02/09/2013

341. "WARM LEATHERETTE" Grace Jones

uncdparjour Warm Leatherette.jpgIl était une fois, replongeons-nous derechef dans cette enfance dont les souvenirs se font de plus en plus poisseux, moi qui suis pourtant encore bien loin de ma midlife crisis, un artiste qui, en phase avec son époque, avait décidé de laisser éclater sa folie plastique à travers le médium de la publicité... Précedemment, une amazone nubienne post-moderne et passablemment androgyne avait pris d'assaut les podiums parisiens et, par sa seule présence, remué tout le landerneau de la haute-couture... Une muse peut être une égérie et vice-versa... Jean-Paul et Grace versèrent donc dans le vice (d'où sortira tout de même un petit Paulo) et s'en vinrent commettre ce spot pour la Citroën CX qui reste l'une des images les plus marquantes de mes jeunes années téléphagiques (si je le trouve sur toituyau, je le mets en fin de chronique, promis)... Publicité qui, pour le coup, sera censurée dans pas mal de pays (à moins que la censure n'ait touché l'une des publicités du même couple pour une marque de jean's avec des vrais morceaux d'interrogation raciale et de nudité dedans; peu importe, ça prouve surtout que Grace était tellement impresionnante qu'elle en devenait censurable)... Mais cette censure, de toute manière, n'a pas eu lieu dans cette France où André construisait ses voitures à amortisseurs hydrauliques, cette France qui aura été la première à accueillir et faire prospérer miss Jones, cette inimaginable ogresse multi-tâches qui, à peu près aussi vite qu'elle s'était mise à défiler, s'est mise à chanter et à faire l'actrice... Rapidement signée, grâce à son enfance jamaïcaine, sur le label Island, l'étonnante créature assumera des débuts plutôt disco avant d'embrasser, de ses longs appendices tentaculaires, la new wave naissante... Warm Leatherette, porté en studio par l'irrépressible duo rythmique, probablement le meilleur tandem basse-batterie de l'histoire, Sly Dunbar/Robbie Shakespeare va marquer, mais qui le sait alors ?, le début d'une trilogie d'albums qualifiée de "Compass Point trilogy", du nom des studios d'enregistrement construits, à Nassau, par Chris Blackwell (par ailleurs fondateur du label Island, n'oubliez jamais que tout est dans tout)... Ce disque-ci, que je me suis procuré plutôt récemment dans un bac de liquidation après tant d'années à me languir de posséder des oeuvres de Grace Jones, sera, surtout, celui qui va installer l'artiste dans son image définitive, les traits au couteau, les lunettes noires, la tête surmontée d'une petite touffe de cheveux, les longues tenues color block mi-robe mi-descente de lit, avec cette peau d'ébène à faire tomber en syncope bien des fabriquants de meubles (peut-être Robert Mailleux qui, selon nos sources, n'est pas allé dans les mêmes écoles de publicité que Jean-Paul Goude, cela dit)... Cette amazing Grace qui va dès lors manger des voitures au milieu du désert, qui va tout à la fois susciter le désir et l'effroi chez un James Bond vieillissant dans sa peau de Roger Moore, qui va même particulièrement secouer son époque et imposer d'autres canons, en posant nue pour Playboy... Musicalement, Warm Leatherette nage donc dans ces eaux que l'on imagine à la fois chaudes et troubles, au large des Bahamas, engrangeant le bon son plutôt que le mauvais argent, paradis fiscal dont on préférerait savoir les requins dans ces flots caribéens plutôt que dans les comités de direction... Des synthétiseurs particulièrement cinglants et des guitares froidement artificielles se téléscopent avec cette section rythmique reggae dont on a déjà dit tout le plus grand bien pour fournir un album pétri de reprises, à l'instar de cette supra-diva, totalement jouissif... Déjà, la plage titulaire, empruntée à l'éphémère non-groupe The Normal (fondateur du label Mute, c'est une toute autre histoire), place l'ambiance, avec cette nature morte tirée des obsessions de JG Ballard, entre fascination glauque et protubérances tumescentes... C'est Chrissie Hynde, probablement à son corps défendant, qui est ensuite invitée au festin, à travers une languissante et parfois martiale relecture du "Private Life" des Pretenders... Plus loin, Grace et sa clique vont prouver leur capacité à la transcendance avec une version de 9 minutes du "Love is the drug" de Roxy Music qui passe pas loin de l'apocalypse glam la plus complète (et qui, à moins d'être un acteur porno au self-control anormal, vous achève dans les râles de circonstance, au cas où vous seriez suffisamment aventureux, ou inconscient, pour utiliser Grace Jones en bande-son de vos galipettes, ça ne me regarde pas, chacun fait ce qu'il veut de ses fesses)... La troupe du Compass Point citera aussi Smokey Robinson ("The hunter gets captured by the game") et, touche parisienne oblige, Jacques Higelin ("Pars", qui ferme le disque)... Mais la reprise sur laquelle je me dois, moi, de terminer, c'est évidemment ce qui était un énorme manque à mon CV de fan ultime et dont, en même temps, l'ignorance me rassure sur mon taux finalement correct d'idolâtrie... En cause, miss Grace Jones chante ici sa version de "Breakdown", standard issu du premier album de Tom Petty and the Heartbreakers... Mais là où le fan en moi se rebiffe (et se rassure en même temps, je l'ai dit), c'est qu'il s'agit d'un tout petit peu plus qu'une reprise... En effet, dans cette version-ci, la chanson présente un troisième couplet; quelques paroles, en l'occurrence, qui ont été écrites par Petty lui-même, à la demande de la chanteuse dont on ignore si elle a utilisé la menace ou le charme pour obtenir cette faveur... Peu importe, cette sculpture faite chair l'a prouvé pas plus tard qu'au jubilé de diamant de Lizette (cela dit, ce genre de bonne blague mérite d'être répétée: soixante ans sur le trône, sacrée constipation), Grace Jones maîtrise les deux et c'est bien parce qu'elle fait peur autant qu'elle fait saliver que nous allons la regarder manger une voiture en plein désert.

Écrit par Pierre et petit pain dans Bibibiiip, Black-beur, Outside the box, TP&HB | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

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