12/11/2013

353. "THE COMPLETE CARNEGIE HALL CONCERT" Pete Seeger

uncdparjourcompletecarnegiehall.jpgPete Seeger est toujours vivant, il se la coule plus ou moins douce, l'homme ne cessera jamais de se battre, de se révolter, de s'indigner, de dénoncer les travers du système... Pete Seeger chante encore, gratte son banjo, pour lui, ses amis, ses proches et ses petits et ça se suffit... En 1963, dans des Etats-Unis qui traînent à édicter les droits civiques communs à toutes les ethnies, dans cet eldorado qui reste (aujourd'hui encore, cela dit), depuis la Guerre Civile (de Sécession, en français), fracturé entre Nord / Sud et Est / Ouest sur des questions sociales, économiques et culturelles de la plus haute importance, Pete Seeger parvient presque à fédérer les classes sociales et les groupes de couleurs, par le pouvoir du crâne ancestral... euh, non... Par le pouvoir qui me sont conférés... non plus... Par le pouvoir de Vanish oxi-action... pfoouu, toujours pas... Par le pouvoir de la chanson traditionnelle, aaah... Ce patrimoine folk qui nourrit le bon peuple américain (et donc de toutes origines natives, africaines, européennes, asiatiques) depuis 1776 et en-decà... En 1963, Pete Seeger a survécu à la Chasse aux Sorcières McCarthyste (il aura d'ailleurs bien embêté la commission d'enquête en invoquant le premier amendement plutôt que le cinquième lors de son audition du 18 août 1955) depuis peu puisque ce n'est que l'année précédente, en appel, que sa condamnation à dix ans de réclusion pour activités anti-américaines a été effacée de l'ardoise... Ce 8 juin 1963, dans cette mythique salle de Carnegie, plutôt dédiée à la musique classique et aux crooners classieux, c'est donc un Pete Seeger détendu, joyeux, souriant qui se donne à entendre... Un artiste vrai dont les détracteurs vont pour toujours railler la capacité "chef de camp scout à la puissance mille" à entraîner le public avec lui dans les lalala et les refrains souvent à double-fond politisé... Bien sûr, le public est acquis à la cause, et bien sûr, puisque nous sommes toujours le 8 juin 1963, la cause est toujours en cours... La Ségrégation doit disparaître et quand tout le Carnegie Hall entonne "We shall overcome" pour 8 minutes un quart de communion citoyenne en fin de concert, le message passe... L'émotion survit aussi, et ça peut être un bon test que d'écouter ce morceau pour mesurer votre capacité à l'empathie... Pas de chair de poule, de petits frissons, de poils qui se dressent en vous fourrant ça dans l'oreille ? Vous avez peut-être des soucis émotifs, un "état dépressif sévère" ? En tout cas, vous n'êtes pas mon ami, na... Double live, dans un bon gros boîtier à l'ancienne, espèce de big mac de plastique, les deux disques compact séparés par une épaisse tranche qui tient ensemble les deux volets du box, cette édition intégrale de ce concert date de 1989 et propose quelque chose de copieux : 40 chansons, autant dire une espèce de dissection de la grenouille américaine, mise à jour de ses tripes, son coeur, ses papattes qui trésaillent sous le choc électrique... La biographie de Pete colle à tous les grands combats sociaux, politiques, environnementaux de l'Ouest brutal de l'Entre-deux-Guerres à nos jours, ce disque offre un instantané de cet homme qui prouve, et aura été pour cela la cible de bien des attaques, qu'une chanson bien écrite et bien chantée (et Pete Seeger est un éblouissant bon chanteur) véhicule des idées plus vite, plus efficacement, plus fidèlement que n'importe quel pamphlet, slogan, tract de Jack Thomas Chick, conte de fées, exercice de storytelling... Les chansons de Pete Seeger, et tout ce répertoire traditionnel qu'il défend car il y a là moins de naïveté que ce que l'on croit, sont des papillons de jour comme de nuit, qui virevoltent dans le vent, sous le soleil, à travers la grêle... Créateur, passeur et perpétueur, Pete Seeger, n'ayons plus peur de l'emphase, touche au plus près à la figure messianique de l'équité sociale... De ses engagements partisans de jeunesse (il est membre de l'YCL en 1936), il passera, à l'âge adulte, au terrain du concret, les mains autant dans le cambuis du moteur du Clearwater (le bateau de dragage qu'il finance et qui, depuis, nettoie l'Hudson River en continu) que sur les cinq cordes de son banjo... Cet instrument plutôt mythifié, lui aussi, puisque Seeger, à l'aune du "This Machine Kills Fascists" que son camarade et ami Woody Guthrie avait gravé dans le corps de sa guitare, inscrira à l'indélébile sur la peau ronde de son instrument : "Cette machine encercle la haine et la force à se rendre" (je sais, j'ai déjà diffusé cette anecdote précédemment mais admettez qu'elle vaut la peine et supporte sans mal la répétition)... Pete Seeger, ça ne gâchera jamais rien à l'entreprise, est un intellectuel, élevé par des parents instruits, à l'écart des fins de mois difficiles... Qu'il se soit lancé sur les routes, le long des chantiers publics, au coeur des ghettos, dans les écoles, devant les églises, à la rencontre du peuple opprimé ne rend encore que plus beau le témoignage laissé par cet "enregistrement live historique", tel que l'affirme le sous-titre du disque... En 1963, de plus, et tandis que l'ami Guthrie est immobilisé par ses nerfs dégénérés (on a évoqué cela il y a cinq chroniques d'ici), Seeger devient le plus probant représentant de la vieille garde, un grand frère dans les faits pour la jeune génération folk qui remplit les boui-bouis, les parcs et les campus de NYC... Sur le premier disque, les six minutes que Pete consacre au picaresque (mais pessimiste) "A Hard Rain's a-gonna fall" (ainsi que l'interprétation de deux autres titres de Zimmerman) peut être vu comme une sorte d'adoubement de Bob Dylan, à la fois sacré-coeur et veau d'or de ce renouveau folk... Les grands moments ne manquent évidemment pas sur ce marathon de 122 minutes, un banjo, une voix, un public mis à contribution... L'humour est présent, à travers le "What did you learn in school today ?" signé Tom Paxton (et cette phrase assassine, et malheureusement intemporelle, de ce que l'enfant a appris à l'école: "Notre gouvernement doit être fort, il a toujours raison et jamais tort / Nos dirigeants sont les meilleurs des hommes et nous les réélisons, encore et encore") ou le désormais bien connu "Little Boxes" de Malvina Reynolds (mais oui, c'est le générique de cette série qui raconte la vie d'une mère de famille veuve qui se met à dealer pour subvenir aux besoins des siens et qui ignore, alors qu'elle vit deux excellentes saisons, que sa série va tourner à rien, sauter le requin, dès la moitié de la troisième)... La Ségrégation, forcément, les Etats du Sud, l'injustice justifiée par la peau, les sièges de bus réservés, tout ça est évidemment évoqué, sans oublier de préciser que le premier décembre 1955, devenu depuis hautement symbolique, n'était pas le premier acte de défi de la population, de Montgomery, Alabama ou d'ailleurs... Les titres seuls des chansons, dans leur prosaïsme engagé, suffisent : "Garde les yeux sur le trophée", "Si je te manque à l'arrière du bus", "Je n'ai pas la trouille de ton cachot" et, en final, un "Oh Freedom" qui cause déjà un premier grand moment de partage entre la scène et les sièges... Nous sommes le 8 juin, la Marche sur Washington aura lieu le 28 août, on revit l'Histoire avec ses oreilles, c'est magique... Mais il est alors temps d'appuyer sur le bouton, de retirer le disque du plateau coulissant et d'y mettre le suivant (à moins que vous n'ayez des systèmes avec du chargement automatique, j'ai connu un garçon qui, dans son kot, avait une machine, espèce de jukebox modernisé, qui lui permettait d'avoir accès, en quelques dizaines de secondes, à la lecture de deux cent CDs; bon, l'objet était encombrant, coûtait affreusement cher et faisait un boucan terrible au moment de changer de disque mais, voilà, c'était le progrès en marche, là aussi)... Après quelques morceaux folks plus légers, Seeger entame un exercice avec lequel il appréciait grandement d'édifier son auditoire : une cueillette planétaire de chansons glânées aux quatre coins du monde; en l'occurrence, l'Amérique du Sud lusophone ("Lua do Sertao"), l'Europe de l'Est ("Polyushke Polye"), le Japon ("Genbaku O Yurusumagi", qui signifie, selon l'artiste, "Plus jamais la bombe A"), l'Allemagne ("Stille die Nacht", c'est l'occasion de placer que Seeger a vécu les horreurs de la Guerre, en tant que mécanicien aéronautique et musicien sur le Front Pacifique, et en sortira avec de sérieux doutes sur les grandes doctrines politiques, il inclura rapidement dans son répertoire ce "Moorsoldatenlied" dont nous avons parlé en chronique 342, n'oubliez jamais que sur ce blog, tout est dans tout, ce qui résume aussi assez bien l'évolution spirituelle de Pete qui a glissé, l'âge aidant, d'un athéisme on ne peut plus net vers une espèce de panthéisme humaniste), l'Espagne ("Viva la Quince Brigada", évocation inévitable de cette guerre civile qui a posé une ligne de démarcation claire entre le bien et le mal, malgré la relativité de ces concepts) ou l'Afrique du Sud ("Tshotsholosa", difficile de critiquer la Ségrégation américaine sans donner des coups de pieds à l'Apartheid africain)... Effectuant des allers-retours, comme d'autres prennent le métro, entre son banjo à cinq cordes et sa guitare à douze, Seeger termine ce tour de chant et de force par un rapide clin d'oeil à Woody Guthrie et l'hymne officieux "This Land is your Land" avant le tonitruant "We shall overcome" précité et, détour aussi par le répertoire de Huddie Ledbetter (autre figure mythique de la chanson traditionnelle), pour finir sur une ritournelle particulièrement représentative des options artistiques défendues par Pete Seeger... "Guantanamera" (la version de Joe Dassin n'aide pas à s'en convaincre) se présente sous la forme d'un poème bucolique, qui décrit la langueur de l'auteur, exilé aux USA et qui voudrait revoir son pays avant de mourir... Bien, le pitch peut convaincre une chaîne de télé qui cherche un téléfilm pour caler son dimanche après-midi... Oui, sauf que ledit poète est José Marti, leader et intellectuel de l'Indépendance cubaine, qui a lutté à la fin du 19e siècle pour tout à la fois éjecter le colon Espagnol et empêcher le colon Etats-unien de prendre la place vacante... Un combat qui se poursuivait à l'époque (Baie des Cochons en 1961, Opération Mangouste en 1962); et chanter une chanson aussi jolie et naïve que "Guantanamera" au Carnegie Hall, en 1963, était donc, par essence, un acte politique... C'est l'héritage, il ne faut pas le renier : chanter pour ne rien dire sert nécessairement les exploiteurs à garder leur pouvoir... 

Pete Seeger, forcément, à 94 ans, et un demi-siècle après ce concert au Carnegie Hall, devra partir pour de bon, un jour; l'amour de sa vie, Toshi, épousée en 1943 (visualisez ça, encore une fois, Pete sert sur le Front Pacifique et finit par épouser une Japonaise, une ennemie; quand je ne cesse de vous dire que nous tenons là ce qui approche au plus près de la figure du prophète) a rendu son énergie vitale au grand flux quantique en juillet dernier... Pete Seeger ne laissera pas de vide, toutes ses chansons sont là, pour toujours propagées.

Écrit par Pierre et petit pain dans Dust Blowin' | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

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