07/08/2013

332. "S.O.S." Die Antwoord

Uncdparjour Die Antwoord SOS.jpgJ'en ai vu des horreurs en tant de temps passé au front des concerts, dans les tranchées des plaines de festivals, dans les nids d'aigles de salles tout autant exigues qu'enfumées, ou, au contraire, totalement nues, sans aucun sac de sable ni croisillon de barbelés pour tenter d'échapper aux rafales de décibels vicieux et entortillonnés... J'aurai des attaques d'acouphène jusque sur mon lit de mort, peut-être, peu importe, est-ce même là le propos du jour ?... que nenni, mon valet de pique... Mais j'en ai vu des horreurs, j'ai vu Christophe Miossec suant d'alcool (à l'époque, ce n'était pas encore un complet pléonasme) se taper la tête sur son micro jusqu'à s'en pêter le front, le pompier de service fébrile à chercher l'aiguille et les sutures pour la sortie de scène... J'ai vu Till Lindemann, cette improbable engeance de la princesse Fiona et d'Andreï Chikatilo, sodomiser son claviériste avec sa prothèse pénienne avant de gicler sa simili-semence sur la foule... J'ai vu Loredana se réjouir d'avoir des "adeps" dans la foule de bovins motards d'une quelconque escale basse-sambrienne... J'ai vu la danseuse de Bonaparte, dans cette déjà très utérine Rotonde, effectuer une espèce de parade précopulatoire avec des abats sanguinolents... J'ai vu le petit Serge, sur le seuil de la mort, à ce point bafouiller les mots de l'autre Serge (déjà décédé et pas moins imbibé) que ce Maxim's a failli se terminer en dentier gigotant sur les planches de la plus belle salle de Wallonie... Oui, donc, c'est établi, j'en ai eu des visions d'angoisse, de dégoût, de misère... Et pourtant, il se peut que rien de tout cela ne soutienne la comparaison avec l'effroi causé par Watkin Tudor Jones et Anri Du Toit lorsque leurs surprojections jungiennes, aka Ninja et Yo-£andi Vi$$€r, ont révélé leurs gueules de monstres (zombie décharné au rictus de Jason Voorhees pour lui, lentilles opaques et crâne à l'iroquois post-lobotomie pour elle) en soulevant leurs capuches fluorescentes, sous le chapiteau Univers d'un Couleur Café 2013 qui a, en ces quelques centièmes de secondes de tissu rejeté en arrière, effacé les traces du chemin cool/green/conscientisé creusé depuis dix-neuf ans... Oh oui, jou ma se poes in a fishpasse jar, Die Antwoord font peur et le public de Die Antwoord fout les chocottes... Car, bien sûr, le parti pris de ce "foutjeuristek" mélange de rap et de rave est à la fois comique et navrant mais toute cette masse (majoritairement flamande, attrait linguistique de l'Afrikaans oblige) qui avale, de sa grosse langue ovine, la bouillie du trio sud-africain au premier degré, est absolument détestable... La tension (titre, par ailleurs, de leur second opus) était telle sous la toile de cette tente, pour ce cirque post-nihiliste de clowns démembrés, que j'avoue avoir quitté ledit chapiteau en plaçant quelques violents coups de coude dans les côtes flottantes des baudets plantés devant moi... C'est donc admis, Die Antwoord est une machine live d'une rare efficacité qui, in fine, se regarde plus qu'elle ne s'écoute... Pourtant, S.O.S, notre disque du jour, recèle quelques moments dignes d'intérêt, dévoile Tudor Jones comme l'un des grands rappeurs actuels, avec ce flow transcendé par le recours à cette langue mourante des sud-africains blancs, et fait exploser le baromètre mémétique à chaque fois que Du Toit ouvre la bouche... Totalement anormal, le filet de voix de Yo-Landi s'écoule comme l'impossible mixture entre un manga érotisant, le plus hystérique des muppet shows et un véritable manifeste de création plasticienne contemporaine... Car c'est là que se situe la faille (Ay, there's the rub, nous disait le prince danois): puisque Die Antwoord est un objet culturel construit, fruit d'une réflexion et d'une stratégie, il est important d'en comprendre les enjeux et la sémiologie... Dis comme ça, ça semble évident: Guernica est un tableau intéressant mais étrange quand on manque du contexte culturel; Guernica est peut-être le plus grand tableau du vingtième siècle quand on sait de quoi il traite (en vérité, le plus grand tableau du vingtième siècle ce serait La Trahison des Images de notre ami René si un certain Kasimir, dont on ignore si'l était un monstre gentil, n'avait pondu son Quadrangle)... Or donc, foin d'intellectualisation extrême, la lecture adéquate de la production musicale de Die Antwoord passe par la conscience, en filigrane, de cette vérité trop souvent tue: l'apartheid, pour ignoble qu'il fut, ne peut se résumer à des blancs riches et des noirs pauvres; et la fin du système n'a certainement pas amélioré la vie du quart-monde blanc qui continue plus que jamais à grouiller dans sa crasse et sa bêtise endémique... Intéressante aussi, sur cet album dont nous possédons la version internationale éditée en 2010 par Cherry Tree Records (soit un pressage avec moins de morceaux mais à un prix plutôt rikiki, constaté et acheté à 6€, par exemple, chez les Rouges), la chanson "Evil Boy" cache, derrière son apparente fixette priapique, un véritable réquisitoire contre la circoncision à vif, rite de passage de nombreuses tribus zoulous, xhosas et autres, qui laisse pléthore de jeunes hommes au mieux handicapés à vie du zgeg, au pire vidés de leur sang au fin fond de la brousse... Et bien sûr qu'il faut rebattre les oreilles de l'Occident avec les ignominies de l'excision vulvaire et bien sûr qu'il faut souligner que l'on ne parle jamais des rites équivalents masculins, qui sont tout autant barbares... Plus loin, Yo-Landi Visser se tranforme en "Rich Bitch" et, une nouvelle fois sous un vernis d'humour parodique, règle son compte au gangsta rap et à ses valeurs vomitoires (champagne au goulot, liasses de billet et armes à feu, voitures qui rebondissent sur leurs amortisseurs-verrins, jeunes femmes dénudées encore plus objectisées que les pitbulls aux colliers de diamants)... Et si les plus sceptiques d'entre vous doutaient encore du véritable contenu artistique de l'entreprise, je rappelerai simplement que le groupe travaille sur ses clips avec le photographe Roger Ballen, père malgré lui du Zef, ce courant culturel du Sud-africain blanc sans le sou précédemment invoqué, et que Leon Botha faisait carrément partie du posse, au même titre que Ninja, Yo-Landi Visser, DJ Hi-Tek et DJ Vuilgeboost... Ce Leon Botha décédé il y a deux étés, à l'âge record de 26 ans, plus âgée victime de la progéria de tous les temps, ce Léon Botha omniprésent dans les premiers visuels du groupe, ce plasticien hip-hop, petit lutin qui avait mangé Keith Haring et était occupé à le recracher pour baliser ce vingt-et-unième siècle qui fait de plus en plus peur... Ce Léon Botha, enfin, dont le visage anémié, stigmatisé par cette horrible maladie, a surgi, d'outre-tombe, par la magie de la vidéo, sur les grands écrans dressés de part et d'autre de la scène, sous ce chapiteau Univers qui, vraiment, ne pourra plus jamais être le même après avoir subi les assauts déguelasses, la saillie extatique de "Die Fokken Antwoord".

Écrit par Pierre et petit pain dans Black-beur, E's are good, Far East & Down South | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook | |

Commentaires

Je vous félicite pour votre article. c'est un vrai état d'écriture. Développez

Écrit par : serrurier paris 4 | 21/07/2014

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