27/11/2013

356. "LEMON INCEST" Charlotte Gainsbourg

charlotte G lemon incest.jpgTic, tic, tic, tic et tac, rangers du risque, leur tactique c'est l'attaque... On nous le certifie, cet énorme refrain au tournant des années 80 et 90, qui aurait, quarante ans plus tôt, repu la pleine boudine d'André Raimbourg, n'a pas été écrit par Serge Gainsbourg... Un rien plus tôt, quatre ans à peine, l'homme avait pourtant offert à sa fille ces rimes immortelles : "J'suis élastique dans mes gimmicks mais hélas, tic, je vois tout en toc"... Soudain, la carrière respectable mais particulièrement en coulisses d'une abeille ouvrière telle que Luc Aulivier prend une autre dimension... C'est un pur exercice de fantasme que d'imaginer les adaptations françaises des chansons des longs métrages disney réalisées par Serge Gainsbourg mais le fait est que Charlotte, quinze ans ou presque, dévoile sur ce disque un alter-ego au moins aussi cafardeux que Bambi dans la neige reniflant la carcasse chaude de sa mère qui vient d'être plombée dans la pelisse par la bande de chasseurs poivrots qui passait par là... Nous sommes en 1986 et, étonnament, alors que la santé de l'artiste-peintre ne fait que se dégrader, il va aligner, ici, quelques chansons particulièrement mieux troussées que celles offertes, trois ans plus tôt, à cette actrice qui a bâti sa carrière sur son regard bleu, sa pose glaciale et une entrée précoce dans la Grande Maison (Pensionnaire en 1972)... La rançon du coeur, I suppose... Gainsbourg plus inspiré par sa chair et son sang que par une énième comédienne qui veut faire la chanteuse, ça semblerait somme toute assez logique... Et pourtant, comme pour particulièrement enquiquiner les théoriciens les plus absolus de l'art, ce disque présente une moins belle cohérence que le "Pull marine" précité... Déjà, et le procédé restera toujours discutable, "Lemon incest" se clôt sur sa plage titulaire, ce duo père-fille-amants qui avait déjà été publié en 1984 sur l'album "Love on the beat" de qui ça ? affirmatif! avec les doigts ? no comment!, enregistré alors à New Jersey, et qui avait causé sa part d'émoi dans le grand public français déjà, encore, toujours frileux (nous n'oublierons jamais les ignobles slogans homophobes de ce printemps 2013, manipulation politique et/ou médiatique ne justifient pas la haine crachée par ces familles prétendument défenderesses de valeurs humaines) avec ses allusions sodomites entre garçons, son vocabulaire particulièrement cru et en-dessous de la ceinture, son autoparodie violente à démonter avec hargne la Harley d'à Brigitte... L'inceste de citron, superbe extrapolation musicale autour l'étude n°3 en mi majeur opus 10 de Frédéric Chopin, garde sa charge de malaise, trente ans plus tard, c'est dire la force d'un Gainsbourg quand il a décidé pour de bon de venir plonger le bourgeois dans des tonneaux de plumes et de goudron... Loin des courtisans polonais d'une George Sand finalement cent pour cent féminine, le premier disque de Charlotte ne manque pas de jolies respirations et s'ouvre sur l'une d'elles, "Charlotte forever", un autre duo avec papa qui s'épave à tout va et qui fait, aussi, écho au film du même titre sorti la même année, étude approfondie, nouvel exercice de provocation, d'une relation père-fille, avec ces gens-là eux-mêmes dans des rôles qui leur ressemblent, qui risque de déraper à l'occasion dans le pas permis ni par la morale ni même par la nature (c'est pas pour rien si les enfants consanguins ont des jambes asymétriques, une bouche sphérique comme un bec de calamar et une oreille unique, au milieu du front)... C'est accordé, s'il faut continuer à comparer les deux plaques (Philips/Phonogram nous y force, à tout le moins, en ayant réédité ceux-ci, et d'autres disques d'actrices ayant chanté du Initials SG, dans une livrée cohérente, dévoilant l'intention d'en faire une collection thématique), Charlotte ne chante guère mieux qu'Isabelle; constatons simplement qu'au moment des faits, l'une a quatorze ans et l'autre le double (1983 moins 1955 égale 28, soit 14 fois 2, oui, le compte est bon, mon cher Bertrand)... Musicalement, et à l'exception de ce Lemon Incest qui maintient une tension malsaine entre sa source classique et des teintes très synthétiques voire électro, tout le reste de la plaque est coloré de ce funk urbain qui aura marqué de son sceau "trottoirs sales, bouches d'égoût qui fument, gamins qui jouent dans le jet de la borne incendie" toute la fin de carrière de Lulu-les-grandes-oreilles... Les choeurs, particulièrement, sont en couleur et c'est de noir qu'il s'agit... On sait que Gainsbourg a vécu dans un mobilier de ténèbres, on sait aussi, au moins depuis 1964 et "Gainsbourg Percussions", que sa musique peut se vivre dans un camaïeu d'ébène... Ici, les organes virils de choristes que l'on se figure aisément dans le registre physique du sorteur de boîte de nuit que si tu viens un petit peu trop le chatouiller il va te gratter la face jusqu'au sang, offrent un contrepoint amusant à la voix forcément fluette de cette Charlotte gamine mais déjà effrontée, elle vient d'exploser, l'année d'avant, sur grand écran, devant l'objectif de Claude Miller... L'influence musicale de ce New-York entre deux eaux est d'autant plus inévitable que c'est là-bas (ou pas, d'ailleurs, je m'en moque, plus j'avance, plus je suis moyennement motivé par cette chronique, je la voyais beaucoup plus flamboyante avant de commencer à la rédiger), avec toute une série de requins de studio aux noms de là-bas (mais en s'appellant Stan Harrison, Thunder Smith ou Billy Rush, les gaillards pourraient tout autant être des acteurs philippins pour réalisateurs au rabais -message subliminal en cours, visitez le site nanarland.com, fin du message subliminal- ou des modèles de photoromans italiens) que l'enregistrement a eu lieu... Un autre duo délicieusement ambivalent, "Plus doux avec moi" attend l'auditeur avant cet "Elastique" dont je me suis précédemment moqué mais à propos duquel je vais devoir dire la vérité... "Elastique", c'est la dernière grand chanson pop écrite par Gainsbourg avant de caner; bien sûr, les paroles flirtent parfois avec le non-sens au profit d'effets euphoniques discutables (prises dans n'importe quel sens, des rimes en hic, hac et hoc, ça accroche l'oreille) mais c'est la nature même d'une chanson pop de ne pas nécessairement délivrer de message à l'encontre du sauvetage de l'Humanité (pour sauver quoi d'ailleurs, qu'il dit le salaud de nihiliste recroquevillé en chacun de nous)... La ligne de basse, en trois assauts brefs, s'installe dans les synapses dès l'intro du morceau et ne lâche plus l'attention, la mélodie sautille, c'est quasiment la seule fois du disque où Charlotte donne l'impression d'être heureuse et rien que ça, ça rafraîchit et ça soulage... Le solo de guitare, qui se radine sur la fin du tube, complète l'arsenal... "Elastique" est un succès, un de plus pour celui qui a tout de même gagné l'Eurovision et dont le consensus critique revient enfin sur ces envies de chansons juste efficaces, Gainsbourg est dual, depuis toujours, capable d'une légereté heureuse autant que d'une introspection cafardeuse; d'ailleurs, Brel aussi (qui, au passage et au mépris des médias parisiens en mal de repères, n'est pas le premier avénement de Paul Vanhaver) avait plaisir à faire rire autant que se suicider son auditoire... J'irai plus loin, car après tout c'est mon blog et je n'y ai pas été très sentencieux depuis longtemps, "Elastique" est la meilleure chanson française interprétée par une ado dans les années 80 (pourtant riche d'exemples du genre, de taximan fan de Xavier Cugat en père qui se barre sans t'emmener aux ciné tous les trois en passant par une Christine qui revit son Jules et Jim, un Billy qui s'est recoiffé la banane et un Rachid qui mange des biscuits plutôt que de l'huile -le p'tit beur et l'huile d'à Rachid-)... Sinon, il va falloir donner un rien dans la retcon et, donc démarrer par un peu de vocabulaire... Diminutif de "retroactive continuity", la retcon est le processus narratif, sempiternel dans ces exercices de narration filée que sont les aventures des super-héros ou les soap operas, qui consiste à agir sur le temps présent et à triturer le statu quo du récit en retournant dans le passé pour y modifier des éléments précedemments établis... Je vois bien, en tapant tout ça, que ça ne vous semble pas trop clair, voyons un exemple concret avec Wolverine, le griffu canadien champion du box-office, normalement vous voyez qui c'est (du moins, dans les films car sa vie éditoriale est autrement plus complexe et le nabot poilu est particulièrement moins sexy que Hugh "dans mon temps libre, je prends des bains d'ice-tea" Jackman mais, bref, passons, hop, autre chose); hé bien, Wolverine, dont la mémoire régulièrement effacée par les diverses expériences scientifiques qu'il a subi et la nature même de ses pouvoirs de régénération en font un robinet à retcon, Wolverine, donc, s'est appelé Logan dans le civil et avait un âge estimé à 80 ans maximum, pendant 30 ans de parution de comic-books; jusqu'au jour où l'on a décidé qu'il était né à la fin du XIXe siècle, dans une famille noble et que son nom de baptême était James Howlett; ce même Wolverine, dont le lecteur savait qu'il avait une fille adoptive et qu'une amérindienne était décédée alors qu'elle était enceinte de lui, s'est retrouvé affublé d'un fils adulte, dont aucun lecteur n'avait jamais entendu parler auparavant... Bref, c'est ça la technique de retcon, ne me demandez pas de vous expliquer ce qui se passe à ce niveau-là dans Days of our Lives, rien que la biographie de John Black vous ferait vomir la migraine à travers les dents grinçantes (moi, ça va, c'est de toute façon déjà le bordel dans ma tête avant même que je regarde mon épisode du jour, crapuleusement avancé, sur Vijf, depuis cette rentrée, à trop tôt par rapport au retour à la maison du boulot avec étape par la crèche, je suis sûr que la machine qui programme Vijf l'a fait juste exprès)... Donc, on en a bientôt fini avec cette chronique particulièrement décousue, pas la meilleure de ma production sur ce blog, if I say so myself, car nous voilà au moment retcon forcé... Il se trouve que ce disque s'intitule, en vrai, "Charlotte Forever" et qu'il ne comptait que huit chansons lors de sa sortie en vinyle en 1986... Ce n'est que lors de l'édition CD, en 1991, que Phonogram décide d'y rajouter "Lemon Incest" et rebaptise l'album... J'ignore comment une information aussi saisissante a pu me passer sous le nez... Mais voilà, y'a des jours avec et y'a des jours sans, on fait pas toujours ce qu'on veut dans la vie, c'est triste à dire mais plus rien ne m'attriste (faut-y que je sois à chercher à tirer à la ligne et à tuer le temps pour me retrouver à citer du Maître Gim's, tellement pathétique qu'il ne fait même pas rire)... A propos de tuer le temps, si vous avez une demi-heure avec laquelle vous ne savez pas quoi faire et que vous n'avez vraiment pas envie d'aller faire des longueurs à la piscine (ni de vous inventer une fille à peine pubère pour chanter avec elle des pseudo-cochoncetés), écoutez plutôt cet album.

Écrit par Pierre et petit pain dans ACI d'Hexagone | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

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