01/10/2013

347. "CAR BUTTON CLOTH" Lemonheads

Uncdparjour Carbuttoncloth.jpgNous le savions mais nous pouvons confirmer plusieurs choses: Crna Gora est un lieu rare, sa riviera évacue les flonflons européens au profit d'une indolence balkanique toute pardonnable, ses plages n'ont pas besoin de sable fin, leurs galets sont d'un vert vif qui dialogue sans cesse avec le turquoise de l'Adriatique... Enfin, afin de boucler ce préambule particulièrement impudique, sachez, mes lecteurs toujours plus nombreux et avides, que le système du all-inclusive, dont on peut critiquer certains aspects, est idéal pour un enfant comme le nôtre qui, du haut de ses 27 mois, s'est pourléché plus que de sa part, faisant voler à parts égales, les saucisses, les frites, les crèmes glacées, les morceaux de pastèque, barbotant, flotteurs aux bras, dans des piscines de joie et d'éclabousse... Mais voilà, reprenons le cours normal de ce blog, puisque se plonger dans des piscines d'hôtel déplace des volumes d'eau équivalents à des poussées verticales et tout ça...  Archimède était un vieil aigri particulièrement désagréable à fréquenter, d'autant que son haleine de casu marzu (ah, vous aussi vous avez passé votre été à regarder les pitreries de Willy dans la forteresse maritime ?) vous retournait l'estomac et vous brûlait les sourcils... Mais étant donné le peu de documents écrits et de témoignages fiables nous venant de cette lointaine antiquité, nous préférons tous, autant que nous sommes, ne propager d'Archimède, au sein des générations futures (c'est un réflexe mémétique, ne vous en voulez pas), que son principe bien connu qui dit un truc du genre: "tout ce que tu fais déborder de ta baignoire et qui coule sur le sol de ta salle de bains, tu le dois au poids de tes fesses, va faire du spinning en cours collectif plutôt que d'embêter le monde avec ton blog pourri de l'intérieur par les asticots"... Une petite voiture (car), un bouton (button), un morceau de tissu (cloth), tous ces objets ont coulé dans l'eau, déplaçant x et y décilitres, par une poussée verticale égale au carré de la douleur musculaire après ladite heure de vélo-torture... Pas le dernier dans son genre pour jouer au kidult, Evan Dando (déjà croisé sur ce blog, notamment en 282 et en 322), choisissait donc, pour la pochette de son album de 1996, de raviver un exercice appliqué de sciences qu'il avait mené dans sa tendre enfance... En l'occurrence, plonger divers objets dans l'eau et constater lesquels flottent (aucun, on l'a vu)... Et somme toute, ce titre plutôt obscur, "Voiture, Bouton, Tissu", s'il fait directement référence à ce devoir de primaire, pourrait aussi adéquatement illustrer l'ambiance de la plaque... Dando sortait alors de cette période, de 1990 à 1994, qui avait été sa plus riche, tant créativement que financièrement, avec des chansons inspirées et un vrai kolé seré avec le succès grand public... Pour diverses raisons, il s'était alors distancié de ses musiciens de l'époque, concoctant une nouvelle mouture des Lemonheads pour ce "Car, Button, Cloth" qui présente tout à la fois les pétarades nerveuses d'une automobile, les élans authentiques d'un rond de bois troué et la douceur élimée d'un morceau d'étoffe... Il est temps d'un aparté à moi-même, car cette chronique me prouvera également que je ne rédige pas ce blog uniquement pour tes beaux yeux, toi, mon lectorat croquignolet, cet exercice, qui d'abord m'exulte tous les travers de cette réalité non-idéale, me permet également de redécouvrir des disques de ma grosse collection (dédoublée, les plus anciens fouineurs céans le savent, c'était dans le sous-titre de l'objet à son lancement, par la collection de mon amoureuse, fiancée, raison de vivre)... Et cette plaque de 1996 des Lemonheads, groupe, je le sais le sais-tu, dont j'étions très friand dans ces temps-là, m'avait, alors, pas mal déçu, par la chute globale de qualité par rapport aux deux sorties précédentes du groupe, par le changement radical de personnel et par les effets en dents de scie de l'agencement des chansons tout au long de l'album (on dit track-list en jargon de rockologue, mais vous le saviez, vous savez d'ailleurs déjà beaucoup trop de choses, je trouve, il serait peut-être temps que je consacre mon temps, mon énergie et mon charisme à la constitution d'un mouvement sectaire de type apocalyptique-survivaliste; de un, ça me ferait des rentrées d'argent faciles et régulières; de deux, ça m'éviterait d'avoir à raconter n'importe quoi à propos de secte apocalyptique-survivaliste pour essayer de tirer en longueur une chronique dont je sens bien qu'elle ne donnera rien de bon)... Et, à la réécoute, en préparation de cette nouvelle entrée (la trois-cent quarante-septième, ça commence à chiffrer, cette histoire), je découvre qu'avec quinze ans de décalage, c'est finalement l'aspect pot-pourri de ce disque qui me plaît le plus... On démarre sur quatre chansons (incluant les deux singles qui seront extraits de ce disque et que vous verrez en fin de texte, si vous crachez pas vos poumons à agiter vos bras en poussant des cris barbares, en pédalant en danseuse, après trois tours de molette) calibrées, mélodies entêtantes, compos efficaces, comme Dando pouvait en pondre treize à la douzaine, tout en renouant avec une certaine distortion, un bruit de fond qui faisait les choux gras des premiers albums des Lemonheads (quand ils étaient encore deux à auteuriser-compositer, on en a parlé en temps et heure)... Puis, l'auteur-compositeur passablemment lymphatique emprunte au répertoire de son ami australien Tom Morgan (du groupe Smudge mais on entre là dans les antichambres les plus obscures du folk-rock mondial, promis je me pencherai sur leur cas un jour, d'autant que leurs disques font partie de ceux de ma collection dont je sais pertinemment que je ne parviendrais pas à les remplacer si je venais à les perdre mais c'est sans discussion possible une gloserie que nous devrons tenir un autre jour) en offrant une version country sautillante de "The Outdoor Type" et une lecture particulièrement indie à grosses taches de "Tenderfoot"... En milieu de plaque, cassant le rythme, on s'enfonce dans "Losing your mind", un long blues fracturé sur lequel Evan, déjà pas le plus gros hurleur du rock, chante avec un filet plaintif qui ferait pleurer les saules les plus solides (et je ne parle pas du copain Baptiste, malgré son deux cent centimètres et ses cent vingt kilos)... Plus loin, la murder ballad traditionnelle "Knoxville Girl" donne lieu à une ruade réjouissante (qui rappelle aussi que le principal modèle de Dando a toujours été Gram Parsons, ce qui, tant qu'on est à parler de country-rock, nous oblige à envoyer des bisous à Linda Ronstadt pour ces prochaines difficiles années sans plus pouvoir chanter), à mille lieues du velours easy listening de "C'mon Daddy" qui suit... Entre les deux, un petit scud dont Evan Dando a toujours le secret: "6ix" (confer le titre du film de David Fincher) qui en deux minutes de bruit répète à l'envi "Here comes Gwyneth's head in a box"... Arrivée la fin du disque, cette nouvelle incarnation des Lemonheads donne libre cours à son énergie sur un long instrumental, au mystérieux titre de "Secular Rockulidge", qui enchaîne cassures de rythme et envolées de guitare... Et fournissait aussi la matière au terrifiant final des concerts du groupe en ce temps-là, comme lors de ce soir d'hiver, dans la salle VK, avec cet ami d'il y a vingt-cinq ans (qui ferait bien un petit coucou s'il passait par ici, ce n'est ni ton tour ni le mien de recevoir chez soi, comment faisons-nous si le troisième larron se trouve trop pris par ses responsabilités en tant que notable de son village ?)... Evan Dando, apparemment plutôt dépressif (ou alcoolisé ou les deux), avait fourni une prestation fiévreuse mais également asthmatique et a terminé ce concert, moment formateur de ma vie de jeune fan de rock, en relâchant lentement la tension des cordes de sa guitare, se retrouvant à jouer des notes totalement désaccordées et forcément fluctuantes, sur des cordes dont l'amplitude devait dépasser le corps de la guitare de cinq bons centimètres, tant vers le haut que vers le bas... des hauts et des bas, des notes fluctuantes, j'achèverai là cette chronique à l'inspiration, au final, aussi discutable que ce disque du jour. Discutable aussi, cette petite prestation live, passée à la postérité de la toile mondiale via le gros site de partage vidéo, du groupe en 1996 dans le talk show de milieu de journée de Jenny Jones, sorte de croisement moral entre la condescendance bienveillante d'une Oprah Winfrey et le sensationnalisme ordurier d'un Jerry Springer, bref, pas le contexte dans lequel on imaginerait les Lemonheads défendre les deux singles de leur disque contemporain. 
 

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