19/02/2014

364. "WHAT'S GOING ON" Marvin Gaye

uncdparjour whatsgoingon.jpgC'est bien beau de s'inquiéter de comment sera la planète dans le futur, d'aller chercher de sinistres augures dans les entre-lignes du papier bible, de stocker du riz, des pâtes, du sucre, de l'eau lyophilisée dans un trou calfeutré, il y a aussi un véritable intérêt à s'insurger des sévices que l'on fait subir à la terre nourricière depuis deux bons siècles d'industrialisation massive et de fuite en avant technologique... De manière concomitante, quiconque est déjà venu au moins une fois sur ce blog aura compris que je ne me plonge dans le mainstream qu'en me bouchant le nez et que je rejette bien volontiers les indénombrables tentatives, tant sur papier que sur la toile, de compiler la liste ultime annonçant de manière indiscutable les x et y indéniables meilleurs albums de musique de l'Histoire... D'ailleurs, à la pratique, il apparaît que seule une méta-liste extraite par algorithme de cette foultitude de top autant pourrait espérer s'approcher un tant soit peu d'un consensus des opinions subjectives les plus diverses en la matière... Mais vous aussi, indécrottables surfeurs, vous en souriez car, sortis des Beatles et, parfois, de Pink Floyd, Elvis Presley, Led Zeppelin ou, éventuellement, Michael Jackson, les Beach Boys ou The Clash, il ne reste pas grand-monde à taper sur le podium et ces classements tournent bien souvent en rond, dans ce cadre de "constantes goldilocks" grand public, alors qu'avec un rien d'expérience et de goût, l'on sait qu'il suffirait de modifier l'une des coordonnées, tirer l'un des indicateurs dans un sens ou dans l'autre, chipoter un curseur par-ci par-là, pour que Captain Beefheart, Black Sabbath, Joy Division ou Cypress Hill apparaissent, comme par génération spontanée, au sommet de ces pyramides particulièrement creuses... Cela dit, parfois, ces messieurs les compileurs veulent tenter une petite, toute petite, pichenette dans la fourmilière... Et là, probablement parce que ça évite aussi tout un débat sur la négation constante des origines ethniques du rock et de la pop, on voit "What's going on" se laisser couronner... L'avantage étant, nonobstant ces sempiternels goûts et couleurs qui n'en font qu'à leur teintes, que la prise de risques reste minime : une seule première écoute suffit à s'en convaincre, "What's going on" est un énorme album... Une cinquantaine ou quelque chose d'écoutes et l'on se rend compte que toutes les subtilités de l'entreprise ne sont pas encore mises au jour... De ce gimmick improvisé au saxophone alto sur la plage titulaire d'ouverture jusqu'à la ligne de basse cafardeuse qui clôt la plaque (sur "Inner city blues (makes me wanna holler)"), tout emporte l'esprit (si pas l'âme) et le coeur, des cuivres froids aux choeurs chauds, des violons plaintifs aux arrangements conquérants du Detroit Symphony, "What's going on" est, musicalement, d'une richesse rare... Une preuve comme une autre : le disque, sorti en 1971 sur le label subsidiaire Tamla (envisagé plus adulte, moins commercial que la maison-mère), reste constamment cité comme l'une des références ultimes du catalogue de la Motown... Mais là où la plaque frappe tout aussi fort, c'est dans son propos... Au tournant de la décennie, Marvin Gaye, qui n'a jamais été un joyeux drille, n'est pas au mieux de sa forme... Avec cette prémonition qui fera froid dans le dos par après (pour rappel, c'est une arme à feu, dans la main de son père, qui le terrassera en 1984), Marvin Gaye, pour célébrer la fin des années 60, a loupé de rien son suicide, le doigt sur la détente, stoppé dans son geste, de justesse... Autant dire que le mal-être constant de l'artiste transpire à chaque coin de strophe; il s'invente ici un alter-ego probablement inutile, le narrateur dans "What's going on" est un vétéran du Vietnam, rentré au pays, qui, tiens donc, ça alors, ne reconnaît plus son Amérique chérie et n'y trouve plus de place... Ses deux premiers constats, qu'ils s'appliquent précisément au conflit du sud-est asiatique d'alors autant qu'à la fracture sociale grandissante au pays, sont sans appel : "Mothers, mothers, there are too many of you crying / Brothers, brothers, there are too many of you dying"... La brutalité policière envers les grévistes sera aussi évoquée, en écho à l'incompréhension du soldat à qui on avait promis d'apporter la paix et le bonheur et qui a largué du napalm et de l'agent orange sur des enfants hurlant de douleur... Le narrateur, dont on comprend vite qu'il est tout de même beaucoup Marvin lui-même, en vient vite à citer le Docteur King, Martin, ce lutteur (Luther, lutteur, oui, non ? Je ne suis pas convaincu moi-même) : "Nous n'avons pas besoin de cette escalade, la guerre ne sera jamais la réponse / Car seul l'amour peut vaincre la haine"... Puis, le disque se poursuit et, si on ne le savait pas déjà, on découvrirait la vraie puissance de cette plaque : on entre ici dans un album concept, les neuf chansons y sont quasiment entremêlées, un choeur sert de fondu-enchaîné, une ligne de basse annonce la portée de piano suivante, tant et si bien que l'unicité de l'oeuvre ne permet pas de l'envisager comme une simple collection de chansons, on a bien ici un cycle narratif d'une cohérence plutôt intéressante... Car après les constats et les questionnements ("What's happening, brother ?", "Flyin' high (in the friendly sky)"), vient déjà le temps des revendications, pour ainsi dire de la révolte... "Save the children" reste en tête avant tout pour son impressionnante double piste vocale, avec un Marvin Gaye au sommet de sa soul chantée qui donne l'écho à un Marvin Gaye au sommet de ses préoccupations sociales, la voix grave, à mi-chemin entre la mélodie et le meeting... Mais ici aussi, paroles et musiques avancent main dans la main vers une rédemption rêvée, qui reste cependant tout illusoire... "Qui s'en soucie vraiment / Qui est prêt à essayer / A sauver un monde qui est destiné à disparaître ?"; à moins d'une décennie des premières grandes crises socioéconomiques de cette civilisation de capitalisme financier, on ne va pas faire de Marvin un énième et inane Michel de Nostredame, mais l'on se convainc une fois pour toutes que ce disque dépasse, avec succès, le simple divertissement, que les moyens sont ici à l'unisson des ambitions, fonciérement grandioses... Le groove se poursuit, on ne sait bientôt plus du tout quand finissent et commencent les morceaux, si le mixage de cette plaque est pur génie ou si l'on écoute une prise unique, ces cinq morceaux joués d'une traite, à l'orée de la perfection... "God is love" annonce forcément sa couleur, elle est noire de peau, ce sera celle du gospel... Mais ici, le glissement philosophique se produit, d'aucuns pourraient, avec le temps et le talent, en tirer des dissertations d'une centaine de pages : le narrateur exalte sa foi, il est persuadé que son démiurge peut tirer le peuple vers le haut et pourtant la chanson change, c'est presque imperceptible, le rythme ne va même pas sourciller, c'est comme passer la frontière entre Quiévrain et Quiévrechain (si, à tout hasard, j'ai ici des lecteurs qui viennent de loin, un rapide mot d'explication : la frontière franco-belge n'existe pas entre ces deux villages, c'est la même rue, les mêmes maisons, les mêmes gens, dans l'alignement des façades et des trottoirs) mais voilà qu'on écoute "Mercy, mercy me" et le sous-titre du morceau, "The ecology", donne les clés pour comprendre ce qui vient de se passer... Le salut se trouve beaucoup plus dans l'action concrète à panser les blessures de notre planète nourricière que dans l'annonement béat de prières figées à une quelconque force externe qui n'est même pas là pour vous écouter... Joli morceau de bravoure de sept minutes, "Right on" ouvre la face B (certes, ça, ça reste toujours moins audible sur support digital) et annonce déjà la fin de ces réflexions d'un vétéran sous la pluie... L'espoir n'a jamais vraiment pris, l'image qui compte pour le narrateur (et clairement pour Marvin caché derrière cet alter ego) est celle de ce dieu d'amour et de protection ("Wholy holy") mais le gars va nous quitter comme il est venu, désespéré par "le blues du centre-ville qui lui donne envie de hurler" : drogue, délinquance, pauvreté, prostitution, ignorance et crasse apparaissent comme les seuls héritages qui seront refourgués aux générations futures... Marvin Gaye a écrit, cocomposé, chanté, signé, produit "What's goin on" en 1970; nous sommes plus de quarante ans plus tard, son alter ego préfère continuer à se tenir la tête dans les mains. 

Écrit par Pierre et petit pain dans Black-beur | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

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