16/08/2013

336. "TOTO 30 ANS RIEN QUE DU MALHEUR" Alain Souchon

Uncdparjour souchon toto30ans.jpgIl y a comme cela des souvenirs d'enfance tellement vivaces qu'il suffit d'un frémissement de début de volonté de revenance pour que la vanne explose et qu'on voyage à l'intérieur de soi pendant de longues minutes... Ces expériences sont le plus souvent multisensorielles, les meilleurs souvenirs ne sont de toute manière ni sans bruit, ni sans odeur, encore moins sans couleur (sauf si l'on se remémore un film en noir et blanc, mais ce n'est pas le propos, d'ailleurs avant les postes de télévision étaient tous en camaïeus de gris, diffusaient moins de douze chaînes différentes dont la plus matinale démarrait ses programmes à treize heures et tout le monde était content mais ça n'est pas le propos non plus parce que si on va par là, les enfants jouaient dans les rues, ça n'existait pas des emboutaillages routiers de plus de trente minutes, les voisins se parlaient entre eux et le facteur avait le temps d'écouter les doléances des citoyens plus âgés mais franchement on s'éloigne du sujet, quoique)... Ce sont ces samedis matins au goût de sucre et de beurre, qui ne font toujours pas le bonheur des brocanteurs du coeur... Ces samedis matins dans l'eau de vaisselle et le crépitement du dîner qui se prépare... Ces samedis matins de pyjamas dans la cuisine, de figurines qui rejouent le film dans les plantes en pot... Ces samedis matins, surtout, pourquoi se cache-t-elle là ma madeleine proustienne ?, de ce souffle étouffé si caractéristique qui accompagnait la réception radio des fréquences Grandes Ondes... Sur 234 kilohertz, des Max Meynier, des André Torrent, des Anne-Marie Peysson racontaient les disques du jour, de Hit-Parade en Stop ou Encore, et faisaient monter la pression avant le rendez-vous du midi, l'inénarrable Casino Parade, en direct, en public, sur les places, les agoras et les parkings des supermarchés, dans les villes et les villages, avec ce turbulent Fabrice qui était fier de mal imiter la sonnerie de téléphone avec la bouche... La fameuse sonnerie de téléphone, celle de la Valise, cette traîtresse samsonite dont j'ai connu le montant à chaque instant de mon enfance et qui n'a jamais téléphoné à la maison pour se laisser gagner... Avec les centaines de millions de francs de là-bas, au cours d'alors ça faisait même des milliards de francs d'ici, j'aurais pu acheter tous les disques de la terre, tous les disques de la mer, tous les disques du ciel, des volcans et des forêts; ces forêts de Brocéliande, de Casablanca ou de Malo-Bray-Dunes où traînait donc une certaine vieille souche... Et Fabrice ne riait jamais plus que lorsque l'invité, une vedette de variétés de quand les variétés existaient encore, jouait au jeu du blind test (inutile de dire que ça ne s'appelait pas comme ça dans ces années 80 médianes) et que ledit invité ne reconnaissait même pas un extrait de son propre répertoire... Ma mémoire peut ici soudain se dégonfler comme un badaboum de samedi-barbecue (référence purement personnelle à destination d'amis qui liraient ces lignes, je m'en excuse auprès du plus large public qui vient par ici, parfois, perdre son temps) mais j'en mettrais ma main à couper (comme dans une pub Garbit tant qu'on reste dans les réminiscences eighties) que cet immonde Michel Sardou fut de ces chanteurs incapables de mettre le doigt sur leurs propres ritournelles... Mais tout ça, hormis la mal amenée référence à un pied d'arbre mort, ne nous approche que très peu de notre sujet... Si ça n'est, donc, que dans ces années-là, sur cette radio-là, à ces horaires-là, quand l'animateur devait pressement faire pipi, il n'était pas rare qu'on ait, enfin, droit à la version complète du Bagad de Lann Bihouë... Ces sept minutes et demi de midlife crisis explosée au sortir des refrains par les bignous, les bombardes et les tambours de la fanfare breizhoneg la plus célèbre de ce côté-ci des bassins d'Arcachon (pour rappel, six foies gras égal dix huîtres)... Un monument vivant de la chanson, vécu, malgré cette ignorance enfantine que mes racines étaient finalement très celtiques, comme un appel personnel, en gigotant sur le lino, en chantant avec maman les premiers sabots et le tonnerre soufflé dans du roseau... Mais ce Bagad, c'est un mégalithe aussi, un truc tellement énorme qu'il projette une espèce d'ombre sur tout le reste de l'album, amoindrissant l'impact de textes et mélodies pourtant très valables, souvent accouchés avec le Laurent Voulzy en sage-femme-guitare ("Le dégoût", malgré son synthé mal vieilli depuis 1978; "Nouveau", pépite des plus méconnues ou "Cosy corner" et, encore, cette plage titulaire qui confirme qu'on est dans un disque plus aigre que doux)... C'est bien simple, il faut attendre la face B pour voir débouler un autre tube, "Papa Mambo", certes également massif (ankylosé sous les kilos de calories, en fait) dans le répertoire d'Alain mais le fait est que "Toto 30 ans, rien que du malheur" est l'un de ces albums qui s'est acheté pour une seule chanson et que l'on peut pour ainsi dire résumer à celle-ci... Que la mélodie du Bagad soit reprise sur 90 secondes pour conclure la plaque ne fait que confirmer le sentiment... Et je m'en voudrais dès lors, à mon tour et via toituyau, de ne pas flanquer de la tempête et du rocher noir dans nos toutes petites vies.


Écrit par Pierre et petit pain dans ACI d'Hexagone, Pankeltia | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

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