10/09/2013

344. "BONGO FURY" Frank Zappa / The Mothers / Captain Beefheart

bongofury.jpgSnowden, Assange, Kerviel, même, pourquoi pas (mais en fait, non, pas du tout Kerviel, pour bouc-émissaire qu'il soit, le Jérôme a tout de même moins l'étoffe d'un héros du peuple et plus la pelisse mitée d'un escroc que les deux autres), va falloir vous bouger, les loulous, et créer un bouclier humain autour de ce blog (que, déjà, l'un ou l'autre pseudo-guerillero du décibel avait tenté de détourner sur les déserts de la Arènnbilande ou les glaciers de Shitmusicalia) parce que là, les alarmes de la CIA, de la NSA, du Pentagone et qui sait, peut-être même de l'ATF, de la FDA et du FCC vont se mettre à carillonner dans tous les sens... En effet, j'ai l'intention de dresser un inventaire assez simple: du glycérol, de l'acide sulfurique, de l'acide nitrique... Pour le compte, j'aurais dit Captain Beefheart, Frank Zappa, The Mothers of Invention, la nitroglycérine fait tout autant boum, mais plus dans les oreilles et les synapses que dans les rues d'Alep ou de Ramallah... On rit du malheur des peuplades qui confondent débat démocratique avec "pan, une pierre sur ta gueule" mais le fait est que chaque nouveau cadavre qui tombe dans les rues du Caire est un clou en plus dans le cercueil du progrès humain (cela dit, voilà, paraît-il, que l'Europe ne sait réellement quel camp mérite le plus son soutien, dans cette sale affaire; un conseil d'ami: dans le doute, toujours choisir ceux qui prônent le plus de distance entre la sphère politique et la sphère religieuse)... Et tout ça sans évoquer les millions d'enfants qui continuent à mourir, un peu partout, sous-alimentés ou harassés de travail ou les deux... Le monde va mal, la nouvelle n'étonne plus... Alors, pour encore parvenir à surnager, la tête hors du bouillon de cette marmite de misanthropie dans laquelle nous sommes tombés tout petits, soumettons nos pensées vagabondes à une troupe qui se plaçait là, les deux pieds dans le sol, les poings sur les hanches, le menton frondeur, face à la bêtise grouillante et l'égoïsme galopant de ces singes hurleurs qu'on appelle des êtres humains... Capitaine Coeur de Boeuf (Don Van Vliet, au moment de son décès le 17/12/2010, salopard même pas immortel) a vécu son dégoût de la banalité jusqu'au bout, en finissant par tout quitter en 1982, réfugié presqu'ermite dans sa créativité picturale et son bout de désert du comté de Humboldt... Francesco Zappatoni, Frances Zappagna, Francisz Zappatowski, à moins qu'il ne se soit appelé François Zappon (après tout, sa mère était franco-italienne, son papa, un moustachu, un sicilien) est parti plus tôt, contrairement aux trains nazis qui étaient toujours à l'heure (ce qui ne sera même jamais une consolation acceptable face au seul génocide industrialisé de l'Histoire), le 4 décembre 1993, avec une prostate hors-service, dans l'amour des siens et peut-être celui des chiens mais la page wikipedia qui lui est consacrée ne dit rien d'une éventuelle cynophilie particulière, on gardera uniquement à l'esprit la pochette de cet album de musique de chambre sorti en 1984... Un Zappa, donc, particulièrement anarchiste, passablement drogué, totalement surproductif, noyant dans la quantité la probable illusion d'un génie véritable... Frank Zappa, aussi, qui sera l'un des rares à lever la voix officiellement contre le projet de censure déguisée qu'était le PMRC fondé par Tipper Gore (la femme d'Al, en effet, je ne peux rien vous cacher) et son autocollant noir "Explicit Content"... Zappa affrontera le Sénat sur cette question en 1985 mais ce n'est pas le sujet de ce jour, juste une brillante illustration que le Frankie fallait pas trop venir le faire iech quand il était question de libertés fondamentales... Bref, deux Californiens cintrés, pressés au pur jus de rébellion authentique, copains de cochonailles, papes du psychédélisme le plus débridé... Inutile de dire que le mélange des deux, sur scène, dans leurs grandes années, était explosif (de la nitro, on vous a dit) et cette "Furie du Bongo" en est l'aveuglant argumentaire, qui a tout, aussi, du mindfuck (alors, plutôt que de perdre mon temps à vous expliquer ce qu'est un mindfuck, je vais plutôt vous inviter à vous faire des amis geeks, idéalement rompus à la culture alternative américaine et de leur demander, à eux, de vous expliquer directement... sinon, au pire, continuez à regarder The Big Bang Theory, y'a bien un moment où le sujet viendra sur le tapis) le plus pernicieux... Avec l'omniprésence des Mothers, le groupe protéiforme de Zappa, cette tournée de 1975 est la seule à avoir jamais réuni Don et Frank sur scène (l'un est un asocial de génie, habité mais fragile sous sa carapace psychorigide; l'autre, un garçon discret caché derrière une projection extravertie hyperactive, soyons avant tout heureux qu'ils se soient rencontrés et compris)... Les compères, on le sait, s'apprivoisaient de longue date; repartez dans les tréfonds de ce blog jusqu'à la chronique 12, c'est Zappa qui a produit Trout Mask Replica, et ce partage des planches donne toute la démesure de leurs talents hors normes et parfois contradictoires... Zappa, on le sait (et si vous ne le saviez pas avant, vous le saurez désormais après), affiche une écriture volubile, il compose comme il respire, après son nesquik du matin, il a déjà pensé trois nouvelles chansons, une partition baroque et l'ébauche d'un opéra... Beefheart n'en a que peu à faire de la musique concrète, des Stravinsky, des Varèse qui nourrissent son complice, sa musique à lui est d'abord un boogie carré, cassé et fracturé mais mené à son terme... Là où tous, Mothers en tête, se retrouvent, c'est dans ce long flot free jazz délirant mais toujours maîtrisé... Les mécréants qui ne jurent que par le "poum-tchac / poupoum poum-tchac", les couplet/refrain/couplet/pont/refrain/refrain et le chant tonal sont priés de laisser leur préjugés (et leurs posters des BB Brunes) à l'entrée s'ils veulent, plus tard dans la soirée, avoir le droit de plonger la première phalange de leur index dans le bol de punch... "Advance Romance", par exemple, et ses onze minutes languissantes, entre vieux blues embourbé et progression séquentielle, force les néophytes à revoir leur définition du rock... Puis, Beefheart, plus que l'autre qui chante mal exprès de son timbre d'enfant de choeur, est un poète, très beat, capable de déclamer, de dégueuler du texte au kilomètre de sa voix de papier de verre, laissant toujours planer le doute sur la quantité réellement écrite à l'avance... Deux fois sur ce disque, Van Vliet offre de ces proses rebondissantes, de cette logorhée qui, on l'a dit, tranche la chair du réel pour en montrer l'os carié... Peut-être, pour chichiter un maximum, que ce burrito brûlant perd un rien de saveur par l'adjonction, en plein milieu du défilé, de deux morceaux issus de sessions studio précédentes et qui cassent donc l'unité de l'enregistrement des 20 et 21 mai 1975 au QG Mondial Armadillo à Austin, Texas... Mais c'est vraiment pour chichiter tant que je peux car, en vérité, le Capitaine participait à ces sessions et sa présence percole tout du long, garantissant une vraie cohérence à ce disque qui, tout comme l'improbable évidence du couple Beefheart-Zappa, réconcilie tripes et neurones, couilles et coeur, raison et folie, croyances et certitudes... Si le diable concocte sa musique dans un chaudron, c'est évidemment dans celui-ci... Et quarante ans plus tard, il continue à l'écouler dans ces boîtiers si reconnaissables de Ryko Records, gestionnaires du catalogue de Zappa... Ce jewel-box est une marque déposée, il est teinté de vert, comme la plupart des drapeaux des républiques musulmanes... Installez les haut-parleurs géants, diffusez "Bongo Fury" à fond la caisse, maintenant, tout de suite, depuis la place Tahrir jusqu'aux rives du Barada.

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