18/01/2011

315. "LOW" David Bowie

Bowie Low.jpgIl faudrait tout de même une bonne fois expliquer aux gens mauvais que nous avons autre chose à faire, le matin, que subir leur bêtise et leur attachement fasciste à la lettre du règlement au détriment du bon sens dont n'importe quel être humain un rien éduqué est capable de faire preuve... Mais, dans la grande balance taoiste de la vie, je peux me réjouir d'avoir, cette fois-ci, sorti, vif et cinglant, la bonne répartie au bon moment... "Si le règlement, c'est le règlement, y'a plus qu'à renvoyer les juges de tous les tribunaux et les remplacer par des machines, bonne journée madame"... En 1977, David "Bowie" Jones, qui ne doit pas être le dernier des psychorigides dans son genre, rêvait justement plus ou moins de fondre sa peau et ses organes dans le plastique et les polymères mécaniques... Et, prouvant une nouvelle fois qu'il n'est jamais meilleur que lorsqu'il est bien secondé, Bowie sortait "Low", disque cyborg surgi des entrailles de Brian Eno, mutant au front dégarni cachant mal un cerveau sans cesse ébouilli, et première balise de ce que la critique a rapidement intitulé "la trilogie berlinoise" (Berlin Trilogy, en anglais; ce qui n'a rien à voir, cela dit en passant, avec les romans d'un certain Philip Kerr, publiés au tournant des 80's-90's; ici, on parle de musique, pas de livres même si la musique, c'est la lecture par les oreilles, mais bref, essayez d'écouter avec les yeux, je vous promets bien du plaisir, ah la la)... Or que donc, que David Bowie, c'est de lui qu'on parle aujourd'hui, recycle pour sa pochette une photo d'un film dans lequel il vient de tourner, c'est particulièrement multimédia en ce jour, et qui s'appelle "The Man who fell to Earth" et qui n'a vraisemblablement pas marqué l'histoire du septième art (mais auquel Bobow devait viscéralement tenir puisque c'est déjà un still de ce tournage qui avait servi de pochette à son disque précédent)... Soulignons, c'est quasiment contractuel, le jeu de mots visuel entraîné par la pochette: le terme "low" surplombe David de profil, on en déduit dès lors qu'il fait "profil bas" sur cette plaque (ce qui n'est pas un mal après les assauts mémétiques de Ziggy Stardust et Aladdin Sane, il est clair qu'ici, c'est la musique qui occupe le devant de la scène, pas le showman androgyne)... Enter Eno, cofondateur du Roxy Music, rapidement parti explorer des contrées musicales vierges, inventant quelques années auparavant la musique discrète (appelée aussi musique d'ambiance, même si ce vocable évoque autant des désodorisants dont vos copines croiront qu'il s'agit de sculptures modernes ou de galets ramassés sur une plage grecque plutôt que d'une avancée majeure dans la création musicale du vingtième siècle mais on s'égare un peu)... Fort de ses expérimentations musico-technologiques, Brian Eno noue des liens d'amitié avec bonne part de la scène psychédélique et cosmique ouest-allemande de l'époque (et que la critique britannique baptisera, à tort, de Krautrock)... Eno vient d'ailleurs de réaliser un (magnifique) album avec Harmonia (supergroup malaxant les méconnus mais immenses Cluster et Neu!) et c'est tout ce bagage qu'il vient livrer au pieds d'un Bowie qui se cherche clairement de nouvelles jungles à traverser... Celle-ci sera définitivement urbaine, de verre, d'acier, de béton et de fin de siècle... Avec ce manque de vergogne qui caractérise l'ensemble de sa carrière, Bowie remâche et recrache tous les codes du "kraut"... Les sonorités sont froides et plastiques, la rythmique est forcément "motorik" (un rythme 4/4, j'ai pas fait mon solfège, m'en demandez pas plus, typique de cette scène ouest-allemande)... Tout en déroutant une part de son public, Bowie bluffe les autres, s'attribuant le manteau d'avant-garde dans lequel Eno vient de l'emmitoufler... Tiens, juste pour le plaisir de chichiter, il est aussi cocasse de souligner que cette première galette de la trilogie berlinoise a surtout été enregistrée au château d'Hérouville, à Hérouville, dans la France comme son nom l'indique, hein, que c'est cocasse ?... Low offre aussi un joli cas d'école sur le besoin d'avoir du recul et émotionnel et temporel pour juger au mieux les oeuvres artistiques; lorsque le disque paraît, 39 minutes en 11 chansons, une grande majorité de critiques préfère nettement la face A, plus "carrée", plus "chansons" alors qu'aujourd'hui, c'est la face B, totalement décomplexée et expérimentale qui recueille les hourras, les bravos, les encore-encore... Et de cette face B, histoire une nouvelle fois de prouver que tout est dans tout (ça pourrait devenir, limite, le nouveau nom de ce blog car, vraiment, et en aparté freestyle, se croire, parce qu'en tant qu'humain on se retrouve doté de sensations autoconscientes, n'être qu'une nef, détachée des lois de nature et voguant seule et droit devant, au mépris, si besoin est, des autres vaisseaux, c'est là, la voie directe au naufrage et, pour ceux qui veulent y croire, à la damnation infernale éternelle; en conclusion, donc, oui, tout est dans tout), de cette face B, donc, retenir "Warszawa", ce morceau épique, à la rare intervention scandée par Bowie dans des sonorités faussement slaves, sur lequel Eno donne, par contre, toute l'amplitude de sa vision... Morceau qui, donc, puisque, c'est la leçon du jour, tout est dans tout, lancera l'inspiration du jeune Ian Curtis et de ses amis, qui allaient au tournant de la décennie 70's-80's fonder le groupe Joy Division... Mais foin de tels détails, là où Low, aussi, frappe dur, c'est, et nonobstant le clivage entre faces A et B, dans sa cohérence complète, son unité d'atmosphère et d'inspiration, son écho d'une justesse rare de cette époque pas si lointaine où l'on croyait encore que le progrès était forcément, et toujours, la panacée... Ai-je vraiment dès lors besoin de le dire ? -Low doit se trouver dans toute discothèque qui se voudrait un rien crédible. 

Écrit par Pierre et petit pain dans Bibibiiip, For the love of Liz | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook | |

Commentaires

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Écrit par : Ophélie | 19/03/2011

Un classique indémodable!!!
Bowie & Eno au sommet, tout comme dans "Heroes"!

Écrit par : E1006Au12 | 11/12/2011

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