09/08/2013

333. "CHANTER PLUS FORT QUE LA MER" Petite-Vallée Les chanteurs du village

uncdparjour chanterplusfortquelamer.jpgReplongeons-nous donc sans pudeur, ou avec impudeur, c'est selon le taux de démarche active que l'on veut y insuffler, dans un passé déjà plus si récent que cela, quand les coeurs frétillaient sans savoir pourquoi et que les corps ignoraient encore qu'ils s'étaient retrouvés après que la boule de plasticine a été coupée en deux (cherchez pas à comprendre, on est dans l'impudique, certes, mais pas dans la crasse monstration des sentiments)... Dans le grenier aménagé, dans la soupente boisée de cette ferme-théâtre, à la fois sans géographie et en même temps tellement d'ici, ce centre-sud d'un pays du centre-nord, comme pouvant être de là-bas, ces grandes étendues vertes, brunes, grises sous des cieux d'un bleu cristallin où se détache, telle une breloque porte-bonheur sur le pendentif du nouveau-monde, cette croix plantée par Jacques Cartier... L'action donc, dont l'exactitude des souvenirs ferait pâlir d'envie le premier Sherlock venu (ce qui permet une disgression du plus éhonté freestyle en soulignant ici tout le talent de Benedict Cumberbatch), démarre dans ces combles scéniques, avec, sur l'estrade, presqu'autant de monde que dans les gradins... C'est qu'à Petite-Vallée, sous ce ciel fantasmé d'une Gaspésie bien trop lointaine, on a décidé, il y a quelques années, de se mettre à chanter, tous à chanter... L'épicier jouerait-il des cuillères que le maître d'école s'attribuerait les notes les plus aigües, l'aubergiste se claquerait sur les cuisses au rythme du violon de l'infirmière et des guitares du comptable... Par des chemins de chasse nécessairement détournés par les tempêtes de neige, les raquettes détressées et les collets à l'abandon, voilà toute cette petite troupe débarquée de l'autre côté de l'océan, dans une banlieue carolorégienne qui n'en demandait certainement pas tant mais en recevait à foison... Bien sûr, nous regrettons tous le temps béni du festival Mars en Chansons, mais ses revenances sont constantes et pour toutes les raisons de coeur, de corps et d'âme soeur précitées, cette édition 2005 ne s'effacera jamais de nos boîtes noires, où que ce soit que l'on aille finalement nous crasher... Animés par Alan Côté, auteur-compositeur de la part du lion de ce répertoire forcément très chanson française classique mais mâtinée d'ambiances "sam'di souèr à Saint-Dilon", les Chanteurs-citoyens de Petite-Vallée continuent à mettre sur pied leur festival en chanson (pour info, en juillet dernier, ils ont notamment reçu Daran, qu'on imagine bien content de cette invitation en rive du golfe du Saint-Laurent)... Un événement culturel d'autant plus méritant qu'au dernier recensement, les habitants de Petite-Vallée sont au nombre faramineux de 248... Et pourtant, donc, c'est bien suffisant pour chanter plus fort que la mer, cette mer nourricière, cette eau elle aussi bleu cristal, étouffée de poissons et de baleines, cette mer, surtout, qui, un jour, a fixé son prix: la vie de deux pêcheurs... "C'était pourtant un matin clair, la mer en huile, deux gars, deux frères" entame Alan Côté dans cette plage titulaire qui dévoile combien un accident somme toute simple, arrivé deux générations plus tôt, peut marquer toute une communauté... C'est là aussi toute l'élasticité relative de l'esprit humain, de sa morale et de la sensation du malheur... Soyez un milliard d'Indiens et qu'un traître mascaret du Gange vienne engloutir dix-mille ablutionnaires, c'est pas sûr qu'on en parle encore six mois plus tard... Habitez à 248 entre les épinettes noires et les bouleaux jaunes et une barque qui chavire va traumatiser tout votre petit monde pendant un siècle... De les avoir vus en vrai, l'on sait que les chanteurs du village sont généreux, de les entendre sur ce disque, il est impossible de ne pas le deviner... Avec cette inspiration sans cesse ancrée dans le quotidien cocasse de simplicité ("Ma tante Lolâ aime beaucoup l'Académie des vedettes, elle les appelle ses p'tits choux, elle a voté sur Internet") et les irrépressibles souvenirs d'enfance (la première personne de couleur rencontrée dans ces landes écartées, les tempêtes de neige qui bloquaient l'accès à l'école, etc.), les Chanteurs du village parviennent à boucler cette quadrature du cercle du message artistique: toucher à l'universel en se focalisant sur le particulier... Enfin, ce disque, que vous aurez malheureusement bien du mal à trouver, à moins de ne parvenir à engager une longue correspondance amicale avec ces Gaspésiens eux-mêmes, compte aussi un fabuleux bijou, une de ces chansons que je peux écouter en boucle un milliard de fois à la puissance un milliard avec encore un milliard de zéros derrière (donc, beaucoup de fois, vous l'aurez compris): les "Fous de Bassan" issue du répertoire bien méconnu chez nous (c'est un euphémisme, contrairement à "va, je ne te hais point" qui est une litote, "Esope reste ici et se repose" qui est un palindrome et "l'économie de marché va se réguler d'elle-même et assurer le bonheur des humains" qui est probablement la plus criminelle des propagandes que j'ai entendue de mon vivant, moi qui ai connu la planète coupée en deux par un rideau de fer) de l'ACI montréalais Jacques Blanchet, décédé en 1981 à 50 ans seulement... Je vous aurais bien mis ça en vidéo cadeau mais non, on ne trouve pas tout sur toituyau... Y'a tout de même un montage de photos de Gaspésie avec " Chanter plus fort que la mer" en bande-son, ne boudons pas... 

Écrit par Pierre et petit pain dans Cousinages | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook | |

Commentaires

Je vous complimente pour votre critique. c'est un vrai boulot d'écriture. Poursuivez

Écrit par : serrurier paris 9 | 21/07/2014

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