04/11/2013

352. "SOME GIRLS WANDER BY MISTAKE" The Sisters of Mercy

En avant-propos, une toute petite dédicace post-anniversaire à ma maman pour la rassurer : Praha sera encore là et tu y iras.

uncdparjour sistersofmercy.gifDu Pont Charles, pierres inégales jetées par-dessus une Vltava (vous pouvez dire Moldau, si vous êtes germanophile) languissante, au sanctuaire de Notre-Dame de Lorette, au Château et à sa ruelle d'Or multicolore, à l'église Saint-Nicolas et bien d'autres bâtiments et monuments historiques, le "petit côté" de Prague ne manque pas d'attraits touristiques... Au tournant des années 1994-1995, cela dit, l'attrait de Prague, pour des étudiants sans le sou, c'était principalement la vodka aromatisée à 50 francs belges le litre... Et sur la rive droite, dans la vieille ville où les richesses touristiques ne manquent pas non plus (mais où l'expurgation des symboles soviétiques était alors quasiment terminée), je les ai regardés, ces étudiants, se confire comme les cerises d'une wisniowka, changer de couleur comme l'herbe d'une zubrowka, finir blanc comme la krepkaya puis je suis sorti me balader tout seul, entre les grands bâtiments sales des longues avenues... Dans Nové Mèsto, pas nécessairement loin de la place Venceslas, il y avait un magasin de disques où, je m'en souviens comme si c'était le nouvel an 1995, j'ai acheté, quoi ça, pas possible, des disques... En même temps, ça tombe bien, ça aurait été encore plus malhabile d'invoquer ces vieux souvenirs s'il s'était agi d'un magasin d'émaillerie et que j'y avais acheté un magnifique chaudron pour y réchauffer de la soupe... Quoique, parfois, ce blog sent, comme les cantines d'école mal entretenues, le vieux potage rance d'une inspiration en berne et d'une prise de liberté impardonnable avec des souvenirs qui, déjà, flottent un peu au niveau de leur propre exactitude... Retour donc dans cet appartement pour jeunes voyageurs, partagés avec deux Australiens à peines nubiles, quelque peu terrorisés à la vue de ces ULBistes tout fiers d'avoir réussi leur bleusaille, débarqués en Bohême avec leur penne sur la tête... Donc, mes longs cheveux prouvaient bien que j'étais un apostat du folklore, j'ai tout de même bu ma part de vodka, le premier jour... Puis, je suis vraiment allé me promener tout seul dans la ville, guidé par mon seul élan asocial, bredouillant, au besoin, quelques mots d'allemand, seul sésame valable, à l'époque, au-delà de ce tchécoslovaque qui, comme toutes les langues slaves, chante à l'oreille autant qu'il arrache les cordes vocales... Bref, me voici, Bob malgré moi de ce convoi étudiant sans véhicule (sommes venus en train de nuit, expédition ridicule d'un monde avant Thalys, avec des changements de voie presque terrifiants, au milieu de la nuit, dans un Nürnberg embrumé, qui annonçait le racket kafkaïen, le matin suivant, du contrôleur de train tchèque), errant, Golem lancé sur les rails de ma vie d'adulte, dans ce Prague à tout le moins ensorcelant... Mais les vieilles pierres, c'est comme les ritournelles de Smetlana détournées pour une publicité Joyvalle, au bout d'un temps, on s'en lasse... Donc, magasin de disques, autres temps, autres moeurs, le rideau de fer était par terre mais le marché tchèque pas encore tout-à-fait déchaîné... A ce propos, puisque ce blog est belge, il est nécessaire de rappeler que c'est là qu'on a inventé la pils et que, pour cette seule petite lettre qui la tient éloignée de la pisse, cette bière jaune et fade, si le brasseur en brasse, le Tchèque en boit (punaise, c'est la plus tordue approche d'un calembour le plus éculé qu'il m'ait été donné de commettre depuis très longtemps)... Car, alors que nous savions, les étudiants savent ça d'instinct, que nous allions nous bourrer la gueule (enfin, je le rappelle, surtout eux, beaucoup moins moi) pour presque gratis, nous étions partis avec quelques victuailles et rafraîchissements dans nos sacs... Mais ils n'étaient pas pour nous, c'était pour offrir car on le sait, le Tchèque est sans provisions... Sans parler de son état mental discutable, au Tchèque barré... D'ailleurs dans les mariages pragois traditionnels, le gendre aussi s'habille en immaculé (voilà, celle-là vous la complétez vous-même et on termine là cette lamentable série)... Car le mot doit être lâché, pour continuer à avancer dans cette chronique, et le mot, c'est Popron... Un rapide coup d'oeil sur la toile mondiale nous révèle que le business existe toujours et l'aspect lêché du site officiel laisse supposer une bonne santé financière... Il y a, pour ainsi dire, vingt ans d'ici, le magasin Popron de Prague, dont on suppose qu'il était le plus grand de la chaîne, si ladite chaîne existait, ne payait franchement pas de mine (contrairement à quelqu'un qui offrirait un crayon de graphite à quelqu'un d'autre mais on avait dit qu'on arrêtait avec les apartés sans queue ni tête, comme un eunuque décapité, ah, oouh, mais euh, aaarrgh, ça suffit, maintenant)... Quelques rayonnages pas trop bien classés, un large espace pour la musique du cru et un petit espace pour le pop-rock international (c'est-à-dire, les territoires amis de l'Ex-URSS et, tout de même, le reste de l'Europe)... J'ai déjà raconté comment une petite chanson au violon sautillant sur des guitares distordues m'avait accroché l'oreille sur la télévision locale diffusée dans le poste qui se dressait contre un mur de la salle commune de cet appart' à touristes précité (toute cette histoire-là se redécouvre dans la chronique 185, pour les courageux qui veulent explorer les tripes refroidies de ce blog)... Je n'avais pas encore dit que dans les bacs à disques de chez Popron, j'avais acheté un autre CD, pour l'équivalent, si ma mémoire niquée ne me joue pas des tours (oui, des tourniquets, ah la la), de 150 francs belges... Pas cher, donc, mais tout de même le prix de trois bouteilles de vodka ou de sept chopes d'un litre de bière chacune, dans la cave d'une brasserie troglodyte, en plein centre-ville, pour le coup voilà un vrai bon souvenir de ce voyage d'étudiants-pochtrons, nous avions ri, rotant moussus, assis sur des bancs en bois, à quatre volées d'escaliers en-dessous du niveau du trottoir, de l'autre côté de la vitre, les alambics cuivrés n'auraient frémi rien que pour nous... Puis, moins bon souvenir, c'est janvier dans les plaines d'Europe centrale, on se les caille tellement qu'on craint pour sa fertilité, sommes obligés de porter à bout de bras celui-là qui, abusif autant que faire se peut, risque à tout moment de découvrir les joies du coma... Combien de kilomètres jusqu'à l'appart, combien de nouvelle terreur à offrir à ces deux Australiens ?... Il vaudrait mieux d'abord arriver jusque-là, sous la neige, avec les taximen qui injurient en tchécoslovaque, avant, à leur tour, d'offrir leur service au tarif du racket... C'est sans surprise que le lendemain, alcool glacé et trek glacial, nous marchons de guingois, ravagés comme les tombes du vieux cimetière juif, parlons avec des voix sépulcrales, comme Andrew Eldritch... Cofondateur, parolier, chanteur, programmateur de Doktor Avalanche (on voit ça après), Eldritch est, depuis 1977, le petit marionettiste malingre qui agite les fils et les tiges de ces Sisters of Mercy dont on peut sans souci dire qu'à l'instar de ces dames moitié dévotes moitié dévoreuses issues de la chanson de Leonard Cohen qui a inspiré leur nom (bien plus que l'ordre des Soeurs de la Miséricorde lui-même), elles soufflent le chaud d'une certaine prostitution artistique et le froid d'un évident intégrisme musical... Car le proverbe est là: "Oncques ne connut pire escouteur qui point d'entendre n'ait voulu" (c'est mon nouveau passe-temps, j'invente des proverbes en crypto-vieux français; faut peut-être que j'arrête de regarder Kaamelott sur toituyau en mangeant mon sandwich de mon temps de midi)... On peut aussi imaginer qu'Eldritch, et ses tout premiers complices Gary Marx, Craig Adams et Doktor Avalanche (après, on a dit), avaient également fait leur cet autre riche conseil: "Si ne fais ce que doit, nul pour toi n'y fera"... Et dans cette ambiance propre au punk britannique de "y'a pas besoin de savoir jouer de nos instruments pour en sortir de la musique" ("Peu s'en chaut du luth jouer quand de la bouche peut mélodier"), les Soeurs se sont lancées dans l'aventure rock, sans filet ni talent... Avec, "Les bois sont encore plus verts quand le chevreuil s'y terre", la volonté expresse de mettre en avant cette disette technique... Marx fera pling-plong sur sa guitare, Adams fera doumdougoudoum sur sa basse, Eldritch laissera carrément sa place de batteur au meilleur musicien du groupe, le fameux Doktor Avalanche, une belle boîte à rythmes omniprésente et surexploitée (merci Isaac pour tes trois lois) et assumera cette position de leader-chanteur pour laquelle, de toute évidence, il était né pour de laquelle l'occuper cette place au détail près que l'homme ne sait pas chanter, n'a pas de voix et se trouvera donc une tonalité infra-grave que n'aurait pas renié un Vincent Price shooté à l'anti-hélium... Par l'action combinée de ce manque de talent assumé, d'une hurlante disette de moyens et d'une volonté irrépressible malgré tout de prendre une place sur la scène musicale, les Sisters vont rapidement produire plusieurs singles dont, c'est la magie du rock'n'roll, l'impact va marquer son temps et durer dans l'époque... En commettant ce mélange inattendu de punk sans fièvre et de glam sans joie, Eldritch et ses frangines vont défricher tout le champ de ce qui, rapidement, deviendra le rock gothique... Affaire qui se veut à la fois de forme mélancolique et de contenu socio-tribal (il faut, dans ces débuts, imaginer, vraiment, des punks neurasthènes; beaucoup plus, pour synthétiser Bourdieu jusqu'à la pauvreté des slogans, des "évadés" que des "rebelles"), le mouvement gothique survit aujourd'hui, pour plus trop longtemps, à travers quelques cinquantenaires qui prennent plaisir à s'habiller en noir pour sortir le soir... Mais pour ces gens-là, ça doit être dit, et "porc sera qui s'en démordra", Andrew Eldritch, qui s'y caresse l'ego avec une évidente concupiscence, est une espèce de demi-dieu remonté de sa cave à chauve-souris pour marcher dans la lumière des spotlights, dans un perpétuel nuage de carboglace... Evacuons immédiatement cet aspect de l'entreprise (et ce, sans dulcolax), les Sisters of Mercy, aujourd'hui, sont, au minimum, pénibles en concert, au pire, totalement insupportables, noyant l'évolution de leur son primal (qui avait donc le charme de sa naïveté) sous des couches de synthétiseurs très lourdauds et des guitares à la Tokio Hotel (qui deviennent déjà une référence totalement dépassée, vous avez remarqué ?)... Mais il y a trente-cinq ans, ces lancinantes variations de froideur minimale, ce long gargouillis guttural, posés sur la justesse toute mécanique de Doktor Avalanche offraient un petit quelque chose de rafraîchissant, un mokito avec, peut-être trop de sucre de canne et pas assez de menthe mais juste tout l'alcool blanc qu'il faut pour être rapidement autosatisfait de s'agiter dans tous les sens sur cette musique idiote et arrogante... Car non contents de dédoubler leurs applaudissements en attendant le bus (ils bissent à l'arrêt) de l'Establishment, les Sisters d'alors s'offraient des reprises au-delà de leurs moyens, le séminal "1969" des Stooges ou, carrément, la meilleure chanson des Rolling Stones (oui, c'est Gimme Shelter, y'a même plus à en ergoter)... Tout en alignant des compos persos plutôt calibrées couplet/refrain/couplet/refrain/refrain sur 3 minutes 30 ("Alice", "Floorshow" ou "Valentine") et d'inexplicables instrumentaux ou semi-instrumentaux souvent trop longs ("Phantom" et ses huit minutes mâtinées de western spaghetti, "Kiss the carpet" et ses six minutes de distortion) ou totalement courts et dispensables ("Home of the hit-men", "Watch")... Sans oublier ce 45 tours ancien "Body Electric/Adrenochrome" qui extirpe l'interrogation au forceps: et si les Sisters n'avaient été conçues au départ que comme une vaste blague, une parodie agressive de Joy Division ?... Tout ceci se retrouve, dans un désordre chronologique sur le disque du jour, sous-titré, comme de juste "1980-1983"... Avec une volonté et une prétention sans limites, les Sisters of Mercy finiront par aller accrocher l'oreille du grand public avec leur "Temple of Love", devenu depuis inévitable dans toute soirée 80's qui se veut un rien sérieuse... C'est évidemment cette seule chanson, magnifiée par le prix de vente tout pays de l'est de cette mi-90's pragoise, qui justifie que cette plaque soit toujours rangée à sa place dans mes quinze et des cent disques compact, avec, aussi, le temps qui passe, qui fait que l'objet soit devenu le témoignage de cette semaine de brutalité étudiante alcoolique; disque, de plus, orné sur son verso de l'impression du label "popron", garantissant que le jour où je le perds, je ne peux jamais le remplacer à l'identique... Pour souligner tous les paradoxes causés par ce pseudo-groupe qui finira, un jour, par imploser dans sa propre bile, il faut évidemment épingler l'improbable discographie des Sisters : hormis la compilation présentée aujourd'hui et qui collecte leurs tout premiers singles, ils/elles ont sorti trois albums en trente ans et, ce, en 1985, 1987 et 1990... Depuis, ils continuent à offrir des concerts (offrir, tu parles, même gratuitement, je n'irais pas, même payé pour, je reste chez moi) à leurs hordes de fans avides; à vide; ah, vide!

Écrit par Pierre et petit pain dans Bibibiiip, Krang Kerrang | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook | |

Commentaires

Ca me rappelle des souvenirs ! Moi aussi en 1990, j'ai visité Prague avec mon école, et ce fut effectivement l'occasion de beuveries, de découvertes architecturales et d'errances sur les boulevards de la ville, avec aussi arrêt dans ce magasin Popron, dans la vitrine duquel, ébahis, nous avons découvert plusieurs vyniles de l'édition originale de l'album Imagine, de John Lennon ! C'était étrange cet anachronisme, comme si cet album était sorti quelques mois avant, plusiuers en vitrine. Du coup, nous avons été plusieurs a en achter, pour un prix dérisoire. Je me souviens aussi d'avoir acheté des CD à un marchand ambulant sur une place de la ville : il y avait un album du groupe London beat, et un CD de remixes de The Cure.

Écrit par : Pascal | 08/02/2014

Merci pour ces souvenirs

Écrit par : Seb | 10/02/2014

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