15/11/2013

354. "BAT OUT OF HELL" Meatloaf

Bat_out_of_Hell[1].jpgUn jour, quand j'avais les cheveux (très) longs, j'avais été invité à un nouvel-an déguisé (que ça ne vous donne pas de fausses idées, je déteste ça; fêter le nouvel-an, c'est s'abaisser à une insupportable nomenclature héritée des Romains, qui nous rappelle chaque jour que la Révolution n'a pas réussi à imposer son calendrier citoyen; et se déguiser hors Carnaval et Soirées transformistes, c'est tout simplement pathétique) et, pris au dépourvu, j'ai gardé mon jean's, j'ai retrouvé un vieux t-shirt ignoble acheté sur un quelconque marché bruxellois par une tante dont je tairai le prénom (quand elle était petite, elle est allée à la mer, au cirque, à la ferme, en voyage, à la foire; si vous voyez c'que j'veux dire) sur lequel on trouvait, me semble-t-il, l'assemblage maladroit d'un aigle et d'une Harley-Davidson (de la plage); je me suis noué un foulard rouge autour du poignet, j'ai glissé un oreiller sous mon t-shirt pour me faire une grosse brioche et, blam, j'étais déguisé en Meatloaf... Puis finalement, je n'ai jamais trouvé de foulard rouge à me nouer autour du poignet alors je ne me suis pas déguisé, de toute manière, je l'ai dit, je déteste ça... A l'inverse, et pour des raisons que j'ignorerai toujours, je suis, comme au moins 43 millions autres acheteurs de disque (voire 42 999 998 autres acheteurs du disque car, chose rare, je possède deux exemplaires de ce CD, l'un acheté en seconde main à Bruxelles, au milieu des années 90, une version ancienne, assez amusante aujourd'hui car son livret contient en son centre un mini catalogue des sorties Nice Price du catalogue CBS, si vous vous souvenez de ces CDs moins chers avec un gros point d'exclamation jaunes collé sur le boîtier; et je l'ai racheté il y a peu pour quignon, dans une version low cost en pochette carton, en binôme avec l'album Dead Ringer, évidemment beaucoup moins bon du même Meatloaf mais dont la plage titulaire, en duo avec Cher reste un bon moment de portnawak et j'imagine d'ailleurs sans mal les docteurs Moreau de fond de classe, assis contre le radiateur, glousser comme des dindons anthropomorphes en essayant d'imaginer la progéniture mutante de ce couple bestial) je suis, donc, et toujours après cette parenthèse à rallonge, un fan idiobasique de cette chauve-souris issue des enfers... Cela dit, j'aime beaucoup plus les hérissons volants que les grosses motos chromées (d'ailleurs, que je sache, Pairi Daiza, pandi panda, n'a pas de Silver Phantoms dans ses enclos alors que l'on peut assister, dans le silence et le recueillement de la crypte, aux ébats et agapes des pipistrelles et autres renards ailés)... Plongeons-nous donc sans serre-nez dans cet incroyable disque, aussi bouffi mais aussi mystérieusement charmeur que son interprète principal, ce Michael Lee Aday, né sous le soleil implaca-a-able du pays du dollar, du pétr-o-ole,  dont la corpulence à mille lieues des standards du vedettariat hollywoodien lui vaudra cet indécrottable surnom de scène de Meatloaf (littéralement, Pain de Viande; un mets que je ne goûte guère, sauf, rarement, en tranches froides avec sauce et salade dans mes tartines s'il n'y avait plus de boulettes rôties dans les bacs de boucherie self-service du Delhaize; voilà, ce blog a déjà atteint son quota de révélations impudiques à propos de mon alimentation)... Hésitant toute sa carrière entre le chant et le jeu, Meatloaf va forcément vite tomber dans le milieu de la comédie musicale... Un passage remarquablement remarqué dans le Rocky Horror Show et sa déclinaison filmique (il y incarne, en insistant sur "carne", Eddie, le motard loubard -un archétype qui lui colle au cuir clouté- victime du dévolu et des expériences du Docteur Frank N. Furter) lui ouvrira tout un tas de portes, il rencontrera aussi un new-yorkais judéïque (si, ici, je commente "un de plus", malgré les pelletées de Woody Allen, Mel Brooks, Larry David, Larry King, Barbra Streisand et autres Tony Curtis, je serai appelé à la barre pour antisémitisme ou bien ?), le cidevant Jim Steinman... Celui-ci veut écrire des chansons et, nourri au revival des années 50 (monday, tuesday, happy days) de sa propre jeunesse autant qu'à sa propension aux délusions symphoniques, va se diriger vers ce genre... De son projet avorté Neverland (un truc avec du Peter Pan et de la science-fiction dedans), il gardera jalousement la certitude d'avoir écrit et composé trois plages exceptionnelles... De ces trois morceaux, il extrapolera un cycle musical de sept chansons qui donneront, vous l'avez compris, notre album du jour... Disque de records à plus d'un titre, Bat out of Hell va pourtant traîner, comme certains synopsis sur la côte ouest (dont les palaces, forcément, puisque nous étions à Dallas quelques lignes plus tôt, n'abritent que mensonges et passions), de nombreux, très nombreux mois, dans les coulisses des maisons de disques qui, clairement, ne savent pas quoi faire de cet objet à la fois fascinant et pas mal encombrant... Enregistré en 1975, le disque ne sortira sur le label indépendant tout juste fondé Cleveland records (toute une autre histoire centrée sur la personnalité très polka du serbo-américain Steve Popovich) qu'à l'automne 1977, en plein double contexte pas évident d'un typhon disco toujours rageur et d'un tsunami punk qui vient seulement de ravager ses premières digues... Et pourtant, on l'a dit, le succès sera rapidement au rendez-vous (et se maintiendra à travers les générations, le disque est devenu quatorze fois disque de platine en 2001), cinq des sept titres seront édités en singles 45 tours... Par une analyse rapide, peut-être une preuve par l'absurde, on peut imaginer à la fois pourquoi les grandes maisons de disques s'y sont cassés les dents et pourquoi le grand public y a trouvé son bonheur : Bat out of Hell est inclassable, trop sombre et alambiqué pour n'être que du glam, trop viscéral et rectiligne pour n'être que du prog, trop dansant et libidineux pour n'être que du hard, le style développé par Steinman, exponentialisé par Meatloaf, se situe quelque part à l'intérieur d'un cabaret boursouflé, où la prohibition concernerait les inhibitions et non la bibine, où les pianos majestueux et leurs saxophones courtisans tentent de mater des guitares retournées à l'état sauvage et des batteries en plein rut, le tout sous le regard lubrique de choristes qui sont, in fine, les seules à assumer leur évidente inspiration : tous les arrangements vocaux, dégoulinant de wapadoowap et de houuwoouhoou, proviennent en droite ligne de ces années cinquante qui, d'autant plus, percolent à travers les paroles... Car les textes se répercutent sur les labiales, les occlusives, les léche-babines d'un Meatloaf qui, plus que l'univers musical bigbangué ici, va justifier l'étiquette qui sera finalement apposé à l'objet : "Bat out of Hell", nous affirme le consensus, c'est de l'opera-rock, du symphonic rock, il y a, en tout cas, quelque chose de wagnérien dans ce déferlement... Car, de toute manière, dans baroque, il y a rock (c'est pas Armande Altaï qui va me contredire) et il est évident qu'on touche avec ce disque au pa-rock-xysme du rock-oco... Et pourtant, c'est bien cette grandiloquence capable de tourner au grand-guignol qui plaît ici... Transposez-les dans une dimension alternative muppet et l'on imagine bien Jim Steinman en Docteur Bunsen qui tortionne, de bonne foi, son Beaker de Meatloaf... La symbiose est totale, les suspicions de manoeuvres ferroviaires/maritimes vers l'arrière ont longtemps collé au cuir, au jean's, aux jabots de soie, aux chevalières de bronze de ce pseudo-couple auto-ravalé... Jimmy écrit et compose, il est agoraphobe, ses chansons sont plus grandes que lui; Michael le pain de viande interprète le tout avec une démesure herculéenne, il tranche les têtes de l'hydre d'un vibrato trop soupesé, il nettoie la crasse des écuries d'une cascade lyrique intarissable, il vous fait une compote moussue de ces pommes d'or qu'il a cueillies d'un cri achevé dans le soupir... Il ne fait aucun doute, l'Histoire est passée par là, que Meatloaf n'aurait eu qu'un succès moyen sans le chaudron débordant qu'était l'inspiration de Steinman; et que les chansons de Jim seraient restées dans leurs tiroirs à partitions sans la présence moite, le charisme femme-fontaine de ce chanteur hors-normes... Meatloaf n'a jamais été beau (et il était encore pire à regarder, dans ces relativement jeunes années-là) mais il prouvait, encore plus qu'Alice Sapritch à quatre pattes dans son four sale, que le charme n'a jamais été une question d'esthétique... D'ailleurs, il faudra une autre artiste en totale démesure, cette Galloise semi-naine avec sa voix cassée par une opération des amygdales loupée dans l'enfance, pour que d'autres chansons de Steinman n'atteignent le haut des classements... Mais retour au récit, le narrateur entame son voyage à l'envers, débutant d'emblée par le climax de l'histoire : il roule comme un possédé sur sa Harley, il arrache l'asphalte, il veut retrouver sa poulette, qui est "la seule chose dans ce monde à être pure et bonne et juste", tout en lui annonçant qu'au petit matin, il s'enfuira comme cette chauve-souris issue de l'enfer... Sauf que, sauf que cette chauve-souris, c'est son coeur à lui... Qui tape de travers dans sa poitrine, tandis qu'il agonise, tas de chair broyé à côté de la carcasse métallique, juste après avoir loupé un soudain virage... Liberté est alors laissée à l'auditeur d'imaginer que le reste du disque consiste en cette microseconde qui s'éternise juste avant de passer de l'autre côté, aux portes du premier cercle de Dante, le narrateur abandonne tout espoir et dresse le nécessaire bilan... Les chaudes nuits d'été, avec cette intro parlée qui résume bien l'esprit du disque (c'est à la fois pompant, poilant et passionnant), frissonnent encore des premiers émois de ces jeunes amants, même si l'on devine déjà l'ironie prédatrice du héros : "Et alors tu m'as ôté les mots de la bouche / Ca devait être pendant que tu m'embrassais / Mais je jure que c'est vrai / J'allais justement te dire que je t'aime"... Sans s'égarer dans la psychanalyse de bazar, on sent déjà que Jim Steinman veut, ici, régler des comptes avec une adolescence difficile, sans filles à embrasser et, forcément, encore moins à éconduire... Première respiration au piano seul, avec quelques cordes, "Heaven can wait", dont le titre se suffit à lui-même, si l'on accepte le drame qui se joue dans la narration globale du disque, prépare aux assauts sonores d'"All revved up with no place to go" où l'on épinglera, à travers le crescendo de la frustration sexuelle du narrateur, cette phrase tellement 1977, "Chaque samedi soir, je sens la fièvre qui monte" (ah, mince, ça tape des frères Gibb en bas de leur piédestal, ça)... Puis le drame se noue, la tension se couperait au cran d'arrêt, il est obligé de lui avouer, tandis qu'elle pleure toute la nuit : "Je te veux, j'ai besoin de toi / Mais en aucune manière je ne pourrai t'aimer / Mais ne sois pas triste / Deux sur trois, c'est déjà pas si mal"... Et l'on doute de plus en plus d'avoir envie de se retrouver projeté dans l'esprit de Steinman qui apparaît de plus en plus mégalomane et misogyne mais on n'a pas le temps de gamberger car nous voilà valdingué dans le moment le plus music-hall de la plaque, avec ce "Paradise by the dashboard light" construit en trois actes sur base d'un dialogue entre Meatloaf et Ellen Foley, le garçon et la fille vont passer à l'acte, dans la voiture... Surtout, on obtient ici les clés du drame ordinaire qui se joue : "Nous avions à peine dix-sept ans / Et plus beaucoup de vêtements"... Elle se donne à lui, elle veut des promesses d'infini (ou, au moins, du "pour la vie"), il voudrait continuer son quotidien de chien fou (à nouveau, Steinman doit surcompenser sa propre adolescence miteuse), il partira comme une balle, au petit matin, sur sa moto, avec les dégâts que l'on connaît depuis la plage d'ouverture... Il reste à écouter le garçon se lamenter, dans "For crying out loud", la dernière, longue et languissante chanson, portée par trois pianos; il est trop tard pour ce refrain mais il le crachera quand même, avec ses dernières gouttes de sang mêlé à l'essence de la bécane et au pire pathos post-adolescent : "Bon dieu, misère, tu sais que je t'aime"... Ouais, ben, fallait s'en rendre compte plus tôt, que moi j'dis, parce que là, c'est un chouïa trop tard... Que "Bat out of Hell" serve donc de leçon à tous les adolescents prompts à la promesse pour accéder à l'intérieur des petites culottes, vous ne l'emporterez pas au paradis, vous allez finir broyés dans la feraille, voilà la vérité... Bien, sur cette belle moralité bien troussée, il suffira d'aligner les noms des musiciens invités à plaquer leurs accords sur cette affaire pour conclure qu'au-delà des goûts et des couleurs (et je conçois sans mal que la grandiosité pompière de l'opération puisse irriter), on a affaire ici à un grand disque : Todd Rungren (qui produit l'ensemble et joue de la pétaradante guitare), Roy Bittan (meilleur pianiste du rock si Benmont Tench n'existait pas), Max Weinberg (aussi du E Street Band, à la batterie, évidemment), Edgar Winter (au saxophone albinos)... Il paraît que certains matins, sur la route de corniche de la côte californienne, on peut encore entendre le vroum vroum de la Silver Phantom, le crépitement des flammes, le boum boum de ce coeur qui s'est extirpé de la poitrine du jeune homme crevé... comme une chauve-souris issuuuue de l'enfeeeeeerrr !!!!

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