06/02/2014

363. "TRAVELLERS IN SPACE AND TIME" The Apples in Stereo

travellersinspaceandtime.jpgEt nous pouvons poursuivre ces réflexions autour de la littérature de genre en constatant sans mal que la fantasy (héroïque ou pas, boardschool magique ou pas, avec des vampires qui scintillent ou des adoslescents qui se massacrent à coup de flèches enflammées ou pas) a supplanté la science-fiction dans tous les médias et, a fortiori, ce bon vieil assemblage de cellulose imprimée que nous continuerons à appeler des livres... Mais le fait est, indéniable, que la transposition du phénomène commercial à la société en général laisse bien envisager le pire... C'est la crise socioéconomique, il n'y a guère qu'une poignée d'ultramilliardaires réfugiés dans leurs tours d'ivoire (le chiffre est tombé : ils sont 85 à posséder autant de liquidités que la moitié de la population terrestre) et leur îles au sable tout aussi blanc qui peuvent se permettre de jouer à en simuler les effets; tous les autres, dont nous sommes, en souffrent et constatent bien qu'il y a cinquante ans d'ici, une famille de cinq pouvait correctement vivre avec un unique salaire alors qu'aujourd'hui, deux parents en équivalent temps plein et un enfant unique doivent jongler pour s'octroyer un éventuel petit plaisir consommatoire... Il me semble évident que nous trouvons dans la fantasy une évasion nécessaire, un imaginaire beaucoup plus facile à gérer, avec ce prérequis d'un bien absolu qui triomphe d'un mal absolu (certes, George RR Martin est parvenu à s'en éloigner mais il noie le poisson dans bien du sang et de la sensualité, obtenant à la fin une évasion un rien plus adulte mais tout aussi efficace)... La SF, face à cette déferlante d'épées votives, de parchemins magiques, de baguettes de sureau et de menottes en velours, doit, par définition, s'ancrer dans la réalité scientifique... Donc, échafauder des probabilités qui répondent à nos constantes physiques (même si, trou de ver ou pas, il devient de plus en plus improbable de se balader dans le temps; et pourtant, la terrible vision de la différenciation génétique future au sein de l'unique race humaine qu'a eue Herbert George en visitant ses Elohim et ses Morlocks vient toujours me serrer la gorge quand, par hasard, dans la file du Quick devant moi, je tombe sur une famille qui se balade la bouche ouverte et l'oeil éteint, dont la mère, agressivement analphabète, est obligée de pointer du doigt sur le tableau coloré ce qu'elle a envie de manger et qu'elle anonne sans respirer le texte qu'elle s'est répété dans la tête, empêchant la pauvre caissière acnéeuse de poser les sempiternelles questions contractuelles... grand ou moyen menu, coca comme boisson, ketchup ou mayonnaise ? Et la maman morlock de finalement décider de passer le relais à la seule de ses filles qui ne tombera pas enceinte avant ses seize ans)... Il est assez édifiant de relire quelques textes de SF des dernières décennies et d'y déceler, souvent, une vraie vision futuriste qui s'est, in fine, avérée... Car, de toutes manières, comme aurait pu le dire un quelconque critique littéraire trop prompt à la formule et qui, de toute évidence, ne pouvait pas s'attendre à servir d'exemple prétexte deux fois de suite dans ce blog de plus en plus sentencieux : "On ne lit pas la collection Darkiss comme on lit du William Gibson"... Mais, nonobstant les goûts, les couleurs, les arômes et les teintes, je dois bien avouer un faible, lié probablement à une certaine nostalgie, pour ces futurs redécouverts, à travers les médias... Nous sommes en 2013, bien sûr nous n'avons pas de voitures volantes ou de baskets qui se lacent toutes seules mais qui oserait affirmer que les 90 minutes de bouchons, chaque matin, sur notre ring capital, ne ressemblent pas aux ouvriers amorphes, sur les tapis roulants de Métropolis ? Qui pourrait dire, englués que nous sommes à nos écrans personnels, sur des appareils mobiles qui, de Shazam en Siri, deviendraient, pour certains, des amis plus précieux que des humains si, d'aventure, on les dotait d'un orifice à usage sexuel, qu'Hal 9000 n'est pas déjà là à lire sur nos lèvres, de son unique oeil rougeoyant ? Evidemment, les vrais robots dorment encore dans des labos souterrains cachés sous des hangars industriels couvertures et pourtant nos aspirateurs dansent et virevoltent tous seuls autour des pieds des meubles, autour des chats lourdauds endormis la gueule à moitié dans leur gamelle de pâtée (à ce moment-ci de cette chronique, vous devez être peu, mes lecteurs chéris, à entendre un renard jaunasse vous proposer de goûter à la pâtée du chat mais si c'est votre cas, je vous bisoute beaucoup)... Mais à la veille de l'avénement d'Homo Ciberneticus, tandis que nos coeurs sont suppléés depuis cinq décennies déjà par des boum-boums artificiels, que nos artères fonctionnent encore mieux en polymères et que la médication est véhiculée jusque-là où ça fait vraiment mal par des nanotubes de graphène, la question demeure : "Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?"... Non, bien sûr, sans même devoir lire Philip K. Zgeg, nous savons tous, grâce au frère Scott qui ne se prénomme pas Tony que le test de Voight-Kampff est à même de confondre toutes les Sean Young qui s'ignorent, sous ces néons japonisants dans des voitures qui volent (on y revient, voilà tout de même un mythe futuriste qui s'écroule de plus en plus; au mieux, et c'est à souhaiter d'ailleurs, nos véhicules futurs se conduiront tous seuls avec une sécurité que ne pourrait jamais égaler cette irritabilité que ressent tout humain dès qu'il se place derrière le volant)... La vraie question, c'est : "What do you see when you dream about the future ?"... Et c'est donc l'interrogation lancée à nos oreilles par The Apples in Stereo sur ce disque du jour, leur dernière sortie en date même si l'objet date déjà de 2010... Mais qui, les qui donc, qu'on dit tout haut ?... Ces Pommes stéréophoniques, que j'ai découvertes, comme d'autres, au hasard du bac de démarquages d'un magasin rouge, sont en fait un groupe qui suit son petit bonhomme de chemin de longue date, depuis 1991, aux côtés d'autres, tous réunis sous l'ombrelle du label indépendant Elephant Six, basé à Athens, Georgia, ce qui pourrait n'être qu'un détail si nous (et vous aussi, qui lisez ce blog depuis un temps certain) ne savions/saviez que cet Athènes sans acropole mais où pousse un arbre qui est légalement propriétaire de son lopin (oui, oui, on apprend un tas de choses ahurissantes sur wikipedia) était la ville d'enfance de deux groupes appréciés par ici : The B-52's et R.E.M. (en même temps, qui n'aime pas R.E.M. ?)... Mais musicalement, on ne mijote pas ici tout à fait la même compote... Comme le titre du disque le laisse entendre, et comme notre longue et sinueuse introduction l'a introduit, nous voici partis pour une escapade dans le rétro-futurisme... Avec ce que ça suppose de synthétiseurs très synthétiques, de petits bruits suspects, d'envolées de mellotron et, surtout, d'une généreuse lampée de vocoder... Ah, la petite boîte qui donne une voix de robot, qu'est-ce qu'on peut pardonner comme mauvaise inspiration rien que grâce aux sonorités métalliques qui s'échappe d'un chant trituré par le vocoder (tiens, on pardonnerait presque l'album Trans de Neil Young mais ce n'est pas le propos, ici)... D'autant que la question s'évacue d'elle-même, les Apples in Stereo ne souffrent pas de mauvaise inspiration et, dès lors, expirent avec aisance une musique pop primesautière et acidulée qui soutient une voix passablemment androgyne... Le piano l'emporte peut-être un peu trop souvent à mon goût sur la guitare dans ces pépites aux excroissances spatiales mais tous ces stimuli provoquent les réponses bien documentées du meilleur pop-rock : sourire réflexe, dodelinement, chantonnement décomplexé, envie fréquente de se repasser le disque... L'apparente facilité d'écriture (et même s'il faut concéder quelques raccourcis accrocheurs dans la rythmique et les choeurs) ne peut pas non plus cacher le grand oeuvre de l'abeille ouvrière, un dénommé Robert Schneider (un nom de pas rock star comme il en existe peu), qui écrit, compose, produit ces Pommes-là depuis plus de vingt ans : le gaillard, dans son temps libre, construit des claviers synthétiseurs inédits et a développé une gamme chromatique à la progression logarithmique qu'il a lui-même qualifiée d'"octave non-pythagoréenne" et qui, sans radicalement forcer toutes les académies de la planète à revoir leur enseignement du solfège, rencontre un certain écho dans le milieu musical... Le futur en marche, donc, comme de nombreux titres de la plaque (riche tout de même de seize morceaux) le laisse entendre : "Dream about the future", "Strange solar system", "CPU", "Floating in space", "Time pilot", "Next year at about the same time" ne sont que quelques exemples de ce disque quasiment concept... Les réminiscences sont ici nombreuses, chacun, probablement, y trouvera celles qui correspondent à son background personnel (quoiqu'un pur fan de Cannibal Corpse risque de chercher longtemps), je peux facilement affirmer la plus évidente, et c'est encore le vocoder qui l'impose : on entend ici quelque chose non de Tennessee (ben ouais, il est question de pommes, pas de poires williams) mais bien de l'Electric Light Orchestra et c'est très logique (en plus d'être lumineux et électrique et orchestral) puisque le groupe lui-même ne revendique qu'une seule influence, celle des Beatles... Dont, au-delà de tout péché originel, la grosse pomme verte reste un symbole immuable et c'est une conclusion qui en vaut une autre.  

Écrit par Pierre et petit pain dans Bibibiiip, GAM (good american mainstream) | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

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