27/01/2014

362. "LIEGE AND LIEF" The Fairport Convention

liegeandlief.jpgMe voici, en ce janvier vieillissant, une fois de plus et malgré moi, soumis à un rien de stress post-traumatique des examens universitaires, happé, dans mes moments d'inattention, par le vortex de mes souvenirs solboschiens... Dans ces années-là, un autre siècle, un autre millénaire, le jeudi en fin d'après-midi, nous nous entassions dans l'hémicycle dédié à l'inventeur du plastique pour écouter monsieur le professeur, à l'allure bien plus sinistre que son propos, nous conter les dédales du château kafkaïen, les vices de l'endoctrinement des salamandres de Capek, les modalités d'absorption du soma et les atermoiements d'Helmholtz Watson, entre autres joyeusetés... Utopie, contre-utopie, dystopie, les termes, alors vagues si pas méconnus, n'avaient soudain plus aucun secret, perdant au passage de leur mystique, gagnant, pour autant, en fascination... Des textes anciens de Thomas More aux détournements post-modernes de Huxley, Orwell ou Burgess, les valeurs sociétales et leur remise en cause ne faisaient plus aucun doute... Comme pourrait dire un chroniqueur littéraire qui aurait de l'esprit (il faut bien qu'il y en ait, c'est statistique) : "On ne lit pas William Gibson comme on lit la collection Darkiss"... Mais le fait est, en soudain clair-obscur sur mon air renfrogné, penché sur mon clavier azerty, que j'ai perdu le fil de mes idées... Bref, de sous-genre en exercice de style, j'aurais voulu vous entretenir de l'uchronie, une niche probablement encore plus méconnue que la dystopie... Entraînement mental qui amène à décrire des réalités proches mais divergentes, l'uchronie stipule qu'un événement, considéré capital mais parfois particulièrement trivial, modifié dans le passé plus ou moins proche a entraîné, au temps présent, l'émergence d'une société aux différences plus ou moins criantes... Sur le mode, bien connu des lecteurs de comics, du "what if ?", l'uchronie permet donc, très souvent, un commentaire social, économique, assurément politique... De nombreux récits uchroniques, parmi les premiers de ce sous-genre qui a pris de l'ampleur dans les années 60, partent d'un point de divergence évident; pour le vingtième siècle, on a beaucoup utilisé l'idée de "tiens, et si que c'était les Nazis /les Japonais /les Soviétiques, qu'y z'avaient gagné la deuxième guerre mondiale ?"... Les fans de la série télévisée "Sliders" (il doit bien en rester quelques-uns) auront tout de suite reconnu là l'un des ressorts narratifs utilisés pour justifier certains statu-quos dans les dimensions alternatives visitées par l'improbable quatuor (ainsi, de cet épisode qui explique comment les fusions d'entreprises au Texas se règlent au duel de cowboys, à l'arme à feu, en pleine rue car l'état à l'unique étoile a gardé son indépendance à l'issue de la guerre civile)... Juste pour remuer de la vieille misère politique, à coup de diamants offerts par des dictateurs cannibales qui auraient servi à financer des avions capables de détecter des nappes pétrolifères, je peux signaler que Valéry Giscard s'est essayé à l'exercice il y a peu, avec une uchronie qui conte la vie en France d'aujourd'hui alors qu'il y a deux cent ans, Napoléon serait revenu victorieux de sa campagne de Russie... Oui, l'uchronie n'a de véritable intérêt que si le parti-pris de départ n'en a pour le lecteur lui-même... Et tout cela, bien sûr, ne peut se confondre avec la simple anachronie... Elle aussi de racine étymologique grecque antique, l'anachronie évoque un temps bouleversé par un simple détail, une impossibilité technologique/ culturelle/ morale, telle que Léon Zitrone qui présente le JT en toge, 105 minutes avant l'an zéro, une ouvrière de chez Motorola qui sort de ses ateliers, en 1948, avec un GSM à l'oreille ou, bien sûr, six troubadours qui parcoureraient les chemins boueux de la lande d'Angle médiévale, avec leurs guitares électriques dans le dos et leurs amplis à bout de bras... Ah, ben, tout de même, nous y voilà... Mais, suis-je forcé de reconnaître, à l'issue de certaines des pires circonvolutions qu'il m'a été donné de rédiger sur ce blog, vous me les excuserez si l'entourloupe vous semble tressée avec une ficelle trop voyante... Bref, automne 1969, The Fairport Convention est établi comme le groupe le plus prééminent de la scène folk anglaise... Mais le club des cinq plus une fille va marquer d'une empreinte indélébile tout le panorama rockeux pour des décennies avec cet à-priori tout simple : ils allaient désormais traiter leur répertoire traditionnel comme si c'était du rock de l'époque; aujourd'hui, ça semble acquis, le processus n'a plus rien de surprenant mais il y a 45 ans d'ici, c'était d'autant plus perturbant que c'était le voyage inverse qui était initié par les précurseurs du prog... Ceux-là, d'abord des rockeurs, avaient décidé de teinter leur musique d'influences classiques et médiévales pour des résultats forcément inégaux et pompiers; ici, nous sommes d'accord, la Convention, forcément folkeuse, est venue aux sonorités électrisées, forte de sa maîtrise prérequise du répertoire trad... La preuve est éclatante, dès la première écoute (et tout autant après des dizaines et des dizaines, voici un disque dont j'ai bien du mal à décoller l'oreille), c'est cette recette qui fonctionne, cette approche qui a de la valeur... Venir au style quand on possède la substance plutôt que de tenter des greffons de suppléments d'âme sur un squelette qui ne tient debout que par la volonté d'être une vedette... C'est, et je ne parlerai probablement plus jamais de rock-prog après la sentence que je m'apprête à vous asséner (car je vais me faire déchiqueter dans les parkings souterrains par les fans de Marillion même si son leader historique possède une espèce de sixième sens; mais oui, Fish tique -ouilleouille, ça c'était mauvais), c'est, que je disais, toute la différence aveuglante entre des rockeurs qui jouent bien, voire très, très bien (Hackett, Emerson, Squire, Waters, vous connaissez la clique, vous écoutez Classic 21, j'parie) et The Fairport Convention qui se "contente" de jouer "vrai"... Tout ça s'attaque par une invective aux ménestrels en vadrouille ("Come all ye") qui permet à ce long playing pourtant si rock de s'ouvrir sur une ligne de violon... Forgées au feu médiéval de la tradition, les mélodies sont évidemment toutes aiguisées comme le métal, à tel point que les paroles, nourries de grammaire ancienne et de vocabulaire désuet, peuvent se laisser entendre sans s'écouter vraiment (ce qui, j'en conviens, va un rien à l'encontre de l'esprit même de la chanson traditionnelle qui, par essence, avait divers messages, informations, leçons de vie, édifications des masses, à faire valoir mais le fait est que ce disque, malgré le beau travail de restauration du label Island, garde son amplitude d'époque, à savoir un sous-mix flagrant qui, tout en rendant justice à la volonté de dénuement du groupe, ne fait pas couler l'écoute comme une source cristalline au coeur des collines celtes -bref, dans la voiture, le matin, à devoir faire attention aux autres automobilistes clairement bien moins réveillés que moi, tout en maintenant la conversation avec le petit bonhomme assis à l'arrière, je n'ai pas toujours la capacité, malgré mon bilinguisme avéré, de décrypter tous les récits développés dans les huit morceaux de ce disque)... Puis surgit, après cette ouverture signée par le groupe, un traditionnel particulièrement aérien, aux arpèges déliés : "Reynardine" qui, comme son nom permet de le deviner, met les jeunes filles en garde contre les divers sévices corporels, éventuellement érogènes, que leur réserve la créature titulaire, un renard-garou... Mais ce "Reynardine", c'est avant tout la confirmation d'une donnée rockologique que le grand public ignore copieusement (en même temps, si des renard-garous ça existerait, ils boufferaient le grand public avec délectation et des bons coups de canines au lieu de venir croquer nos poupoules au milieu de la nuit; si votre voisin, justement comme de par hasard roux de cheveux, revient tard aux petites heures du potron-minet avec, étonnament, des petites plumettes coincées entre les dents, ni une ni deux, je serais vous, je m'inquiéterais, des fois que les renard-garous, ça existerait, et tout ça) : Sandy Denny (morte en 1978, à 31 ans, des conséquences d'une bête chute d'escalier aggravée par des années d'abus de cocaïne) était l'une des plus grandes chanteuses de rock des années 60; décennie pourtant incontournable du rock, qui de Janis Joplin en Mama Cass, par Grace Slick et via Joni Mitchell, ne manquait pas de figures féminines imposantes et talentueuses... Sur la seule base de "Reynardine", Sandy Denny se hisserait sur le podium d'un éventuel top autant des chanteuses rock s'il me venait à l'esprit d'en compiler un et que, surtout, mon agenda trépidant veuille me laisser un créneau disponible... Bref, Richard Thompson à la guitare (le seul, pour le coup, qui poursuivra une carrière au succès commercial après ces fastes années de la Convention), Simon Nicol à la guitare, Dave Mattacks à la batterie, Ashley Hutchings à la basse et Dave Swarbrick au violon vont ensuite donner la pleine mesure de leur maîtrise sur leur revisite de "Matty Groves", un énorme standard anglo-saxon, trituré de toutes les manières au fil du temps, plus connu de l'autre côté de l'Atlantique sous le titre "Shady Grove" (et qui, tout en restant centré sur l'amour et le sexe, raconte alors une histoire bien moins glauque)... En quelques mots, dans ce récit d'adultère et de vengeance, on découvre comment la Dame des environs se trouve éprise d'un villageois qu'elle ramène chez elle, en l'absence de son époux et Seigneur, consomme dans les draps puis se fait trucider par le mari trompé qui, au final, fait enterrer sa femme avec son amant mais en demandant que l'on place sa dame au-dessus dans le tombeau, pour signifier, jusque dans la mort, son appartenance aristocrate... Cela dit, dans les cinq minutes que dure ce chant (auxquels les Fairports vous rajouteront bien volontiers une suite instrumentale de trois minutes qui sera le moment de la galette qui flirtera le plus avec les codes du prog), nous pouvons (en l'occurrence, "je peux" à moins que je n'utilise le nous majestif ou, qui sait, que je sois soudainement devenu schizophrène, atteint de trouble dissociatif de l'identité; en tout cas, je ne sais plus si je l'ai dit mais je le répète ici, la récente et particulièrement sous-estimée série "United States of Tara" fait pour toujours partie de mon top autant de séries préférées de tous les temps pour peu qu'il me vienne à l'esprit de rédiger un top autant consacré au séries TV dans la mesure où mon agenda trépidant ne me laisse aucun créneau bla bla bla, ça fait encore des lignes de gagnées à rédiger mes bêtises comme elles me sautent dans la tête), nous pouvons, qu'il écrivait (ah, bravo, je me parle à la troisième personne maintenant, toute la panoplie du n'importe quoi est donc bien là), nous pouvons épingler un rythme narratif tout médiéval : la résolution du conflit prend un seul vers (contrairement au poivrot du coin, mais ce n'est pas le sujet), Lord Donal plaque sa femme au mur et lui transperce le coeur; par contre, plus tôt, il nous faut un couplet entier pour décrire la course du servant qui a entendu les propositions salaces de Lady Donal au petit Matty Groves et s'en va "dans les champs de maïs lointains" prévenir son suzerain, le texte expliquera même qu'après avoir couru à travers la plaine, le servant est arrivé à une rivière, a enlevé ses chaussures et s'est mis à nager... Et la face A se termine avec calme et mélancolie sur une petite ballade inspirée, servie par les arpèges de Richard Thompson... Retour au traditionnel pur et dur sur la face B avec une sempiternelle histoire de Déserteur, dont la conclusion pacifiste n'a pas pris une ride... Vient alors un medley de quatre petits instrumentaux sur lesquels vous devriez voir notre héritier se gigoter, sur le carrelage devant la châine hi-fi, dans son siège auto, les bras qui battent, la tête qui opine rageusement, vous le connaissiez déjà fan de rock dur (relire chronique 342), vous le découvrez friand de jigue endiablée et de bourrée fiévreuse, c'est la magie de ce blog... De magie, qu'il en sera ensuite question à la pelle avec "Tam Lin", l'autre morceau le plus prog du disque, porté, lui, sur ses sept minutes vingt secondes, uniquement par la guitare électrique et la batterie... Si l'on ne savait pas que l'histoire de cet homme transformé en elfe par la reine des fées et dont une jeune fille tombe amoureuse puis enceinte de lui et va le sauver après qu'il se transforme en salamandre, en serpent, en que sais-je-encore puis en morceau de charbon ardent qu'elle doit balancer au fond d'un puits, était une véritable comptine écossaise ancestrale, on aurait aisément pu croire que les Fairports avaient eu, un soir ou l'autre, la main lourde en imbibant leur petits buvards... Mais donc, oui, cette histoire abracadabrante nous vient du fond des âges et a survécu jusqu'ici, prouvant à sa manière la suprématie acquise dans la culture de masse par l'approche fantastique sur l'approche scientifique (mais ça, c'est le débat de la prochaine fois)... Une dernière chanson, "Crazy Man Michael", signée Swarbrick et Thompson, achève d'entretenir la confusion entre répertoire et création et fournit les clés du concept : The Fairport Convention ici, sur cet album qui aura été leur troisième sortie de l'année 1969 (ah ça, on ne répétera jamais trop comment, à l'époque du vinyl, il était impensable qu'un artiste passe deux années entières sans sortir de disque alors qu'aujourd'hui, avec le format digital, le public serait presque surpris si une vedette sortait deux disques en l'espace de trois ans), décide de composer à la mode d'antan et de reprendre à la sauce du jour... Avec ces 45 ans de délai, et l'évidente influence qu'aura eu cette plaque, l'idée semble désormais passée dans le vocabulaire de base de la musique populaire mais c'est peu dire qu'à l'époque, ces messieurs les critiques étaient plutôt dubitatifs en découvrant ce parti pris inédit; ces messieurs les critiques qui étaient presque sinistres, à l'instar de ce professeur sépulcral dont le cours ex cathedra d'automne n'était guère rehaussé, de 17 à 19 h, par le soir déjà tombé, le froid déjà pinçant, l'hiver déjà imminent; derrière son éblouissante expertise de la littérature slave, nous lui trouvions des airs de vampire, nous ne pouvions pas savoir qu'il était un renard-garou...

Les commentaires sont fermés.