04/09/2013

342. "BALLAST DER REPUBLIK" Die Toten Hosen

uncdparjour ballast der republik.jpgParfois, le matin, je regarde un petit programme adapté à la prise de biberon... Nous sommes conscients que les écrans avant trois ans c'est pas très bon mais nous avons sur les mains un enfant qui manie déjà très bien la technique de la guerre lasse et puis, entre nous, son père aime bien aussi Thomas the Tank Engine, Balamory, The Gruffalo, Peppa Pig voire cette incroyable success-story de Studio 100 qu'on voudrait presque se naturaliser flamands rien que pour ça, avec, en tête, Bumba et toute sa clique circassienne, suivi de très près par Maya De Bij, Kabouter Plop et, depuis peu, Mega Mindy (mon fils assume sans problème de regarder des programmes avec des personnages féminins forts et courageux, ça sera un tombeur, un bourreau des coeurs, on le pressent)... Mais certains matins, c'est papa qui décide, alors on se met des chaînes étrangères dans les oreilles, de la BBC (avec au moment où ces lignes sont tapées, des filles qui sautent dans des bacs à sable, ça fait beaucoup rire, "papa, paaapa, la madame, elle est comique", sans se soucier ni des préoccupations de la compétition athlétique moscovite ni de la polémique homophobique), parfois des canaux néerlandais ou allemands (pour le flamand, il y a Studio 100, on l'a dit)... Et, il y a peu, sur le télétexte de la BRF (qui sont des planqués dans leur genre car, égalité linguistique oblige, ces gens qui couvrent un territoire de timbre-poste se retrouvent d'office embarqués dans tous les déplacements officiels du Palais et moi, qui gère l'info écrite de la plus grande ville de Wallonie, c'est Paris intra-muros à deux kilomètres carrés de différence, on vous le rappelle, je suis allé, en dix ans de carrière, en tout et pour tout, nulle part avec le roi ou le prince, eh bien c'est tout simplement dégueulasse; heureusement que je n'ai pas envie de passer mes journées à regarder nos souverains s'extasier devant des crevettes au curry, des bouts d'étoffe mal dégrossis ou des usines à la limite du respect de la vie humaine, sinon je serais vraiment pas content, bouh bouh boudin, tout seul dans mon coin)... Le télétexte de la BRF, donc, une chanson m'accroche l'oreille, je reconnais cette voix et cette énergie, qui se remontent de mes jeunes années, le track est entraînant, je m'en fais une note mentale pour plus tard, aller voir ça sur les sites de partage vidéos et tout ça... Mais, patâââtt, je me remets à zapper, je passe sur la ZDF (les abonnés Belgacom se font ici d'office deux réflexions auxquelles je réponds immédiatement: de un, oui, je zappe à l'envers sur la télé, ce qui énerve assez bien l'amour de ma vie qui préfère nettement pour sa part démarrer par les chaînes francophones, par ordre croissant pour ensuite sauter de E! jusque dans les canaux britanniques aux alentours du 240 alors que moi, je démarre du 333 et je pars à rebours pour finir sur la Une RTBF, comme ça vous savez tout. Et de deux, ce récit se déroule avant que Belgacom TV ne décide de nous supprimer les chaînes publiques allemandes pour y mettre ces vomissures commerciales débilitantes que sont SatEins et ProSieben) et donc (je sens une chronique boursouflée d'apartés et de parenthèses, moi, pas vous ? -Pas vous ?, qui est une expression colloquiale interrogative signifiant que l'on recherche l'approbation de son lectorat; ce qui est très différent de Pavot, une plante plutôt invasive qui, après divers traitements chimiques, donne de biens vilains produits et qu'il ne faut pas non plus confondre avec Pivot, qui est soit le joueur central d'une équipe de basket-ball soit le nom de Bernard qui a égayé nos soirées d'enfance avec ses lunettes en demi-lune et son air de tout savoir mieux que les autres) blam, ce coquin de sort qui nous essore, voilà-t-y pas que sur la ZDF y'a justement une interview de Campino Frege, le sauvage chanteur des cidevants Toten Hosen, c'est pas une coïncidence à faire se convertir le pape à la partouze, ça ou bien ? A moins, me diront les plus conspirationnistes d'entre-vous, que c'est déjà le cas et que le vatican n'est qu'un immense lupanar où les chairs tremblotent du soir au matin et que les fluides corporels s'échangent encore plus vite que les lettres d'indulgences... Résultat des courses, ce groupe punk/métal germanophone qui avait constitué l'une des bandes-sons salvatrices de mon adolescence ressurgissait dans ma vie, comme un geyser de bière blonde (ou une image de ce genre, je laisse toute liberté à mon relecteur de trouver mieux lorsque ces chroniques seront publiées su papier et s'arracheront par palettes entières, les femmes dans la rue se jetteront sur moi pour s'arracher ma vertu et tous ces trucs idiots; à cause de Balavoine, et de ce vers du "Chanteur", quand j'étais petit, je croyais que la vertu, c'était une espèce de vêtement, une chemise ou quelque chose de ce style)... Car je dois bien reconnaître qu'à part le best-of "Reich und Sexy II" sorti en 2003, je n'avais plus rien acheté des Toten Hosen (déjà qu'on trouve pas beaucoup, beaucoup leurs disques par chez nous) et, surtout, je n'en avais plus le goût ni l'envie... Je ne vais pas mentir, c'est aussi à ça que sert la toile mondiale, je gardais bien un oeil sur leur actu, une oreille traînant parfois sur une vidéo mise en ligne... Mais là, ce single brièvement entendu sur ce téletexte rédimé, m'enthousiasme comme ce grand gamin osseux que j'étais à seize ans (maintenant, j'ai aussi de la boudine sur mes os et quand je tape dessus, ça fait bien rire mon héritier qui, à son tour, tape sur sa boudine et ça fait bien rire son géniteur; oui, le bonheur, ça coûte pas cher)... Et finalement, pour la première fois de ma vie, j'ai posé un geste que la planète entière réalise à chaque seconde, j'ai demandé à la guerrière masectomiée de me fournir ce disque... Alors, tant qu'à faire, j'ai carrément exigé l'édition limitée avec un disque entier en bonus mais on verra ça plus loin... Le fait est, dès les premières écoutes, que les Pantalons Morts, qui en cette année 2012 célébraient leurs trente ans de production discographique, n'ont rien perdu de leur instinct ambivalent de bruit construit et de mélodies efficaces... Ca débite de la bûche, comme on dit, quand on a pas envie de dire que ça envoie du bois... Batterie, basse, guitares très électriques suffisent amplement mais des cordes et un rien de guitare acoustique viennent ajouter un peu de béchamel dans cette copieuse lasagne de seize chansons qui parvient, sans mal, à faire se secouer la tête d'avant en arrière (et parfois, même, j'oublie qu'il y a bientôt dix ans que j'ai les cheveux courts)... Reste à explorer ce que nos tintamarresques teutons veulent nous raconter et, là, premier aveu, mon allemand se rouille autant que les chars panzer évoqués dans la plage titulaire qui ouvre la plaque... Et quel titre, déjà... Ce ballast de la république, s'il laisse entendre que la classe politique déraille et que la populace se fait régulièrement éjecter des voies du progrès social par les diktats boursiers, s'il affirme, aussi, que le sous-marin de la solidarité risque, sous les torpilles de l'austérité européenne, de ne jamais parvenir à remonter à la surface, ce ballast fait également écho au "Palast", ce bâtiment dédériste, siège de la Chambre du Peuple, qui trônait sur la Schlossplatz berlinoise et dont la démolition ordonnée en 2006 (trente ans à peine après son inauguration) schlingue un rien la volonté révisionniste d'effacer les symboles de l'Est (symboles qui, par contre, émaillent toute l'imagerie du disque, de la pochette au livret illustré de collages particulièrement réussis)... Dans ce même morceau d'ouverture, Campino l'annonce, ironique: "Nous n'avons plus le temps pour la politique et la religion"... Assagis, ces vieux punks? Certes non; un rien résignés, la cinquantaine désormais bien tapée ? Peut-être... Dans "Europa", ce récit de boat-people en route pour nos rives, le narrateur livre ce refrain sombre: "Il n'y a aucun conte de fées ici / Aucun happy end pour tous ces gens / Et s'ils ne sont pas déjà morts / Ils mourront encore aujourd'hui"... Il y a aussi une évidente volonté, si pas de dresser le bilan, au moins de commander l'addition, avec, certainement, l'espoir que le garçon propose un petit digestif pour la maison... "Tage wie diese" et "Altes Fieber" (c'est elle, la chanson entendue sur la BRF), toutes deux sorties en single, professent le double amour du groupe, comme Claude François (ou presque, enfin), sa musique et son public: "Lors de jours comme ceux-ci, on se souhaite l'éternité / Lors de jours comme ceux-ci, on a encore tout notre temps / Nous faisons l'expérience de ce qu'il y a de mieux / Il n'y a aucune fin à l'horizon" dans la première; "Encore et toujours, il y a ces mêmes chansons qui font penser que le temps pourrait s'arrêter / Alors rien ne peut empêcher cette fièvre ancienne qui revient toujours nous submerger lorsque nous sommes ensemble", dans la deuxième; et picotin du troudbal, casaque verte à pois jaunes, dans la troisième... Intéressantes aussi, dans cette optique, les petites notes d'introduction dans le livret de cette plaque: "Où elles sont passées toutes ces années ? Prenons Helmut Kohl. C'est pendant qu'il était chancelier que nous avons commencé et il donnait l'impression qu'il serait une espèce de roi éternel. Depuis cette époque de squat et d'activisme, il s'en est passé des choses, la chute du Mur, le Onze septembre 2001, Internet, l'Euro"... Ce sentiment de fermer un chapitre, il se ressent d'autant plus dans l'ajout, dans la première édition de cet album, d'un disque bonus entier, voilà, on est plus loin, on voit donc ça...

uncdparjour diegeisterdiewirriefen.jpgIntitulé "Les fantômes que nous invoquons" (détournement d'un vers du Zauberlehrling de Goethe), cet exercice de style voit les Hosen s'atteler à la reprise de quinze morceaux dressant un panorama spectral de leurs influences et de leurs contemporains, parfois influencés... De ce côté-ci du Rhin, on n'y reconnaîtra guère que "Das Model" de Kraftwerk et "Rock Me Amadeus" de Falco... Les germanophiles épingleront des reprises d'Abwärts ou de Die Arzte mais le groupe va particulièrement loin dans son étude de cas... Ils y mettent aussi en musique un texte du 17e siècle, signé Graf Zirben, réinterprètent une fantaisie anti-nazi écrite en 1928 par le chansonnier Fritz Grünbaum (qui trouvera la mort dans les camps) et font même leur le "Die Moorsoldatenlied", en français "Le chant des déportés", écrit et composé en 1933, au nez et à la barbe de leurs geôliers, par les prisonniers de Börgemoor (et inutile de vous rappeler qu'en 33, dans les camps, les prisonniers étaient d'abord des opposants politiques avant d'être des citoyens raflés pour leurs origines ethniques, leurs options religieuses ou leurs choix sexuels)... Tout cela apporte ce supplément d'âme à un album qui n'en manquait déjà pas, le propos est cohérent mais pas dogmatique, c'est l'un des tout meilleurs disques de leur discographie riche de 15 albums studio et s'il m'avait fallu un ultime argument pour m'en convaincre, l'autre matin, j'ai demandé à mon fils quel disque il voulait écouter dans la voiture, sur le chemin de la crèche... Recta, il s'est dirigé vers la colonne de CD, a tendu ses petites mains vers la pochette blanche abritant les deux disques de cette chronique et d'un ton assuré, me tendant l'objet, il m'a dit: "ça !".

Écrit par Pierre et petit pain dans Krang Kerrang, Safety Pin | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

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