelque chose que les deux précédentes plaques n'avaient pas réellement fourni : une espèce de mélodie, construite, discernable, quasiment un riff de guitare (en fait, et qu'on ne traite plus jamais André Franquin de petit scribouilleur fantaisiste, il s'agit ici de cosmophone, une espèce de truc hybride conçu par Moullet himself qui poussera ses délires d'ingénierie instrumentale jusqu'au percuphone qui, comme son nom l'indique, était à la fois frappé et gratté, contrairement au martini de James Bond), quelque chose d'accrocheur, tout simplement, sans venir ni exciter les neurones, ni titiller les entrailles, juste en passant par l'immédiateté cardiaque de la musique... Du côté de l'inspiration, puisque Catherine se remet à libérer des mots plutôt que des "la-lala-lala" (écoutez donc ce "Roc alpin" et vous entendrez qu'en effet il est question de "la-lala-lala", nous sommes soudain entrés dans un album dont on pourrait croire qu'il est possible de retranscrire les partitions) dès le deuxième morceau de l'album (deuxième sur quatre -oui, seulement- pour tout de même 46 minutes de disque; pas de faux suspense, la plage titulaire monte à 15 minutes tandis que "Un jour... la mort" occupait, sur vinyle, toute la face B avec ses 24:43)... Largement considéré par le consensus critique comme le plus grand moment de la discographie commune de la petite franco-portugaise et de ses grands copains barbus, ce disque est aussi, et peut-être plus que les deux précédents où la démarcation restait claire et infranchissable entre le délire intime et la sentence universelle, celui qui est le plus empreint de son époque et celui qui en parle le mieux aux engeances d'aujourd'hui... "Paix", par sa suite d'exhortations ânonnées, dresse bien moins le bilan des velléités pangéennes de l'époque que le constat qu'en 1972, les enfants, fussent-ils vietnamiens, ont mieux à faire que de se soucier de politique mais continuent à crâmer sous les averses de napalm quand même... Il est obligatoire de dresser ici, à travers les décennies et par-delà le rideau de l'hypocrisie bon teint, d'autant plus en ces périodes de célébration du sang versé au nom d'une latitude de mouvement et de pensée qu'il n'y avait déjà pas besoin de menacer en premier lieu, le nécessaire parallèle entre la course terrifiée des enfants victimes de l'opération Ranch Hand (qui ignorent alors que leurs petites soeurs même pas encore conçues sont déjà condamnées par l'agent orange qui flotte dans la matrice de leurs mères) et le silence des gravats scolaires, après les explosions en cours dans la bande de Gaza... Notre Cathy, nonobstant d'éventuelles capacités prémonitoires dont elle se serait bien abstenue de parler, ne pouvait pas savoir que, main dans la main, joue contre joue, portefeuille à portefeuille, les deux nations qui se sont rêvées élues de dieu, continueraient sans cesse à ravager les populaces au nom de ce genre de mystère qui nourrit inlassablement les scénarios conspirationnistes les plus échevelés... Aurait-elle su tout cela à l'époque (et cela dit, elle s'est rapidement positionnée en faveur de la Palestine opprimée au fil de ses sorties médiatiques dans ces seventies triomphantes) que ça n'aurait tout de même rien changé, la Ribeiro Blanche-Neige, et ses trois nains d'Alpes, aurait conclu cet album de la même manière, sur ce "Un jour... la mort" qui, par une surenchère d'imagerie grandiloquante, quelque part entre la Hammer horror (ou peut-être, faisons-nous plaisir, un scénario posthume de Franju tourné en cachette, scène par scène, au long de toute sa vie, par Jean Rollin) et les caricatures pastel du "Réveillez-vous", quand l'âge d'or nous forcera à des banquets éternels entourés de singes et de tigres qui s'embrassent et se roulent dans les cornes d'abondance, -qui, disais-je, convoque la grande faucheuse et la petite électricité sensuelle ("Dites-moi la Mort, Chère femme, Belle Mort / Vous me serrez d'un peu trop près, trop fort / Je ne suis pas vraiment lesbienne, savez-vous ?", qu'elle nous dira notre chanteuse du jour vers la fin de cet interminable mais pas minable texte) dans le grand chaudron de la tentation du suicide... Je place cette anecdote ici, a posteriori, de toute façon je suis de moins en moins convaincu que quiconque lise jamais tout ceci jusqu'au bout, mais il existe sur toituyau une vidéo d'époque, extrait d'interview de la clique, assis tous les trois dans l'herbe au pied des montagnes, le micro chupachups surdimensionné du journaliste sous le nez et Catherine de concéder, entre soupir et sourire : "Je n'ai jamais pris aucun plaisir à chanter" (sa seconde partie de carrière, reconvertie en défenderesse du patrimoine, de Léo Ferré à Prévert en passant par Piaf, n'en laissera les observateurs que plus perplexes que jamais)... Puis, plus tard de deux ans, Ribeiro+Alpes commettront encore "Le rat débile et l'homme des champs", qui se trouve conclure ce boîtier pas cher que l'autre femme à l'arc à cheval m'a ramené pour mes étrennes (je l'ai déjà dit plus haut, j'ai mis trop de temps à écrire cette chronique, je finis par y radoter, c'est pathétique) mais, franchement, quand je vois toute la pénibilité (sans aucune prime professionnelle en compensation) que cette chronique m'a causé, n'espérez pas que je me plonge également dans cette ultime plaque... De toute manière, le fait est que je n'ai pas encore écouté cet album, bien d'autres, plus impérieux, sont arrivés jusqu'à mes lecteurs multimédias depuis (pour en savoir plus, restez branchés sur ce blog intermittent, ah la la, quel spectacle) mais un vif coup d'oeil aux titres des morceaux laisse envisager une certaine continuité dans l'oeuvre : depuis "L'ère de la putréfaction (concerto en quatre mouvements)" jusqu'à "Poème non-épique, suite", je m'attends à un déferlement de poésie bien poisseuse...

Et à propos de poésie, c'est aussi et maintenant l'endroit et le moment qui en vaut n'importe quel autre pour expliquer que sur les entrefaites de cette chronique boursouflée et de tout le temps que j'ai mobilisé à la rédiger, en petits morceaux, au fil des jours, en un puzzle de quelque 60 pièces, un patchwork finalement terne que je ne refilerai pas à mes générations futures, je peux tout de même, en pure impudeur, raconter comment, dans un samedi trop gris pour son printemps censé être triomphant (notez, l'été aura été encore plus automnal que cela), j'ai foulé les trottoirs de ma ville, cet insoluble cube, et j'ai marché sur mes mots, devant la façade noire et blanche... La sensation ne s'exprime pas, je suis simplement apaisé, je sais, désormais, avec toute la sentence et l'arrogance que ça peut sous-entendre, que je suis, même recroquevillé à l'intérieur de moi, un véritable poète...

28/04/2014

368. "HOMO PLEBIS ULTIMAE TOUR" Hubert-Félix Thiéfaine

hft homoplebisultimaetour.jpgAllez, pour une fois, je vous invective d'emblée, mes lecteurs z'adorés... On va voir si vous commencez tout doucement à intégrer le mauvais esprit thérapeutique (si pas catarthique, n'ayons pas peur d'une racine étymologique ancestrale; ce qui, immédiatement, est déjà un aparté idiot car tant katharsis (nettoyage) que theraps (serviteur) proviennent tous deux de l'Hellas antique dont les habitantes étaient peut-être belles comme des poires au chocolat mais qui n'avait pas d'hélice, c'est là qu'était l'os) de ce blog car je vais vous poser une question dont la réponse est normalement assez évidente si vous ne venez pas juste par ici en faisant pas exprès, ou vous avez oublié, ou y sentaient pas bons (cela dit, c'est donc un an de prison ferme dans les gencives de ce Marseillais qui a trouvé malin de torturer un petit chat)... La voici, la voilà, la question de monsieur Franc (dont le prénom, forcément, est Emile)... Est-ce que moi, que vous pouvez appeler "le gars qui rédige ce blog auquel je comprends pas toujours tout mais il me fait un peu rire et beaucoup pitié alors je continue à lire ses élucubrations, voilà le genre de mot après lequel il ouvrirait une parenthèse pour peut-être parler d'Yvette Horner ou des opticiens Atol, qu'est-ce que j'en sais, moi, après tout, mais donc, ce gars-là sur skynetblogs avec ses histoires de CD sans queue ni tête, je vois de qui je veux parler", aujourd'hui, je vous le demande, est-ce que j'apprécie le politiquement correct ?... Je vous laisse un peu réfléchir si vous n'avez pas déjà hurlé votre réponse, dans un réflexe quasi-pavlovien... Réfléchissez encore quelques secondes si vous en avez vraiment besoin mais au-delà, ça devient ridicule et je vais commencer à me demander si vous ne venez pas sur mon blog uniquement pour regarder les photos cochonnes... Donc, la réponse, la bonne réponse, c'était "Non, mec, tu n'apprécies pas le politiquement correct" (ce à quoi, immédiatement, je vous réponds que, certes, c'est bien la bonne réponse mais aussi que je ne vous permets pas de me tutoyer)... Pour un rien développer mon idée, je me sens même porté à affirmer que le politiquement correct participe de facto à la pensée unique et à la novlangue; que cette idée qu'il ne faut pas offenser les gens qui se sentent offensables (alors qu'il apparaît de plus en plus comme une évidence que les gens qui se sentent offensables sont justement ceux dont les idées et les propos sont les plus sujets à caution et à critique) entraîne nécessairement une auto-censure et, par là, une restriction de la liberté d'expression et, en bout de chaîne, un déni de démocratie... C'est aussi pourquoi le politiquement correct, par ses capacités à bouturer les saillies imaginatives et créatrices ne devrait jamais avoir sa place ni dans la recherche scientifique fondamentale ni dans la création artistique désintéressée... Que les choses soient claires, déjà que nous sommes plus proches de la décadence que de l'essor de cette civilisation industrielle-financière basée sur le capitalisme, la société civile se rognerait les ailes de manière criminelle en se privant consciemment de ces deux bulles où doivent régner toute exemption moraliste... Dès lors, mais aussi parce que je suis trop sensible pour mon propre bien, je le prends en pleine figure quand l'une de mes balises culturelles se met, sans raison apparente, à verser dans l'auto-censure politiquement correcte... Voici le cas d'étude... Hubert (oui, forcément, c'est de lui qu'il s'agit, j'espère tout de même que vous lisez les titres des chroniques de ce blog, en plus de mater les photos cochonnes de pochettes de CD affriguichantes) écrit et chante, il y a trente ans, en conclusion du premier couplet de la "113e cigarette sans dormir" : "Mais ils rêvent d'être en hélico, à s'faire du nèg' et du youpin"... Sur ce live d'aujourd'hui, édité en 2012, à la suite de la tournée de l'album "suppléments de mensonge", voilà-t-y pas que le Félix nous lâche, devant public : "Mais ils rêvent d'être en hélico, à s'faire du gniak et du tonkin"... Boum, les bras m'en tombent... Les "ils" en questions étant établis plus tôt dans le texte comme "les partouzeurs de Miss métro (qui) patrouillent au fond des souterrains", on comprend immédiatement que l'on évoque ici une quelconque bande extrémiste, au pire des néo-nazis réellement meurtriers, si pas tout de même des racistes ordinaires qui ne pisseraient même pas sur un étranger en flammes... Donc, la question s'exacerbe d'office; d'où vient ce glissement, pourquoi, quelles modalités de pensée amènent l'artiste à tripatouiller ses vers ?... Je ne vois malheureusement qu'une réponse : la pression du politiquement correct puisque l'on sait combien nègre et youpin sont devenus des mots sensibles et offensants dans une France qui n'est jamais parvenue à garder le silence institutionnel sur les tortures génitales à coup de câbles électriques dans les médinas d'Oran et qui n'arrive pas plus à faire taire les gesticulations au brochet sauce nantua d'un comique qui ne l'est plus depuis longtemps... Là où Hubert se trompe et me déçoit, c'est évidemment dans le retrait même des deux mots, comme si taire le vocable pouvait éteindre les idées, comme si la limitation de la pensée avait jamais étranglé la petitesse d'esprit (ça m'a même tout l'air d'être le contraire; la formule est éculée depuis la marche sur Washington mais le docteur avait raison d'affirmer que c'est la lumière qui conquiert les ténèbres, c'est la paix qui met fin à la guerre, c'est la tolérance qui peut faire reculer les intégrismes)... Mais là où l'homme passe carrément à côté de la plaque, c'est dans son choix de remplacement; bien sûr, il y avait une rime à conserver, et admettons que "tonkin" puisse faire grincer des dents les vétérans du charnier d'Indochine (non, pas Sirkis et sa clique, demandez à vos grand-parents de vous expliquer Bien Bien Fou et tout ça) mais tout de même, les pages faits divers de nos médias ne regorgent pas de compte-rendus d'agressions ni de ni vers les communuatés asiatiques... Nonobstant un rapprochement philosophique, nourri de gloriole sioniste et de musulmanophobie primaire, entre certaines formations politiques de droite-droite et certains penseurs juifs, la xénophobie ordinaire et le passage à l'acte violent se teinte quand même toujours de ces vieux atours antisémites, anti-africains, anti-arabes (et anti-gitans, misère, que vous êtes tous sans cesse remontés contre les Roms, les Tziganes, les Manouches, les Yéniches; la crise socioéconomique n'excuse pas tout, il est temps de lâcher un peu la grappe des nomades, sérieux !) et donc, je ne vois franchement pas en quoi inviter dans ce texte deux termes péjoratifs envers les Asiatiques apporte quoi que ce soit au propos, à part, peut-être, prouver par l'absurde, que les communautés jaunes sont franchement moins offensables que les autres... Bref, je suis conscient que là, ça ne me concerne que moi et mes diverses échelles de valeurs, mais cette auto-censure sans raison et qui, pire, déforce le propos de cette chanson, ne fait qu'ajouter aux récentes frustrations que m'a causé Hubert... Je sors, mentalement, le dossier : après des années à creuser son sillon seul, loin des sirènes des médias, à ne rendre des comptes qu'à lui-même et son public, l'artiste a finalement signé chez un grand éditeur (en l'occurrence, Sony, difficile de faire plus major) et connu la "consécration" d'écrans pubs avant le grand film de TF1, comme tout vrai chanteur de variétés populaires... Mais impossible, alors, de lui reprocher quoi que ce soit, c'était le système en marche et Hubert avait suffisamment trimé à contre-courant pour mériter d'un peu se laisser porter par la vague... Quand, par la suite, ces messieurs-dames qui font bien de rester anonymes de décideurs de qui reçoit les Victoires de la Musique, décident donc d'épingler Thiéfaine pour un album loin de figurer au sommet de ses meilleurs moments (les "suppléments de mensonge" précités), déjà, les fans de la première heure hésitent entre des applaudissements exaltés et un grincement de dents : pourquoi le Jurassien accepterait-il cette reconnaissance tardive et déplacée, avec, pour durcir le trait, la crainte, de la part de l'intelligentsia,  d'un rattrapage à la Bashung, pour raisons médicales impérieuses ?... Mais là où ça a vite tourné au vinaigre, c'est de découvrir, un dimanche après-midi de 2011, l'artiste, ses fesses enfoncées dans les sofas de Chabada... Ca n'est pas là qu'est le reproche, même si le décalage est évident et un rien gênant entre la posture du poéte solitaire et la camaraderie de buffet de la gare des autres invités... Là où, tout de suite, j'ai crispé mes doigts fins et élégants sur le tissu de mon fauteuil, c'est quand Hubert s'est senti obligé de décoder quelques-uns de ses vers, de régurgiter ses sources d'inspiration, d'arracher le drap lourd qui maintenait la confiture de son univers intime hors de portée de ce cochon de grand public... Et puis, maintenant, ça, cette auto-censure difficilement explicable et absolument incompréhensible... Une fois ce fiel évacué, la collecte sonore de cet Homo Plebis Ultimae Tour prouve sans mal, au surplus, qu'Hubert-Félix Thiéfaine reste le plus grand dans sa partie... Et il est évident, je le concède, que le poids que pèse l'oeuvre du gaillard sur mon propre monde intérieur, peut justifier à lui seul le fil de pensée que je viens de démêler... Dès que je me pique de jouer au poète, alors que je me suis autant nourri, dès la prime adolescence, des strophes de Charlot, Paulo et Arturo, mon premier réflexe, ma première crainte, c'est toujours d'être victime de cryptomnésie thiéfainienne... Ce double disque plus DVD aurait donc cet usage aussi, comme une piqûre de rappel, une remise à plat de l'EEG de ma propre pose artistique... Tout démarre, en tout cas, et ce seul tour de force pourrait justifier l'achat de l'objet, par une livraison intense du long poème/chanson fleuve "Annihilation" qui apparaît comme un inventaire de fin de stock... Ouvrir un concert sur cet épique exposé à la fois viscéral et cérébral, postulat de plus de dix minutes, étourdissante récitation, prouve que s'il se plie à la pantomime des médias, Hubert reste l'unique metteur en scène de son théâtre chanté... On l'a déjà dit plus haut, on le constate à chaque morceau qui s'en extrait pour le traitement en concert, l'album soutenu par cette tournée n'est pas le meilleur d'une discographie riche de dents de scie... On constate par contre tout aussi vite qu'Hubert s'est replongé dans sa période la plus faste, de ces 80's naissantes où il va aligner coup sur coup deux disques à inscrire dans tous les cours ex cathedra de rock'n'roll, de chanson française, de poésie brute, de littérature instantanée, de pop culture, de philosophie peut-être... Le vieux fan salive à l'avance, le nouveau fan s'essuiera les babines a posteriori mais le résultat est le même : les incursions dans les albums "Autorisation de délirer", "Dernières balises (avant mutation)"-chronique 181 et "Soleil cherche futur"-chronique 182, restent les moments les plus apétissants de ce live... "Garbo XW Machine" (voilà, par contre, un titre pour lequel Daniela Lumbroso aurait dû demander des comptes, la réaction de Bébert aurait pu valoir de l'or) ou "Les Ombres du soir" sont parmi les rares morceaux plus récents à surnager réellement, vraies chansons à grand texte avec des mélodies inventives et des arrangements efficaces... Car si, musicalement parlant, il reste un ultime reproche à formuler, c'est celui-là : le temps passe, l'âge marque les coins des yeux, une certaine redondance (je n'irai quand même pas parler de facilité, Hubert, c'est pas Obispo non plus, dieu merci) percole de plus en plus dans les mélodies de cet anti-ménestrel solitaire... Par défaut, de toute manière, vu l'état de la chanson française diffusée dans les médias de masse, Hubert, pour peut-être fatigué qu'il donne l'air, reste indispensable et nécessaire... Et, soyons grand seigneur, mon Bébert, je nous propose même, en conclusion, de passer l'éponge sur cet injustifiable moment d'auto-censure. 

Écrit par Pierre et petit pain dans ACI d'Hexagone | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook | |

06/01/2014

359. "TOUT RESTE A DIRE" Georges Moustaki

moustaki tout reste à dire.jpgHeureusement que la numérologie n'est qu'une vaste couillonnade de plus, régurgitée à parts égales par les vautours du charlatanisme et les tarsiers écarquillés qui croient à leurs propres hallucinations, car, tout de même, 2 plus zéro plus 1 plus 4, ça fait 7... Et en arithmancie, ce chiffre, déjà symboliquement bien lourd (les jours de la semaine et le tralala de la création démiurgique; les nains et toutes ces suspicions de gang-bang avec la belle-fille de la reine; le nombre de têtes, avant le délire des repousses exponentielles, de ce ravissement cryptozoologique qu'est l'Hydre; la neutralité du PH, aussi) représente un chemin de vie basé sur la curiosité extrême et la recherche de la connaissance; soit, en termes clairs, la route la plus rapide vers de graves ennuis... Pour rappel, Tomas de Torquemada et ses amis flagelleurs n'eurent jamais tant mal au coude et au poignet qu'en tentant d'extraire la science de l'esprit des Sévillanais trop portés sur l'empirisme éclairé au détriment du dogme assombri... Sept, preuve de plus, c'est aussi le total, du rouge au violet, de couleurs ensoleillées qui explosent à travers le prisme des gouttes de pluie... Or qu'aujourd'hui, pour cette très expédiée rétrospective, je n'envisageais d'avoir recours qu'au blanc et noir, comme nous l'indique la pochette de notre disque du jour... Je jette l'indigo, le bleu, le vert, le jaune, l'orange; je ne garde que le blanc de cet habit pontifical qui ne cachait pas le noir des bottes HJ et n'a pas non plus caché le noir des képis des généraux de la junte... Noirs, pour toujours, les cadavres échoués sur le sable blanc de Lampedusa... Blanc, le vide apparent dans le regard de la shampouineuse aux longs cheveux noirs (paix à son audimat, il semblerait que son inspiration de gloire s'essouffle)... Noires, les fumées lourdes que recrachent les poubelles de Boston; blancs, complétement, même pas un peu basanés (les chantres de l'amalgame ont soupiré de soulagement lorsqu'ils ont appris que, quand même, ils étaient musulmans), les frères Tsarnaev... Noires, totalement, de ce cuir gestapiste, les idées ahanées par la masse bien blanche de la manif pour tous... Blanches, pourtant, les chemises de Vincent et Bruno, à la mairie de Montpellier... Noir, par contre, le sang caillé de Clément, rue de Caumartin... Blancs, les cheveux sur la peau noire de Madiba dans cette Afrique du Sud pour toujours bicolore... Noire, la terreur des badauds piégés dans le Westgate kényan, à la veille de la layette évidemment toute blanche de George Alexander Louis... Et noir le jean's en skaï de Loulou dont la disparition, au final, m'aura prouvé que je ne suis vraiment un rockeur que dans l'esprit et pas dans la pose... Car la perte d'une idole qui m'aura, à titre personnel, le plus attristé en ce 2013 écoulé, alors même que la maladie ne lui permettait plus de chanter ni de jouer de la guitare depuis plusieurs années, restera le décès de Moustaki... Même s'il était devenu tout tout blanc (comme un loup, on en reparle peut-être plus loin) sur ses deux dernières décennies terrestres, El Metteko ne manquait pas de broyer sa part d'idées noires, derrière cette barbe poivre et sel particulièrement pâtre grec, tsatsiki blanc, olives noires... Alors, autant un disque qu'un autre, "Tout reste à dire" est sorti en 1996 et venait, une fois de plus, me forcer à me distinguer de mes condisciples tous occupés, dans leurs kots, à écouter Oasis, Fun Lovin' Criminals ou Beck... "Hein, quoi, le nouveau Afghan Whigs ? Oui, une tuerie, à coup sûr... mais moi, ce soir, je soupe tout seul avec le dernier Moustaki, merci" que j'aurais pu leur dire à tous ces camarades de stress post-traumatique des sessions d'examens... Et parce que le poids des années n'a jamais été un obstacle (si ce n'est à cause du syndrome respiratoire qui sera venu changer la donne de ses derniers jours, l'aura forcé à prendre le pinceau et la gouache plutôt que la guitare et le micro) pour celui qui avait commencé sa carrière solo à un âge où les idoles yé-yé envisageaient déjà la retraite, ce disque nous livre un Moumou en très grande forme... Sa guitare aiguillonne toujours autant qu'elle peut flanquer le bourdon et elle s'entoure ici des teintes de circonstance, à travers le piano d'Yvan Cassar, le saxo de Cacaù ou l'accordéon d'Arnaud "Nano" Méthivier... Sa voix, sans fatigue, reste tout de même plus dans le registre de la camomille que du tabasco mais quelques duos bien placés (Enzo Enzo sur "Des mots démodés", Nildà Fernandez sur "Demande de réparations pour dommages de guerre") permettent d'assaisonner le tout de manière bien fraîche... Puis, il y a la plume du maître, ce loup blanc, donc (comme le définit notre compatriote Daria de Martynoff sur la chanson du même titre, en troisième quart du disque) cette facilité à la rime riche et aux récits troussés à l'économie du verbe pour extraire au mieux le sens du propos... "Chaque instant est toute une vie / Demain est un autre aujourd'hui"; "Dans la ruelle (en l'occurrence, l'une de celles de l'Ilôt Sacré où Georges a traîné sa libidineuse jeunesse) on trouve ce qu'on vient y chercher / Des tigresses, des louves, des pucelles fanées / Des chattes de gouttière qui miaulent dans leur vitrine / D'étranges écolières qui montrent leurs poitrines" (si je voulais céder à un calembour particulièrement détestable, j'épinglerais que bien que les bordels ont laissé la place aux restaurants, force est de constater que l'on trouve toujours de la moule à l'étal dans cette rue des Bouchers); "Il y avait dans l'air un air de paradis / les robes étaient légères et les filles aussi", entre autres nombreux exemples... Et cela dit, le vers le plus percutant de cette galette (des rois, bien sûr, nous sommes le six janvier tandis que je tape ces quelques mots), ce n'est pas la gueule de juif errant qui l'a pondu mais le poète Jean-Pierre Rosnay qui, dans la plage titulaire, à chaque fin de couplet, offre cet émiettant aphorisme : "Les coeurs sont comme des tirelires / Pour en voir le fond, il faut les briser"... Inutile de dire que si je veux conserver quelque illusion sur mon éventuel capacité à écrire de la poésie, je fais toujours bien attention à me tenir à distance émotionnelle de cette phrase... Au-delà, plusieurs autres collaborations interviennent à l'écriture, avec des parti-pris parfois cocasses... Si, en 1996, on ne s'étonnait plus depuis un bon quart de siècle d'entendre Moustaki chanter en brésilien ("Ave Maria no morro" de Herivelto Martins), il y avait quelque chose d'inédit à l'entendre s'essayer au phrasé anglo-saxon, sur ce "Gentle Jack" commis par le romancier noir Jérôme Charyn... Et puisque Moustaki était tout à la fois hédoniste et modéré et que Janus est, de toute manière, bicéphale, clef et verge, porte et cheminement, nous refermerons cette année 2013 au second semestre lourd à mourir de moments déplaisants (contrebalancés, à peine, par la nécessaire prise de conscience dont il n'est pas besoin de s'apesantir ici) et nous ouvrons l'année quatorze avec une bonne dose d'impudeur : bébé n'est plus un bébé du tout; ce matin, il a entamé ce long voyage académique qui le conduira, qui sait, jusqu'à un doctorat, une chaire ou, c'est tout aussi bien, une passion dévorante pour le débouchage de tuyauteries, le récital de piano à l'opéra de Sydney (des touches blanches, des touches noires), le travail, col tricolore sur sa blouse blanche, du chocolat noir. 

Écrit par Pierre et petit pain dans ACI d'Hexagone | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

27/11/2013

356. "LEMON INCEST" Charlotte Gainsbourg

charlotte G lemon incest.jpgTic, tic, tic, tic et tac, rangers du risque, leur tactique c'est l'attaque... On nous le certifie, cet énorme refrain au tournant des années 80 et 90, qui aurait, quarante ans plus tôt, repu la pleine boudine d'André Raimbourg, n'a pas été écrit par Serge Gainsbourg... Un rien plus tôt, quatre ans à peine, l'homme avait pourtant offert à sa fille ces rimes immortelles : "J'suis élastique dans mes gimmicks mais hélas, tic, je vois tout en toc"... Soudain, la carrière respectable mais particulièrement en coulisses d'une abeille ouvrière telle que Luc Aulivier prend une autre dimension... C'est un pur exercice de fantasme que d'imaginer les adaptations françaises des chansons des longs métrages disney réalisées par Serge Gainsbourg mais le fait est que Charlotte, quinze ans ou presque, dévoile sur ce disque un alter-ego au moins aussi cafardeux que Bambi dans la neige reniflant la carcasse chaude de sa mère qui vient d'être plombée dans la pelisse par la bande de chasseurs poivrots qui passait par là... Nous sommes en 1986 et, étonnament, alors que la santé de l'artiste-peintre ne fait que se dégrader, il va aligner, ici, quelques chansons particulièrement mieux troussées que celles offertes, trois ans plus tôt, à cette actrice qui a bâti sa carrière sur son regard bleu, sa pose glaciale et une entrée précoce dans la Grande Maison (Pensionnaire en 1972)... La rançon du coeur, I suppose... Gainsbourg plus inspiré par sa chair et son sang que par une énième comédienne qui veut faire la chanteuse, ça semblerait somme toute assez logique... Et pourtant, comme pour particulièrement enquiquiner les théoriciens les plus absolus de l'art, ce disque présente une moins belle cohérence que le "Pull marine" précité... Déjà, et le procédé restera toujours discutable, "Lemon incest" se clôt sur sa plage titulaire, ce duo père-fille-amants qui avait déjà été publié en 1984 sur l'album "Love on the beat" de qui ça ? affirmatif! avec les doigts ? no comment!, enregistré alors à New Jersey, et qui avait causé sa part d'émoi dans le grand public français déjà, encore, toujours frileux (nous n'oublierons jamais les ignobles slogans homophobes de ce printemps 2013, manipulation politique et/ou médiatique ne justifient pas la haine crachée par ces familles prétendument défenderesses de valeurs humaines) avec ses allusions sodomites entre garçons, son vocabulaire particulièrement cru et en-dessous de la ceinture, son autoparodie violente à démonter avec hargne la Harley d'à Brigitte... L'inceste de citron, superbe extrapolation musicale autour l'étude n°3 en mi majeur opus 10 de Frédéric Chopin, garde sa charge de malaise, trente ans plus tard, c'est dire la force d'un Gainsbourg quand il a décidé pour de bon de venir plonger le bourgeois dans des tonneaux de plumes et de goudron... Loin des courtisans polonais d'une George Sand finalement cent pour cent féminine, le premier disque de Charlotte ne manque pas de jolies respirations et s'ouvre sur l'une d'elles, "Charlotte forever", un autre duo avec papa qui s'épave à tout va et qui fait, aussi, écho au film du même titre sorti la même année, étude approfondie, nouvel exercice de provocation, d'une relation père-fille, avec ces gens-là eux-mêmes dans des rôles qui leur ressemblent, qui risque de déraper à l'occasion dans le pas permis ni par la morale ni même par la nature (c'est pas pour rien si les enfants consanguins ont des jambes asymétriques, une bouche sphérique comme un bec de calamar et une oreille unique, au milieu du front)... C'est accordé, s'il faut continuer à comparer les deux plaques (Philips/Phonogram nous y force, à tout le moins, en ayant réédité ceux-ci, et d'autres disques d'actrices ayant chanté du Initials SG, dans une livrée cohérente, dévoilant l'intention d'en faire une collection thématique), Charlotte ne chante guère mieux qu'Isabelle; constatons simplement qu'au moment des faits, l'une a quatorze ans et l'autre le double (1983 moins 1955 égale 28, soit 14 fois 2, oui, le compte est bon, mon cher Bertrand)... Musicalement, et à l'exception de ce Lemon Incest qui maintient une tension malsaine entre sa source classique et des teintes très synthétiques voire électro, tout le reste de la plaque est coloré de ce funk urbain qui aura marqué de son sceau "trottoirs sales, bouches d'égoût qui fument, gamins qui jouent dans le jet de la borne incendie" toute la fin de carrière de Lulu-les-grandes-oreilles... Les choeurs, particulièrement, sont en couleur et c'est de noir qu'il s'agit... On sait que Gainsbourg a vécu dans un mobilier de ténèbres, on sait aussi, au moins depuis 1964 et "Gainsbourg Percussions", que sa musique peut se vivre dans un camaïeu d'ébène... Ici, les organes virils de choristes que l'on se figure aisément dans le registre physique du sorteur de boîte de nuit que si tu viens un petit peu trop le chatouiller il va te gratter la face jusqu'au sang, offrent un contrepoint amusant à la voix forcément fluette de cette Charlotte gamine mais déjà effrontée, elle vient d'exploser, l'année d'avant, sur grand écran, devant l'objectif de Claude Miller... L'influence musicale de ce New-York entre deux eaux est d'autant plus inévitable que c'est là-bas (ou pas, d'ailleurs, je m'en moque, plus j'avance, plus je suis moyennement motivé par cette chronique, je la voyais beaucoup plus flamboyante avant de commencer à la rédiger), avec toute une série de requins de studio aux noms de là-bas (mais en s'appellant Stan Harrison, Thunder Smith ou Billy Rush, les gaillards pourraient tout autant être des acteurs philippins pour réalisateurs au rabais -message subliminal en cours, visitez le site nanarland.com, fin du message subliminal- ou des modèles de photoromans italiens) que l'enregistrement a eu lieu... Un autre duo délicieusement ambivalent, "Plus doux avec moi" attend l'auditeur avant cet "Elastique" dont je me suis précédemment moqué mais à propos duquel je vais devoir dire la vérité... "Elastique", c'est la dernière grand chanson pop écrite par Gainsbourg avant de caner; bien sûr, les paroles flirtent parfois avec le non-sens au profit d'effets euphoniques discutables (prises dans n'importe quel sens, des rimes en hic, hac et hoc, ça accroche l'oreille) mais c'est la nature même d'une chanson pop de ne pas nécessairement délivrer de message à l'encontre du sauvetage de l'Humanité (pour sauver quoi d'ailleurs, qu'il dit le salaud de nihiliste recroquevillé en chacun de nous)... La ligne de basse, en trois assauts brefs, s'installe dans les synapses dès l'intro du morceau et ne lâche plus l'attention, la mélodie sautille, c'est quasiment la seule fois du disque où Charlotte donne l'impression d'être heureuse et rien que ça, ça rafraîchit et ça soulage... Le solo de guitare, qui se radine sur la fin du tube, complète l'arsenal... "Elastique" est un succès, un de plus pour celui qui a tout de même gagné l'Eurovision et dont le consensus critique revient enfin sur ces envies de chansons juste efficaces, Gainsbourg est dual, depuis toujours, capable d'une légereté heureuse autant que d'une introspection cafardeuse; d'ailleurs, Brel aussi (qui, au passage et au mépris des médias parisiens en mal de repères, n'est pas le premier avénement de Paul Vanhaver) avait plaisir à faire rire autant que se suicider son auditoire... J'irai plus loin, car après tout c'est mon blog et je n'y ai pas été très sentencieux depuis longtemps, "Elastique" est la meilleure chanson française interprétée par une ado dans les années 80 (pourtant riche d'exemples du genre, de taximan fan de Xavier Cugat en père qui se barre sans t'emmener aux ciné tous les trois en passant par une Christine qui revit son Jules et Jim, un Billy qui s'est recoiffé la banane et un Rachid qui mange des biscuits plutôt que de l'huile -le p'tit beur et l'huile d'à Rachid-)... Sinon, il va falloir donner un rien dans la retcon et, donc démarrer par un peu de vocabulaire... Diminutif de "retroactive continuity", la retcon est le processus narratif, sempiternel dans ces exercices de narration filée que sont les aventures des super-héros ou les soap operas, qui consiste à agir sur le temps présent et à triturer le statu quo du récit en retournant dans le passé pour y modifier des éléments précedemments établis... Je vois bien, en tapant tout ça, que ça ne vous semble pas trop clair, voyons un exemple concret avec Wolverine, le griffu canadien champion du box-office, normalement vous voyez qui c'est (du moins, dans les films car sa vie éditoriale est autrement plus complexe et le nabot poilu est particulièrement moins sexy que Hugh "dans mon temps libre, je prends des bains d'ice-tea" Jackman mais, bref, passons, hop, autre chose); hé bien, Wolverine, dont la mémoire régulièrement effacée par les diverses expériences scientifiques qu'il a subi et la nature même de ses pouvoirs de régénération en font un robinet à retcon, Wolverine, donc, s'est appelé Logan dans le civil et avait un âge estimé à 80 ans maximum, pendant 30 ans de parution de comic-books; jusqu'au jour où l'on a décidé qu'il était né à la fin du XIXe siècle, dans une famille noble et que son nom de baptême était James Howlett; ce même Wolverine, dont le lecteur savait qu'il avait une fille adoptive et qu'une amérindienne était décédée alors qu'elle était enceinte de lui, s'est retrouvé affublé d'un fils adulte, dont aucun lecteur n'avait jamais entendu parler auparavant... Bref, c'est ça la technique de retcon, ne me demandez pas de vous expliquer ce qui se passe à ce niveau-là dans Days of our Lives, rien que la biographie de John Black vous ferait vomir la migraine à travers les dents grinçantes (moi, ça va, c'est de toute façon déjà le bordel dans ma tête avant même que je regarde mon épisode du jour, crapuleusement avancé, sur Vijf, depuis cette rentrée, à trop tôt par rapport au retour à la maison du boulot avec étape par la crèche, je suis sûr que la machine qui programme Vijf l'a fait juste exprès)... Donc, on en a bientôt fini avec cette chronique particulièrement décousue, pas la meilleure de ma production sur ce blog, if I say so myself, car nous voilà au moment retcon forcé... Il se trouve que ce disque s'intitule, en vrai, "Charlotte Forever" et qu'il ne comptait que huit chansons lors de sa sortie en vinyle en 1986... Ce n'est que lors de l'édition CD, en 1991, que Phonogram décide d'y rajouter "Lemon Incest" et rebaptise l'album... J'ignore comment une information aussi saisissante a pu me passer sous le nez... Mais voilà, y'a des jours avec et y'a des jours sans, on fait pas toujours ce qu'on veut dans la vie, c'est triste à dire mais plus rien ne m'attriste (faut-y que je sois à chercher à tirer à la ligne et à tuer le temps pour me retrouver à citer du Maître Gim's, tellement pathétique qu'il ne fait même pas rire)... A propos de tuer le temps, si vous avez une demi-heure avec laquelle vous ne savez pas quoi faire et que vous n'avez vraiment pas envie d'aller faire des longueurs à la piscine (ni de vous inventer une fille à peine pubère pour chanter avec elle des pseudo-cochoncetés), écoutez plutôt cet album.

Écrit par Pierre et petit pain dans ACI d'Hexagone | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

26/11/2013

355. "PULL MARINE" Isabelle Adjani

Attention à vous, les amis, l'état grippal rôde en cette fin d'automne et il n'est pas de trop trop bonne humeur...

pullmarine.jpgJ'aime beaucoup Alain Souchon en tant que chanteur (vous l'avez compris si vous parcourez ce blog depuis assez longtemps), je ne l'ai par contre pas beaucoup vu faire l'acteur, je ne jugerai donc pas... Je sais qu'on cite sans cesse ce juillet-août assassin mais j'étais trop petit pour regarder ce film, pour ce que j'en sais, elle se fait violer puis elle se venge, ou elle est une enfant du viol et elle venge l'esprit de sa mère, peu importe, il vaut de toute façon mieux mériter de porter le ruban blanc que de regarder des films, d'autant que le long dimanche de fiancailles ne m'a pas spécialement donné envie d'explorer plus loin l'imaginaire de Japrisot, de toute façon... Je considère également qu'Isabelle a trop rapidement développé cet insupportable défaut lié au vedettariat, à savoir estimer sa propre valeur humaine à l'aune de la vision qu'on a de son talent à travers les critères subjectifs de la critique tierce ou, pire, des critères objectifs mais inhumains du succès commercial... Que cela fait d'elle, en toute abstraction de ses qualités de comédienne, une actrice à prendre avec des pincettes et je ne me risquerai donc pas à juger de son talent, réel ou fantasmé... Il y a un point sur lequel, tout de même, chacun peut émettre un jugement, et chacun se doit d'émettre le même, qu'il soit fan ou pas d'Isabelle... Adjani est une mauvaise chanteuse, Adjani n'est même pas une chanteuse... Et pourtant, en 1983, elle est parvenue à enregistrer, sortir et vendre un disque, dont on va forcément se réjouir qu'il soit resté son unique expérience musicale... Si on ne peut pas lui reprocher ses origines familiales délicieusement métissées, au sortir de l'Europe en guerre, avec un papa kabyle et une maman bavaroise, on peut franchement dresser l'index et réprimander Isabelle pour son ambivalence face à sa popularité, comme si elle avait cru qu'elle pourrait avoir l'argent du beurre et l'eau du bain, tantôt se laissant aduler et minaudant dans les médias, tantôt se drapant dans sa vie privée, allant jusqu'à conspuer les artistes qui l'ont menée au sommet (nonobstant l'évident désordre mental d'un Zulawski)... Mais si Romy Schneider, qui était bien plus bavaroise que kabyle, continue à aimer son assassin de petit ami au bord de la piscine, Isabelle Adjani, elle, s'y laisse couler, on le sait, le chlore n'attaque pas le bleu de ses yeux... Et force est de constater que la plage titulaire, qui clôt les onze chansons de cet album, reste le plus joli exercice de cette aventure artistique dont j'attends toujours un argument irréfutable pour en justifier l'existence... D'après ce rapide hawaaïen, et ce n'est pas une anecdote pire qu'une autre, Jane Birkin (qui, cela dit en passant, joue aussi dans la Piscine de Deray mais ne chante pas nécessairement très bien non plus, elle y met juste de l'âme et du coeur, à l'inverse de notre reine margot, qui ne joue pas, elle, dans le Deray, ça devient compliqué à suivre, mais ne nous devançons pas, c'est pas facile, facile de labourer à reculons) était de passage chez ledit Serge, à la demande de ce dernier, pour offrir une oreille critique sur les dernières compositions de celui-ci; Jane va tellement apprécier la mélodie mélancolique de cette chanson qu'elle va tenter de se la faire attribuer; Gainsbourg aurait répondu "ah non, celle-là, elle est pour Adjani"... Après ça, et sorti de ces quatre minutes à ne pas savoir ce qui s'passait dans le fond, il faut fouiller profond pour trouver de la vraie matière sur cette plaque... Autre single, succès notable, et ouverture du disque, "Ohio" frappe avant tout par ses défauts : Adjani devrait interpréter le malaise physique et la misère sentimentale (elle y arrive correctement sur "Pull Marine") et on l'entend quasiment sourire derrière le micro du studio; cela dit, on pourrait presque lui pardonner vu la portée discutable du texte, "Et dans quel état serai-je en Utah, je n'en ferais pas état, état second, j'suis dans tous mes états"-ce n'est pas exactement (litote alert !) le meilleur vers que Lucien Ginsburg ait jamais écrit... Pire, et c'est sans doute là qu'Adjani va glâner ce sourire audible, la mélodie est inquiétante : avec son crescendo flon-flon de cuivres, on croirait un générique télévisé que Gainsbourg recyclerait après se l'être fait refuser par Drucker... Puis le disque déroule ces chansons un peu pop, un peu black, avec des textes qui manquent de la brillance des grandes années de l'auteur... Les plus persifleurs noteront qu'Isabelle a mis la main à la plume sur six des onze textes, et que, du coup, ceci explique cela... Les franchement fielleux noteront également que 1983 sera l'année d'enregistrement de "Baby Alone in Babylone", album entièrement écrit par Gainsbourg, le premier après la rupture d'avec Birkin, un album nettement supérieur au Pull Marine... Flouée, dès lors l'Isabelle ? Le jury débat encore... Mais le fait est que le premier vrai beau texte n'arrive qu'à la cinquième chanson "C'est rien je m'en vais c'est tout"... Enfin vraiment inspiré, el Sergio fait chanter à la multi-césarisée des rimes embrassées du plus bel effet : "Au poker menteur d'ma vie, il te restait plus qu'un atout / A part le coeur, tu m'as touchée partout, du zéro à l'infini" et "Tu étais mon sucre candi et moi ton petit cachou / Amour et humour ça se cache où ? Je fais un sort à l'ironie"... On continue à avancer; sans être médiocre, ce disque manque d'amplitude, d'altitude, s'étouffe en route pour ces sommets dont on sait pertinement qu'ils resteront hors de portée... Puis surgit le dernier single, succès encore moins notable de l'histoire, ce "Beau oui comme Bowie" dont le premier couplet rappelle, de manière négative, toute la palette de gens que le fumeur de gitanes (ah, zut, j'avais pourtant prévu de ne pas parler de la Catherine et de l'Isabelle dans le même texte; mais maintenant que c'est trop tard, il apparaît comme une évidence que Deneuve, de Palais Royal en Potiche, gère bien mieux sa carrière actuelle que notre héroïne du jour même si j'entends d'ici ses défenseurs m'agiter du tissu plissé sous le nez en m'aboyant : "Et la journée de la jupe, alors, et la journée de la jupe ?" -Auquel cas, si j'avais envie de tirer cette parenthèse hors de toutes proportions raisonnables et que je cédais à mes pires instincts de calembours ignobles, je répondrais : "M'en fous, je préfère la Maes") a influencé: "Mâle au féminin / Légèrement fêlé / Un peu trop félin", pour moi, si on me questionne sous la torture, c'est pas du Gainsbourg, c'est du Jean-Luc Fonck... Musicalement, les théoriciens du grand oeuvre ginsburgien salivent peut-être en constatant ici l'une de ses toutes premières incursions dans ce funk urbain qui va marquer, cinq ans plus tard, la fin de sa discographie (le gimmick de ce single est franchement hip-hop et lorgne salement "The Message" du Grandmaster Flash)... Baignant toujours dans les mêmes guitares/synthés marqués par l'époque (et qu'un certain Paul Narev n'aurait nécessairement pas répudié non plus), l'écoute se poursuit, inconséquente... Les fans acharnés d'Adjani (il doit en rester) et les complétistes fous de Gainsbourg doivent avoir acheté ce disque... Moi, ne suis ni l'un ni l'autre, juste un aventurier un peu aliéné de la musique populaire, imaginez-moi mettre la main dans des trous en pierre pour déclencher des barrages de flèches empoisonnées, courant dans des boyaux souterrains poursuivi par des sphères mégalithiques, serrant dans mes petits bras une quelconque nouvelle idole dénichée dans les bacs de liquidation d'un magasin rouge, attendant d'être au calme dans mon étude pour évaluer l'intérêt rockologique de ma dernière acquisition, me donnant parfois des claques pour mon manque de jugeotte dans l'action... En un mot comme en cent (commençant quoi, d'ailleurs ? Je ne finis pas de me le demander), si vous avez une demi-heure à tuer, allez plutôt faire des longueurs à la piscine au lieu d'écouter ce disque.

Écrit par Pierre et petit pain dans ACI d'Hexagone | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

16/10/2013

350. "A PRENDRE" Miossec

miossecaprendre.jpgUne escapade, par définition, ça ne dure guère... Et pourtant, même pas quarante-huit heures dans le noir du stout, le vert du trèfle, le brun du malt tourbé, le bleu de la Liffey, le gris de la vieille pierre, le multicolore des enluminures de Kells auront semblé s'étirer à l'envi... Le constat ne faisait aucun doute mais cette fois, nous pouvons l'affirmer haut et fort, avec des sourires benêts et les pouces dressés: "Dublin en amoureux, c'est topissime !!"... Pendant ce temps-là, il y a quinze ans d'ici, dans un autre coin du monde celte, un Breton encidré trouvait que c'était mieux de se séparer que de s'aimer... "Voilà, c'est fini", qu'y disait Jean-Loulou; mais trois mots, c'est trop court... Et en 1998, Miossec va prendre tout un disque pour raconter, observer, étudier, disséquer cet indéfinissable moment, à la longueur variable, à l'intensité flageollante, cet instant, aussi furtif puisse-t-il être, durant lesquels les couples comprennent que la fin de la voie est là, au bout des rails... Que le choix se résume à continuer jusqu'à verser ensemble par-delà le précipice, freiner des quatre fers pour éviter la chute et risquer malgré tout l'embardée fatale ou, insensée version sentimentale du jeu du prisonnier, essayer d'être le premier à sauter en marche, au risque de s'arracher les chairs de l'épaule sur le ballast... Je n'ai jamais accusé Miossec, l'artiste presque chanteur derrière lequel se cache Christophe l'auteur-compositeur, de respirer la joie de vivre... Mais force est de constater que sur cette troisième (et dernière, on en reparle plus loin) plaque de Miossec, les sourires sont particulièrement renversés, comme les tasses de café, la vaisselle est brisée comme les petits coeurs à réparer, ça sent donc l'essence et le chien mouillé... Avec cette monomanie qui lui colle à la plume de dérouler ses soliloques au mètre comme du tissu bon marché avec des rimes croisées ultrarépétitives, au risque de devoir parfois louvoyer dangereusement ou, carrément, de se répéter, Miossec étale une espèce d'impudeur dont on se doute qu'elle est feinte... Le narrateur dans ce disque quitte sans cesse sa bien-aimée (c'est vite dit), sa partenaire sexuelle (ça reste à prouver), l'objet de son désir (au genre malicieusement indéterminé sur "Le Voisin"); en vrai, on a toujours douté que le Christophe soit capable de mener une vie de famille dans la réalité concrète mais qui sait... S'inquiéter de tout ça, c'est de toute manière people et c'est malsain... Malsaine aussi la manière dont ce disque a mis fin, sans ménagement, à la collaboration entre Christophe Miossec auteur de paroles et Guillaume Jouan, compositeur de la plupart des mélodies... Déjà, on l'avait vu à l'époque, le bassiste s'était tiré entre les premier et deuxième albums; qu'ici, le guitariste prenne aussi le large laissait Miossec sur le quai, au propre comme au figuré, son alter-ego chanté autant que lui-même... Par après, chacun a droit à ses options esthétiques et c'est sociologiquement bienvenu de laisser les gens exprimer leur mauvais goût mais le fait est, objectif et indéniable, que tout ce que Miomio va écrire, composer, enregistrer, chanter après ce disque-ci n'aura plus le même éclat, plus le même fil de rasoir... Le houblon alambiqué, le raisin fermenté, l'orge distillé, peut-être aussi, n'arrangeront rien à l'affaire mais ne débordons pas trop vite du support auquel cas on se retrouverait obligé à citer du Patrick Schulmann, à moins que ce ne soit déjà fait... A posteriori, ces défections en cascade permettent une relecture sémiologique intéressante de ce triptyque d'albums... Sur "Boire" (chronique 209, en 2007, déjà une autre époque, on utilisait des gsm Nokia), avec une guitare et une basse, le trio évoquait la prise de conscience du désir; sur "Baiser" (pas 'core sur ce blog, non, en effet, merci de le signaler), l'adjonction d'une batterie et d'un violon permettait le développement, aussi dans les paroles, d'une certaine forme d'assouvissement (assurément contrarié mais tout de même); ici, en ajoutant de l'électricité dans leur musique, les compères de fin de parcours dressent donc l'ignoble constat: l'amour est éphémère, si pas illusoire, et le retour à soi-même est impossible... Les partitions puisent dans le grand chaudron qui a nourri un certain rock indépendant américain mélodique de la fin des années 80 autant que les formations rattachées à leur corps défendant à l'invention médiatique de la Britpop... Les paroles, à force de se répéter, ressassent la misère des alchimies flétries, des chairs répulsives, la disette sentimentale dans une succession de saynètes presqu'instantanées, figées en tout cas dans une pose réflexive que le Nouveau Roman n'aurait pas nécessairement reniée... De l'amant qui s'enfuit en silence dans "Le chien mouillé" à un énième dépité qui, "Au haut du mât" dix chansons plus loin, constate, sur un surprenant fond musical aux relents électros: "Comment ça commence, comment ça se finit, comment ça se fait qu'on était ensemble", on découvre celui qui déménage ("C'est aujourd'hui que l'on se délaisse, c'est aujourd'hui que l'on se chasse, pour une nouvelle adresse, pour une nouvelle impasse"), on croise un pathétique peine-à-jouir à "L'auberge des culs tournés", on voit ce couple délité chercher du répit dans ces bières qui s'ouvrent manuellement, et on sent d'instinct que tout ça c'est du flan... Bien obligé car sinon, franchement, Miossec serait, dans la vraie vie, totalement infréquentable... Cela dit, il traîne (à ce qu'il paraît, j'en sais rien, c'est people et c'est malsain) avec Cali qui, dans son genre, a tout autant l'air lourdé par sa propre vie; Miossec, aussi, écrit pour Johnny "va encore dire que je meurs et blam nouveau procès dans ta face" Hallyday... Alors, peut-être pour donner le change, on a droit à deux déviations en fin d'album: un couple qui s'en sort malgré tout ("La maison") et se bat côte à côte au quotidien, à travers la métaphore filée un rien maladroite de "le couple, c'est une maison en chantier" et un portrait presque dispensable, chargé de clichés en tout cas, de ces assistants parlementaires dont le destin serait de sucer de l'os en attendant leur tour de s'asseoir au plantureux banquet... In fine, Am Ende, eventually, après tout ça, on ne peut plus affirmer grand'chose à part que, déjà, il y a quinze ans, l'inspiration du sieur Miossec commençait à fleurer mal l'huître rance et l'auto-parodie... On en ressort, à l'aune des Génération Goldman et des comédies musicales à la moulinette, avec cet horrible constat que l'on voudrait que des disques un rien bancals comme "A prendre" redeviennent la norme et non pas une brillante exception dans ce gazpacho glacé et gluant où l'on ne voit plus surnager que des Emmanuel Moire, des Florent Mothe, des Brice Conrad (quelle plaie, sérieux), des Mickaël Miro, jouant des coudes entre les bouts de poivron et de concombre, poussant vers le fond du saladier, des Grégoire et des Maé déjà dépassés par cette nouvelle génération qui n'a absolument plus rien à dire... Admettons que l'écriture de Christophe Miossec soit maladroite et cède trop vite à une certaine automatisation du moindre effort... Mais un refrain tel que celui d'"A table", à savoir "Elle trouve ça drôle alors elle rit / Je ris aussi mais moi, c'est les nerfs", ça a du sens, du contenu et de l'euphonie... Enfin, et ce n'est pas la moindre qualité de ces trois premiers albums de Miossec, le pathos qu'ils véhiculent est indubitablement cathartique (des fois, je m'arrête de taper des mots les uns derrière les autres, je relis ce que je viens d'écrire et je suis forcé de me dire que ce blog n'a que les lecteurs qu'il mérite, pas étonnant de plafonner à 50 visiteurs uniques par jour avec des phrases de cet acabit; allez, pour nos plaisirs de petits intellos, on se la refait: "Le pathos qu'ils véhiculent est indubitablement cathartique", ouais, on s'applaudit bien fort)... Et si un jour, qui n'arrivera jamais mais c'est un simple exercice de simulation pour conclure cet argumentaire, je devais me retrouver séparé de l'amour de ma vie, je pourrais gérer la plongée dans la dépression grâce aux paliers de décompression de ce disque... C'est infâme mais nous sommes des animaux grégaires et ne mesurons notre absence de malheur qu'en la comparant avec la misère et la tristesse des autres... Ou alors, vivez seuls dans une caverne moite au sommet d'une montagne (va d'abord trouver une montagne en Belgique, je vais te dire) mais vous risquez de ne pas pouvoir écouter des masses de disques; alors, où est l'intérêt ?

Écrit par Pierre et petit pain dans ACI d'Hexagone, Pankeltia | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook | |

16/08/2013

336. "TOTO 30 ANS RIEN QUE DU MALHEUR" Alain Souchon

Uncdparjour souchon toto30ans.jpgIl y a comme cela des souvenirs d'enfance tellement vivaces qu'il suffit d'un frémissement de début de volonté de revenance pour que la vanne explose et qu'on voyage à l'intérieur de soi pendant de longues minutes... Ces expériences sont le plus souvent multisensorielles, les meilleurs souvenirs ne sont de toute manière ni sans bruit, ni sans odeur, encore moins sans couleur (sauf si l'on se remémore un film en noir et blanc, mais ce n'est pas le propos, d'ailleurs avant les postes de télévision étaient tous en camaïeus de gris, diffusaient moins de douze chaînes différentes dont la plus matinale démarrait ses programmes à treize heures et tout le monde était content mais ça n'est pas le propos non plus parce que si on va par là, les enfants jouaient dans les rues, ça n'existait pas des emboutaillages routiers de plus de trente minutes, les voisins se parlaient entre eux et le facteur avait le temps d'écouter les doléances des citoyens plus âgés mais franchement on s'éloigne du sujet, quoique)... Ce sont ces samedis matins au goût de sucre et de beurre, qui ne font toujours pas le bonheur des brocanteurs du coeur... Ces samedis matins dans l'eau de vaisselle et le crépitement du dîner qui se prépare... Ces samedis matins de pyjamas dans la cuisine, de figurines qui rejouent le film dans les plantes en pot... Ces samedis matins, surtout, pourquoi se cache-t-elle là ma madeleine proustienne ?, de ce souffle étouffé si caractéristique qui accompagnait la réception radio des fréquences Grandes Ondes... Sur 234 kilohertz, des Max Meynier, des André Torrent, des Anne-Marie Peysson racontaient les disques du jour, de Hit-Parade en Stop ou Encore, et faisaient monter la pression avant le rendez-vous du midi, l'inénarrable Casino Parade, en direct, en public, sur les places, les agoras et les parkings des supermarchés, dans les villes et les villages, avec ce turbulent Fabrice qui était fier de mal imiter la sonnerie de téléphone avec la bouche... La fameuse sonnerie de téléphone, celle de la Valise, cette traîtresse samsonite dont j'ai connu le montant à chaque instant de mon enfance et qui n'a jamais téléphoné à la maison pour se laisser gagner... Avec les centaines de millions de francs de là-bas, au cours d'alors ça faisait même des milliards de francs d'ici, j'aurais pu acheter tous les disques de la terre, tous les disques de la mer, tous les disques du ciel, des volcans et des forêts; ces forêts de Brocéliande, de Casablanca ou de Malo-Bray-Dunes où traînait donc une certaine vieille souche... Et Fabrice ne riait jamais plus que lorsque l'invité, une vedette de variétés de quand les variétés existaient encore, jouait au jeu du blind test (inutile de dire que ça ne s'appelait pas comme ça dans ces années 80 médianes) et que ledit invité ne reconnaissait même pas un extrait de son propre répertoire... Ma mémoire peut ici soudain se dégonfler comme un badaboum de samedi-barbecue (référence purement personnelle à destination d'amis qui liraient ces lignes, je m'en excuse auprès du plus large public qui vient par ici, parfois, perdre son temps) mais j'en mettrais ma main à couper (comme dans une pub Garbit tant qu'on reste dans les réminiscences eighties) que cet immonde Michel Sardou fut de ces chanteurs incapables de mettre le doigt sur leurs propres ritournelles... Mais tout ça, hormis la mal amenée référence à un pied d'arbre mort, ne nous approche que très peu de notre sujet... Si ça n'est, donc, que dans ces années-là, sur cette radio-là, à ces horaires-là, quand l'animateur devait pressement faire pipi, il n'était pas rare qu'on ait, enfin, droit à la version complète du Bagad de Lann Bihouë... Ces sept minutes et demi de midlife crisis explosée au sortir des refrains par les bignous, les bombardes et les tambours de la fanfare breizhoneg la plus célèbre de ce côté-ci des bassins d'Arcachon (pour rappel, six foies gras égal dix huîtres)... Un monument vivant de la chanson, vécu, malgré cette ignorance enfantine que mes racines étaient finalement très celtiques, comme un appel personnel, en gigotant sur le lino, en chantant avec maman les premiers sabots et le tonnerre soufflé dans du roseau... Mais ce Bagad, c'est un mégalithe aussi, un truc tellement énorme qu'il projette une espèce d'ombre sur tout le reste de l'album, amoindrissant l'impact de textes et mélodies pourtant très valables, souvent accouchés avec le Laurent Voulzy en sage-femme-guitare ("Le dégoût", malgré son synthé mal vieilli depuis 1978; "Nouveau", pépite des plus méconnues ou "Cosy corner" et, encore, cette plage titulaire qui confirme qu'on est dans un disque plus aigre que doux)... C'est bien simple, il faut attendre la face B pour voir débouler un autre tube, "Papa Mambo", certes également massif (ankylosé sous les kilos de calories, en fait) dans le répertoire d'Alain mais le fait est que "Toto 30 ans, rien que du malheur" est l'un de ces albums qui s'est acheté pour une seule chanson et que l'on peut pour ainsi dire résumer à celle-ci... Que la mélodie du Bagad soit reprise sur 90 secondes pour conclure la plaque ne fait que confirmer le sentiment... Et je m'en voudrais dès lors, à mon tour et via toituyau, de ne pas flanquer de la tempête et du rocher noir dans nos toutes petites vies.


Écrit par Pierre et petit pain dans ACI d'Hexagone, Pankeltia | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

28/07/2010

301. "AMOUREUX DE PANAME" Renaud

renaud.jpgBon, on va pas tortiller de la casquette et tant pis si ça gratte les rares lecteurs de ce blog dans le sens contraire des poils mais j'aime pas Renaud... Je ne me permettrai pas de porter de jugement sur monsieur Séchan, je le connais pas et c'est certain qu'il doit être moins pire que bien d'autres humains... Mais Renaud, cette crevette gavrochée, imbibée, nasillarde, mégot aux commissures, loubard au flipper tilté, non, il m'insupporte... Alors, il y a peut-être aussi désormais un décalage temporel trop important, après tout, ce début de carrière argotant, en perfecto rapé et mèches blondasses, nous renvoie déjà au milieu des années 70, il y a donc trois crises énergétiques mondiales de ça... Et pis, pourtant, si je n'ai jamais cru à la crédibilité du Renaud à mobylette, dépouillé derrière l'église, personnage trop improbable et tout autant idéal pour son époque médiatique, celui-ci, l'amoureux de Paname qui n'a vécu que le temps de ce premier album, garde un certain charme... C'est probablement le mélange de hargne idiote, apolitisée, le rejet du système dans lequel la famille Séchan s'épanouissait alors, mêlé à une ambiance java-musette sombre et triste, quasi-chanson réaliste, qui parvient à fonctionner... Etonnament, l'unité thématique de ce premier disque semble moins forcée et plus vécue que sur les plaques qui suivront... Aussi, je n'ai jamais pu résister à la naïveté des artistes convaincus par leurs propres illusions et, à ce titre, "Société tu m'auras pas" et "Camarade bourgeois" défaits, trente-cinq ans plus tard, de leur charge agressive, arrachent des sourires complices... Enfin, en plein milieu de la galette, il y a ce qui reste probablement le chef-d'oeuvre de l'auteur-compositeur-interprète Renaud Séchan (même si c'est sûr que le consensus critique lorgnerait plutôt son époque mistral gagnant), "Hexagone", qui, par contre, conserve tout son sens et sa glaçante lucidité et, portée par une guitare aigrelette et un harmonica mourant, n'est ni plus ni moins, et avec tout le respect que l'on doit à Hugues Aufray, la plus grande "protest song" de l'histoire de la chanson française... La seule différence, c'est qu'aujourd'hui, les prétendants au trône du roi des cons sont dix millions de plus, et si rattachement il devait un jour y avoir, vous inquiétez pas, on y ajouterait, à la grosse louche, un bon trois millions et demi de wallons. 

Écrit par Pierre et petit pain dans ACI d'Hexagone | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

14/06/2010

292. "LE COEUR GRENADINE" Laurent Voulzy

voulzyBien sûr, idéalement, il aurait fallu que mes goûts musicaux éclectiques aient un jour connu le trente-sixième dessous, avec des incursions dans la discographie de Jeane Mas (rien que ça, oui) et j'aurais été en mesure de réaliser un joli parallèle entre ce qui est sorti des urnes hier et le "en rouge et noir" de la précitée idole des eighties... Mais vu que donc il me reste le rien d'amour-propre que pour ne pas avoir de disques de cette "artiste" dans mes meubles, j'userai d'un autre truchement pour évoquer la fracture électorale qui tire les Néerlandophones vers la droite-droite nationaliste et enserre les Francophones dans la gauche-centre rosialiste... Et si l'on comprend donc combien la Wallonie a plus que jamais le coeur grenadine, il faut regretter que la Flandre ne soit pas plus café au lait léger mélangé, comme Lolo Star lui-même... Sorti en 1979, ce disque, que chacun peut trouver pour pas cher un peu partout, reste l'un des jalons de la discographie coolos du copain à Souchon et propose bon nombre de tubes qui ne prennent pas de rides (quasiment comme Voulzy tout pareil), à savoir la plage titulaire et sa rythmique proche du ECG qui fait tuuuut et plus bip bip, la courte mais bonne (insérez vos très mauvais sous-entendus ici) Karin Redinger, la sautillante Grimaud (et ses irrésistibles pa-pa-papapa dans le refrain) et la longue mais bonne (ici, vous insérez exactement tout ce que vous voulez, ça me regarde pas) Cocktail chez Mademoiselle... Au final, avec les tongs en éventail, une vahiné séré kolé, une margarita dans l'autre main, on ose espérer (en vain, c'est sûr), que les négociations futures, les dossiers communautaires et la constitution d'un gouvernement se passent dans une ambiance à moitié aussi tranquille que notre album du jour.

Écrit par Pierre et petit pain dans ACI d'Hexagone | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

06/06/2010

288. "METEO FUR NADA" Hubert-Félix Thiéfaine

HFT Météo für nadaAlors bien sûr, c'est le choix de la facilité... Quiconque réside dans ce petit pays déliquescent aura jeté un coup d'oeil par la fenêtre ce week-end, comprendra combien nous, Belges, savons que la météo, ça compte vraiment pour du beurre... En 1986, Hubert-Félix dressait donc le même constat, sur un disque hautement joyeux, cadenas fermé sur la tristesse et le mal-être qui primait auparavant (revoyez à votre aise les chroniques 181 et 182)... Et notre Jurassien préféré de s'offrir sur cette plaque un peu de ce que ce week-end de début juin nous assène: pas mal de canicule (zone chaude môme, precox ejaculator, sweet amanite phalloïde queen) qui presqu'impudiquement nous apprend qu'Hubert et Francine se sont trouvés et un peu d'orage (affaire rimbaud, bipède à station verticale) qui indique sans coup férir que l'artiste a récupéré toute sa sociabilité, même s'il l'utilise pour refuser de s'aligner sur la charité organisée à l'époque en faveur de l'éthiopie ("les poètes aujourd'hui ont la farce plus tranquille quand ils chantent au profit des derniers Danakils / Juste une affaire d'honneur mouillée de quelques larmes / C'est quand même un des leurs qui fournissait les armes" -Affaire Rimbaud)... J'en profiterai aussi pour redire ici, "quoi encore à radoter, pourtant si jeune" diront certains, combien je soupçonne Nanard d'avoir plus qu'à son tour laissé des réminiscences (là, c'est la version prudente, en vrai, j'imagine quelque chose plus proche du plagiat) thiéfainiennes colorier ses propres morceaux... Autant ces "Idées noires" chantées avec Nicoletta lorgnent musicalement et thématiquement la 113e cigarette sans dormir, autant, et vous comprendrez tout de suite, "Errer Humanum Est" qui clôt ce disque-ci, contient un résumé un rien cryptique de la vie d'Hubert et ses musiciens en tournée et, en refrain, "oh yes always on the road again man on the road again man"... Deux ans plus tard, Nanard s'imagine jeune et large d'épaules (mais forcément, à force de porter un débardeur toujours trop retroussé)... Musicalement, Météo Für Nada jouit une fois de plus de l'apport de Claude Mairet à la guitare pour un total cohérent, un des grands disques d'Hubert, peut-être aussi l'un des plus sémantiquement accessibles... Dès lors, devinez quoi, je vous conseille de l'acheter, si pas de manière absolue, en tout cas, plutôt que quoi que ce soit d'estampillé Lavilliers.  

Écrit par Pierre et petit pain dans ACI d'Hexagone | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |