15/01/2014

361. "LIQUID LOVE" The Experimental Tropic Blues Band

uncdparjour luiqidlove.jpgC'est une histoire belge, il en faut... Mais ce n'est pas l'une de ces histoires où les murs s'effritent, les bébés boivent la bière brune au biberon, il y a des cacas devant les portes d'entrées et nous allons à l'église avec des boules quiès... C'est l'histoire de trois garçons (forts sympathiques et plutôt liégeois, l'exclusion mutuelle n'est pas de mise) qui ont cru à leur rêve, avec leurs tripes (leurs "bites électriques") et leurs instruments de musique... "Des parkings souterrains de Droixhe aux studios de New-York", qu'on aurait écrit en arial black en sous-titres des images tournées pour l'occasion si on avait travaillé pour "confessions de tellement l'instant vrai de ma vérité intime"... Mais là, on écrit seulement en verdana (pour le repos de vos yeux, merci de dire merci) pour le plusse mieux blog de ce coin discret de la toile mondiale... L'histoire, quelle que soit la police (de doo doo doo de da da da), est la même : les Tropics ont réussi, ils sont beaux, ils sont grands, ils sont sexys, ils sont bruyants... Il s'appellent, pour de faux, à la cité, de manière passe-partout, pour ainsi dire reversés dans ce chaudron où les journalistes judiciaires vont piocher les prénoms d'emprunt; à la scène, larger than life, les trois larrons de ce crucifiant Experimental Tropic Blues Band charrient des pseudos flamboyants, auto-baptisés aux fonts emplis de lave, de sang et de sueur du plus méchant rock'n'roll qui soit... Devil D'Inferno tape sur de la peau; The Boogie Snake gratte des cordes en métal, souffle dans un rectangle en métal, chante et hurle dans une boîte en métal; Dirty Coq fait de même, mais avec des cheveux châtains courts, contrairement au serpent qui avait encore, il y a peu, une longue queue de cheval toute blonde... Tous les trois, mais ça c'est du détail inutile qui veut juste jeter de la poudre aux yeux et faire croire que je suis un intime du groupe, têtent à la même bouteille de whisky avant de monter sur scène... Car, "this record was made with the help of the French-speaking Community of Belgium" oblige, TETBB, c'est tout de même avant tout une histoire de concerts plus que d'enregistrements studios (même si je ne manque d'anecdotes poudre aux yeux ni sur les uns ni sur les autres)... Par exemple, et tant qu'on évoque les pseudonymes de nos petits boulets sauce lapin, vous saurez désormais que le leader malgré lui, ledit Dirty Coq, s'est précédemment appelé Dirty Wolf et, encore avant ça, Psycho Tiger... Je ne dois normalement pas vous l'apprendre, il y a dans la langue américaine (nonobstant l'imminence statistique de l'anglais à devenir la seconde langue parlée sur le territoire désuni derrière l'espagnol) certains mots tabous, censurés d'un biiip sonore dans les médias audiovisuels, des mots qui partagent pour la plupart la caractéristique de n'être composés que de quatre lettres de long... Loin de moi l'idée de m'offrir une transgression à bon marché en étalant ici la litanie de ces four-letter words, il suffit de savoir qu'ils sont pour ainsi dire tous liés à l'imagerie de la sexualité cracra pour que vous les imaginiez sans mal... L'un d'eux signifie le phallus et se prononce comme le mari de la poule... Jon Spencer (tiens, le voilà, j'aurais dû le citer plus tôt, cette chronique aurait eu plus de sens d'emblée), qui a donc supervisé, arrangé, mixé, tripatouillé, produit le disque du jour, cet amour liquide qui sous-entend déjà des tas de choses à propos de fluides corporels gélatineux, s'est tapé une bonne barre de rire (comme y disent les jeunes d'aujourd'hui) en découvrant le training de la marque Le Coq Sportif que Dirty Wolf avait sur le dos en studio... Ni une ni deux, Spencer (qui, à travers sa Blues Explosion et le duo Heavy Trash -mené de poigne velourée dans un gant de crin avec son complice slash apprenti slash disciple slash amant slash guitariste Matt Verta Ray également aux commandes du CD d'aujourd'hui-, s'impose comme l'autorité ultime en matière de rock garage) décrète la rebaptisation (oui, ce mot n'existe pas et oui, je m'en fous) du Loup Cradingue en Coq (mais donc, c'est plutôt Sgueg qu'il faut lire) Cradingue... Au-delà de ça, rares prétendants au titre officieux de meilleur groupe de rock issu de la Fédé W-B (j'en connais bien l'un ou l'autre, des femmes mortes qui se laissent conduire dans le Hainaut ou des géants verts à la consonne doublée sur Bruxelles, mais vraiment, ils sont peu, peu, peu -et avec tout le respect qu'on peut avoir pour les vahinés des uns et les dictaphones bon marchés des autres), les Tropics ont sorti, en cette année 2012, une plaque hot, hot, hot, témoignage enfin fidèle (il fallait un vieux roublard comme Jon Spencer à la console pour tirer cette substantifique moëlle) de la fureur et de la frénésie qu'ils déploient sur les podiums d'un peu partout (comme vous lirez ces lignes, ils auront achevé leur saison 2013 sur des scènes allemandes, jusqu'à Berlin, et françaises, même Clermont-Ferrand, pour dire)... Ca démarre avec ni plus ni moins qu'un gros direct du droit dans la mâchoire; "The Best Burger" et ses 150 secondes de bruit déliré (on sait qu'il y a là de la batterie, du piano et, vraisemblablement, des paroles construites) sont tout à la fois l'ouverture du disque et son single d'accroche... Ne me demandez pas mon avis, je ne suis pas objectif, surtout quand je me fantasme grand copain du trio, mais c'est là le meilleur single de rock de toute l'année 2012 en Belgique... Puis, paff, zoom, kablam (en grosses lettres dynamiques et colorées comme dans une scène de bagarre entre Adam West, Burt Ward et Cesar Romero), les Tropics prennent leur monde à contre-pied, en enchaînant trois morceaux beaucoup plus carrés (à défaut d'être propres) : "Keep this love" viendrait quasiment brouter dans les champs de la country avec un harmonica sautillant qui sent bon l'orange blossom special; "Worm Wolf", avec sa rythmique funky, tire le prince Roger Nelson de son repos, transformant le kid en zombie vermoulu; "Eat Sushi", comme son titre l'indique, est un instrumental démembré vaguement japonisant, comme la pituite collante d'un godzilla qui aurait abusé du saké la veille au soir, c'est une mauvaise idée de s'enfiler une gorgée de distillat de riz pour chaque bille du pachinko qui passe à côté du but; "Can't change", avec son chaloupé en crescendo et les tremolos fiévreux dans les voix de nos gaillards, ressemble à s'y méprendre à une chanson d'amour, si l'amour, c'est se percuter sans parler entre deux poubelles industrielles dans une ruelle qui pue les entrailles de poisson... Un demi-disque sans protubérances incontrôlables, ça n'est pas suffisamment garage et "Nothing to prove", qui suit, remet les pendules à l'heure (roooo-daaaa-niiii-aaaaah), en deux parties... La part 1 est un irrépressible collage bruitiste qui mène, une minute plus tard, à la part 2, où s'agitent des lambeaux de chanson dans un foutoir particulièrement roboratif... Puis "Do it to me", avec sa métrique toute synthétique, confirme ce que l'on savait déjà : l'Experimental Tropic Blues band est un énorme groupe de rock par sa propre valeur mais aussi parce qu'il sait à quelles sources revenir s'abreuver de loin en loin (et puis, quand on enregistre un album de garage à NYC, on devrait tout simplement être contractuellement obligé d'aligner au moins une réminiscence de bon aloi aux brûlots vomis par Alan Vega et Matin Rev, il y a déjà 35 ans de cela; c'est, on l'a dit, sur le phénix premier album de Suicide que le rock a sauvé son âme en s'immolant le corps)... On en viendrait déjà à approcher de la fin du disque, "Break Up" défile comme une crise d'épilepsie : on en sort sans souvenirs clairs mais avec la sensation que quelque chose a mal tourné pendant qu'on était plus vraiment là... "Sex Games" fera sourire par son monologue libidineux de fin de compo, en français dans le texte (la Fédération a mis des sous dans cette histoire, ne l'oublions pas, je ne peux m'empêcher de penser que si la ministre Fa li la La la la avait su pour quel objet brutal et jouissif elle avait dénoué les cordons, elle serait partie en hurlant à l'exorciste)... "Holy Piece of Wood", de loin le plus long morceau de la plaque, à presque cinq minutes, pourrait passer pour un éventail, un récapitulatif, de tout ce que le groupe est capable de variations dans les limites techniques est philosophiques, qui frisent parfois l'ukase, du rock garage... Et voilà "Fantasyworld", qui clôt l'affaire; si la plage d'ouverture assommait d'entrée, on peut s'imaginer sans peine avoir titubé tout au long de l'ébourriffante écoute de cette galette, on s'est écroulé, on a voulu se relever, "Fantasyworld" et ses refrains choraux place un coup de matraque téléscopique juste à l'arrière du crâne : on est plus désormais qu'un tas de chair autrefois humaine, on tremblote, en recroquevillement foetal, sur le trottoir de la musique grand public, on balbutie, péniblement : "le rock vrai, c'est plus fort que toi" et on trace, sans force, du bout du doigt, avec ces décibels sanglants, dans le caniveau où l'on trouve la meilleure musique : "l'Experimental Tropic Blues Band m'a tuer".      

Écrit par Pierre et petit pain dans Eendracht maakt kracht | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

Les commentaires sont fermés.