06/01/2014

359. "TOUT RESTE A DIRE" Georges Moustaki

moustaki tout reste à dire.jpgHeureusement que la numérologie n'est qu'une vaste couillonnade de plus, régurgitée à parts égales par les vautours du charlatanisme et les tarsiers écarquillés qui croient à leurs propres hallucinations, car, tout de même, 2 plus zéro plus 1 plus 4, ça fait 7... Et en arithmancie, ce chiffre, déjà symboliquement bien lourd (les jours de la semaine et le tralala de la création démiurgique; les nains et toutes ces suspicions de gang-bang avec la belle-fille de la reine; le nombre de têtes, avant le délire des repousses exponentielles, de ce ravissement cryptozoologique qu'est l'Hydre; la neutralité du PH, aussi) représente un chemin de vie basé sur la curiosité extrême et la recherche de la connaissance; soit, en termes clairs, la route la plus rapide vers de graves ennuis... Pour rappel, Tomas de Torquemada et ses amis flagelleurs n'eurent jamais tant mal au coude et au poignet qu'en tentant d'extraire la science de l'esprit des Sévillanais trop portés sur l'empirisme éclairé au détriment du dogme assombri... Sept, preuve de plus, c'est aussi le total, du rouge au violet, de couleurs ensoleillées qui explosent à travers le prisme des gouttes de pluie... Or qu'aujourd'hui, pour cette très expédiée rétrospective, je n'envisageais d'avoir recours qu'au blanc et noir, comme nous l'indique la pochette de notre disque du jour... Je jette l'indigo, le bleu, le vert, le jaune, l'orange; je ne garde que le blanc de cet habit pontifical qui ne cachait pas le noir des bottes HJ et n'a pas non plus caché le noir des képis des généraux de la junte... Noirs, pour toujours, les cadavres échoués sur le sable blanc de Lampedusa... Blanc, le vide apparent dans le regard de la shampouineuse aux longs cheveux noirs (paix à son audimat, il semblerait que son inspiration de gloire s'essouffle)... Noires, les fumées lourdes que recrachent les poubelles de Boston; blancs, complétement, même pas un peu basanés (les chantres de l'amalgame ont soupiré de soulagement lorsqu'ils ont appris que, quand même, ils étaient musulmans), les frères Tsarnaev... Noires, totalement, de ce cuir gestapiste, les idées ahanées par la masse bien blanche de la manif pour tous... Blanches, pourtant, les chemises de Vincent et Bruno, à la mairie de Montpellier... Noir, par contre, le sang caillé de Clément, rue de Caumartin... Blancs, les cheveux sur la peau noire de Madiba dans cette Afrique du Sud pour toujours bicolore... Noire, la terreur des badauds piégés dans le Westgate kényan, à la veille de la layette évidemment toute blanche de George Alexander Louis... Et noir le jean's en skaï de Loulou dont la disparition, au final, m'aura prouvé que je ne suis vraiment un rockeur que dans l'esprit et pas dans la pose... Car la perte d'une idole qui m'aura, à titre personnel, le plus attristé en ce 2013 écoulé, alors même que la maladie ne lui permettait plus de chanter ni de jouer de la guitare depuis plusieurs années, restera le décès de Moustaki... Même s'il était devenu tout tout blanc (comme un loup, on en reparle peut-être plus loin) sur ses deux dernières décennies terrestres, El Metteko ne manquait pas de broyer sa part d'idées noires, derrière cette barbe poivre et sel particulièrement pâtre grec, tsatsiki blanc, olives noires... Alors, autant un disque qu'un autre, "Tout reste à dire" est sorti en 1996 et venait, une fois de plus, me forcer à me distinguer de mes condisciples tous occupés, dans leurs kots, à écouter Oasis, Fun Lovin' Criminals ou Beck... "Hein, quoi, le nouveau Afghan Whigs ? Oui, une tuerie, à coup sûr... mais moi, ce soir, je soupe tout seul avec le dernier Moustaki, merci" que j'aurais pu leur dire à tous ces camarades de stress post-traumatique des sessions d'examens... Et parce que le poids des années n'a jamais été un obstacle (si ce n'est à cause du syndrome respiratoire qui sera venu changer la donne de ses derniers jours, l'aura forcé à prendre le pinceau et la gouache plutôt que la guitare et le micro) pour celui qui avait commencé sa carrière solo à un âge où les idoles yé-yé envisageaient déjà la retraite, ce disque nous livre un Moumou en très grande forme... Sa guitare aiguillonne toujours autant qu'elle peut flanquer le bourdon et elle s'entoure ici des teintes de circonstance, à travers le piano d'Yvan Cassar, le saxo de Cacaù ou l'accordéon d'Arnaud "Nano" Méthivier... Sa voix, sans fatigue, reste tout de même plus dans le registre de la camomille que du tabasco mais quelques duos bien placés (Enzo Enzo sur "Des mots démodés", Nildà Fernandez sur "Demande de réparations pour dommages de guerre") permettent d'assaisonner le tout de manière bien fraîche... Puis, il y a la plume du maître, ce loup blanc, donc (comme le définit notre compatriote Daria de Martynoff sur la chanson du même titre, en troisième quart du disque) cette facilité à la rime riche et aux récits troussés à l'économie du verbe pour extraire au mieux le sens du propos... "Chaque instant est toute une vie / Demain est un autre aujourd'hui"; "Dans la ruelle (en l'occurrence, l'une de celles de l'Ilôt Sacré où Georges a traîné sa libidineuse jeunesse) on trouve ce qu'on vient y chercher / Des tigresses, des louves, des pucelles fanées / Des chattes de gouttière qui miaulent dans leur vitrine / D'étranges écolières qui montrent leurs poitrines" (si je voulais céder à un calembour particulièrement détestable, j'épinglerais que bien que les bordels ont laissé la place aux restaurants, force est de constater que l'on trouve toujours de la moule à l'étal dans cette rue des Bouchers); "Il y avait dans l'air un air de paradis / les robes étaient légères et les filles aussi", entre autres nombreux exemples... Et cela dit, le vers le plus percutant de cette galette (des rois, bien sûr, nous sommes le six janvier tandis que je tape ces quelques mots), ce n'est pas la gueule de juif errant qui l'a pondu mais le poète Jean-Pierre Rosnay qui, dans la plage titulaire, à chaque fin de couplet, offre cet émiettant aphorisme : "Les coeurs sont comme des tirelires / Pour en voir le fond, il faut les briser"... Inutile de dire que si je veux conserver quelque illusion sur mon éventuel capacité à écrire de la poésie, je fais toujours bien attention à me tenir à distance émotionnelle de cette phrase... Au-delà, plusieurs autres collaborations interviennent à l'écriture, avec des parti-pris parfois cocasses... Si, en 1996, on ne s'étonnait plus depuis un bon quart de siècle d'entendre Moustaki chanter en brésilien ("Ave Maria no morro" de Herivelto Martins), il y avait quelque chose d'inédit à l'entendre s'essayer au phrasé anglo-saxon, sur ce "Gentle Jack" commis par le romancier noir Jérôme Charyn... Et puisque Moustaki était tout à la fois hédoniste et modéré et que Janus est, de toute manière, bicéphale, clef et verge, porte et cheminement, nous refermerons cette année 2013 au second semestre lourd à mourir de moments déplaisants (contrebalancés, à peine, par la nécessaire prise de conscience dont il n'est pas besoin de s'apesantir ici) et nous ouvrons l'année quatorze avec une bonne dose d'impudeur : bébé n'est plus un bébé du tout; ce matin, il a entamé ce long voyage académique qui le conduira, qui sait, jusqu'à un doctorat, une chaire ou, c'est tout aussi bien, une passion dévorante pour le débouchage de tuyauteries, le récital de piano à l'opéra de Sydney (des touches blanches, des touches noires), le travail, col tricolore sur sa blouse blanche, du chocolat noir. 

Écrit par Pierre et petit pain dans ACI d'Hexagone | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

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