07/10/2013

349. "TRACKS AND TRACES" Harmonia & Brian Eno

uncdparjour tracksandtraces.jpgLa bière trappiste, à ce qu'on nous dit, à nous autres petits Belges, qui sommes de tous les peuples tellement les plus braves (d'ailleurs, ce week-end pour l'anniversaire de ma chérie -rejoyeux anniversaire, mon amour- nous avons entre autres vu la statue d'Ambiorix en vrai, il a une belle moustache) que nous continuons à nous mettre sur la tronche pour savoir dans quelle langue payer nos impôts, que nous nous faisons des croche-pattes pour se prendre les membres dans les fils barbelés au lieu de jouer à saute-mouton par-dessus cette frontière linguistique, tellement braves que le compte à rebours est lancé pour le scrutin annoncé forcément historique de 2014, qu'on nous abreuve déjà de sondages pour nous rassurer sur la vitalité des partis du centre-mou et la toujours probable évitabilité d'une hégémonie nationaliste, c'est la meilleure bière du monde, qu'on nous dit... Ce qu'on oublie de dire aux gens, c'est que la bière, comme la politique, la littérature de Burroughs ou les travaux de Brian Eno en musique d'ambiance, c'est un goût qui s'acquiert... L'amertume de la mousse, le désarroi du non-choix démocratique, le long et lent vase communicant entre la déliquescence des chairs et l'acuité des esprits, l'imbroglio saccadé à moitié étouffé d'où l'émergence d'une rengaine ressort de l'utopie, rien de tout cela ne vient naturellement à l'être humain qui, s'il avait le choix, passerait le reste de sa vie à boire du lait de coco, en lisant les formes laissées par le vent dans les grains de sable, tout en écoutant les crabes claquer leurs pinces, béat que le beau-frère du chef actuel ait été choisi par le chef actuel pour devenir le nouveau chef de la tribu (à bien y penser, la politique n'est peut-être pas un goût acquis)... Mais le bon sauvage est un mythe (et Rousseau était suisse, si ça c'est pas une preuve empirique) autant que le progrès est garant de bonheur... Cela dit, il faudrait être salement engoncé dans sa Stricte Observance (qui n'empêche, cela dit en passant, paf, une grosse claque sur ta tonsure, de remplacer le savoir-faire ancestral par des alambics automatisés, bande de rats, vas-y que je te crée des sous-stocks exprès et va pleurer dans ton supermarché pour avoir bouteilles en suffisance pour épater tes amis ton barbecue, mécréant avec ton bonnet guévariste, l'homme a créé la bibine, dieu a créé la ganja, j'ai vu sur le mur d'un quai de Seine une feuille de chanvre tellement mal dessinée qu'on aurait cru que le slogan voulait dire "légalisez les artichauts") salement engoncé, je disais, robe de bure et tartine au beurre, toutes les deux tombent du mauvais côté, pour ne pas apprécier la volonté de certains, scientifiques et artistes (qui sont souvent les deux facettes de la même pièce, la magie, c'est de la science qui reste à découvrir et l'art, c'est de la magie qui se laisse découvrir ou une formule du genre, vous broderez vous-même par autour) à faire avancer les connaissances, le grand héritage culturel de notre espèce parasite... La question de l'échelle est fondamentale pour avancer les yeux ouverts; et croyez-moi, les puces ou moustiques qui vous ont dérangé cet été ne sont rien par rapport à l'eczéma que nous filons depuis quelque millénaires à notre planète... Et donc, dans cette optique, il n'est possible que d'avoir du respect pour (ah ah, je vais m'amuser au moins une fois à écrire son nom en entier) Brian Peter George St. John le Baptiste de la Salle Eno... Tout à la fois petite abeille ouvrière et grand mamamouchi enturbanné de la musique d'ambiance, l'homme passe sa vie à slalomer entre les étiquettes, tantôt producteur du rock le plus vendeur (des disques de U2 et Coldplay) tantôt plasticien sonore particulièrement cérébral (nombreuses installations musico-spatiales dans les centres de création contemporaine), parfois, aussi, véritable ingénieur, à construire des machines et des programmes à même de produire de la musique par génération spontanée (rôle actif dans le développement de KOAN)... Tout est onde, même si notre petite fenêtre de conscience newtonienne nous coince dans du fini, ordonné, concret; tout est onde, et surtout, pour nous, singes qui parlons, l'onde est son qui vient frapper à nos tympans... Et, dans cette quête de la spatialité sonore, entamée au début des années 70, Eno sera celui qui théorisera, développera et fixera les codes de l'ambient music : une pièce musicale qui s'entend autant qu'elle s'écoute, qui accompagne son volume d'espace et est créée en fonction d'un rôle, qui, dans les mots du pseudo-mutant lui-même: "récompense l'attention plutôt qu'elle n'oblige à être attentif"... Mais tout ce bla-bla, s'il est toujours plaisant de jouer à l'intellectuel, n'a aucun intérêt puisque votre disque du jour n'est pas un album de Brian Eno... Il s'agit d'un disque d'Harmonia et, là, tout de suite, j'entends le grincement feutré de vos sourcils qui se relèvent, interrogateurs... Alors, Harmonia était un supergroup (là, quand même, je suis toujours heureux d'accueillir des néophytes dans les visiteurs/lecteurs de ce blog mais si vous ne savez pas ce qu'est un supergroup, je ne peux que vous conseiller d'un rien taper du gras autour de l'os de votre culture rock et de revenir reprendre votre lecture plus tard) composé de deux des trois membres de Cluster (regniiii le sourcil qui se lève) et d'un des deux membres de Neu! (re-regniiiiii), en l'occurrence les cidevants Dieter Möbius, Hans-Joachim Roedelius et Michael Rother (je jure devant dieu, diable, tous les séraphins et les succubes de la création que ce sont tous leurs vrais patronymes, juré, craché, ce sont des Allemands partiellement helvètes, c'est pour ça que ces gens-là ne s'appellent pas comme nous) qui étaient alors à la pointe de l'avant-garde musicale germanique, une scène-laboratoire particulièrement avide de recherches, tant dans le son produit que dans la manière de le produire... Nous rappellerons au passage que Rother et son complice de Neu! Klaus Dinger (dont l'énergie corporelle est retournée à l'état désordonné du flux quantique en 2008) étaient membres fondateurs de Kraftwerk, seul vrai succès mondial de toute cette scène allemande, un Kraftwerk que les deux lascars avaient quitté pour divergences d'opinion et de vision... Neu!, autant que Cluster, voulaient conserver une musique organique, humaine; hors de question qu'ils deviennent des sluga robotni... Et c'est cette chaleur qui frappe à l'écoute de ce disque d'Harmonia, enregistré en 1976 et qui, par hasard ou par malice, ne verra de sortie commerciale qu'en 1997, qui plus est, dès lors, sous la forme digitale d'un disque compact argenté et brillant, avec, carrément, un effet miroir tel que Vince Noir pourrait vérifier sa coiffure s'il était perdu sur une île déserte (le temps passant et l'âge de votre serviteur n'aidant pas, vous risquez de voir ce blog de plus en plus émaillé de références culturelles obscures, surtout dans une chronique qui parle de groupes allemands des années 70)... Ici, on s'intéresse à la réédition de 2009 sur le très intéressant label "Grönland", reconnaissable à son logo, un gros ours polaire tout tout blanc comme la neige, comme les marguerites, comme les robes de mariée... d'ailleurs, un peu d'éthologie ça ne peut pas faire de tort, vous savez que les ours polaires, à la pelisse blanche sur la banquise blanche, s'approchent de leurs proies potentielles, lentement sur trois pattes, en camouflant leur truffe noire de leur quatrième mimine toute blanche... Et en fait, j'ai bien tort de vous raconter tout cela puisque ce disque n'est pas un disque d'Harmonia... En 1976, et depuis un petit bout de temps, Brian Eno voyage dans les valises de David Bowie (à moins que ce soit l'inverse; Bowie dans les valises d'Eno, les valises d'Eno dans Bowie ?) et ce paquetage a pris résidence à Berlin, lombric qui continue à vivre après avoir été sectionné, ce qui n'est, pour le climat, pas un changement radical, le duo Enokenstein et sa créature Bowie Karloff venant de se cailler les billes de longues semaines sur les marbres glacés du château d'Hérouville (relisez le sujet sur Low, si ça vous chante, chronique 315)... J'imaginerais bien Brian, avec son front proéminent de mutant musical (et pourtant, la phrénologie, c'est aussi précis, utile et efficace que l'horoscope, l'étiopathie ou la prière), parti à l'Imbiss du coin se chercher une weisse Bratwurst (ah miam, la Thüringer; vivre dans Amsterdam pour la rundsvleeskroket, vivre dans Berlin pour la Bratwurst, vivre dans Londres pour la cheese & beans jacket potato; vivre dans Lijbôo pour les pasteis de nata; en fait, moi, je peux vivre partout si on y mange du gras, moi) et tomber sur Rother, Möbius, Roedelius avec de la sauce orangée aux commissures, en train de se goinfrer de Currywurst (ah miam aussi mais moins que la saucisse blanche à griller) et que l'un d'entre eux dirait aux autres: "Keine wurst mehr, es ist hohe Zeit für Musik"... Et le reste, c'est l'Histoire qui l'écrit d'elle-même; l'éphémère formation se baptise Harmonia76, chacun y assume son rôle (Michael à la guitare, Dieter aux synthés, Hans-Joachim aux claviers) et Eno y plaque des lignes de basse, des bip-bip tordus dont il a le secret et posera sa voix sur le seul morceau chanté de toute cette plaque particulièrement aérienne, onirique et vaporeuse... Nous sommes après tout dans de la musique d'ambiance, dont l'intérêt réside autant dans ce qu'elle donne à entendre que dans ce qu'elle ne dit pas... Et de ce magma maîtrisé, l'esprit humain tire forcément une mélodie, un rythme, un sens, c'est tout à la fois la force et la faiblesse du cerveau qui, lui, s'il avait le choix, continuerait certainement à jouer à touche-touche avec lui-même en écoutant de la musique atmosphérique commise dans les années 1970 par des Allemands irradiés, lirait les histoires abracadabrantes, cosmiques et interzonales, d'un pédéraste drogué qui se trouve en même temps être le plus grand auteur américain de tous les temps, se laisserait barboter, à coup sûr, amphibien houblonné, dans le petit bassin, sa pateaugeoire crânienne remplie de bière cistercienne.

Écrit par Pierre et petit pain dans Bibibiiip, Outside the box | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

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