28/02/2014

365. "KIMONO MY HOUSE" Sparks

kimonomyhouse.jpgMerci Guillaume... Merci pour ce nécessaire film, qui au-delà du large sourire et des francs éclats mérités (peut-être autant mérités que les césars que tu vas te prendre dans la boudine, ou que tu te seras pris, ou que tu aurais dû prendre à la place de ceux qui les ont pris à ta place, tout ça c'est selon les délais qui interviennent entre la  publication de ce texte, en ce 28 février de remise des concassages dorés, et la lecture par mes visiteurs de blog tout chéris; ce n'est pas à toi, Guillaume, qu'il faut apprendre que l'hiatus existe, tant rompu que tu es aux deux techniques, celle, quasi immédiate, de la scène, où tu brilles en Sociétaire, et celle, particulièrement temporisée, du face caméra où tu traînes tes crolles et ton air d'entre-deux comme cette cerise au marasquin à même de raviver les plus éventés des cocktails) ce film, disais-je, qui remet aussi les pendules à l'heure... C'est oeuvre publique et sociale que de parvenir, par le biais toujours lubrifié de l'humour fin, de faire entrer dans la tête des gens que les intervalles sont acceptables et naturels, entre le sexe et le genre... Nous sommes en 2014 et, enfin, notamment grâce à ton passage à table, nous pouvons être hommes et n'en n'avoir rien à secouer de la mécanique automobile et des enjeux dérisoires du blanchiment d'argent à grands coups de ballon rond... En légère digression, quoique je ne pourrais être plus dans le thème, nous sommes en 2014 et je trouve plus que jamais navrant qu'un acteur public de l'insertion professionnelle, en l'occurrence l'agence Actiris du boulevard Anspach, articule sa communication sur ce double relent sexiste qui met en scène un homme dont le futur professionnel est d'être pompier et une femme qui, grâce à Actiris, deviendra fleuriste... Clairement, si on m'avait donné les rênes pour mettre en scène cette enseigne coincée entre une librairie et l'entrée du Delhaize (vous voyez les lieux, non ? Sinon, franchement, allez plus souvent à Bruxelles, nous avons tout de même l'une des capitales les plus sympas du continent, la Barcelone du Nord que d'aucuns commencent à oser en dire), la femme se serait métamorphosée en plombière-zingueuse et le gars en infirmier-accoucheur... C'est le bon moment pour enchaîner sur la petite dérive impudique de ce blog : entre autres cadeaux de fin d'année (c'est pléthore d'entre autres cadeaux parce que clairement, avec et Saint-Nicolas et Père Noël qui sont passés, eu égard à ses origines transfrontalières et que si on m'avait écouté vu que le gamin est aussi un quart italien, la Befana serait passée aussi), notre fils a reçu une Barbie sur son scooter rose... Ce n'est même pas du militantisme, c'est lui qui a demandé (vous l'auriez entendu tanner ses parents avec peu de subtilité en chantant du soir au matin, en ce début décembre, "Saint Nicolas va m'apporter / Une baa'bie / Une baa'bie / Saint Nicolas va m'apporter / Une baa'bie pour m'amuser")... Et non, je n'imagine pas qu'il y ait là le moindre risque pour ses options sentimentales futures... Après tout, le consensus scientifique en est aujourd'hui arrivé à un total de 48 "cartes d'identité" hormonales-sexuelles différentes tandis que notre civilisation, qui, à l'échelle de la vie biologique, vient à peine de sortir de ses cavernes, n'a pas fini de construire des cathédrales (Barcelone, on vous a dit), n'a éradiqué l'esclavage que dans les textes de loi et, il y a moins de trois générations, transformaient encore tout un peuple (sans oublier, justement, au-delà des étoiles jaunes, les triangles rouges, bleus et roses) en cendres et en pains de savon, cette civilisation éclairée, donc, ne fonctionne toujours qu'en code binaire mâle/femelle quand il faut introduire de force les personnalités humaines dans les cases des documents administratifs... "Ca dépend, ça dépasse" mais c'est pourtant ça, la seule vérité de qui est quiconque, et la relativité du réel vaut pour tous, du premier des mollahs sûr et certain que conduire une voiture va mener la femme saoudienne aux flammes de l'enfer jusqu'au dernier des acteurs pornos qui ne se fait exister qu'en agitant sa protubérance priapique... Guillaume, ton film prend d'autant plus de sens, au-delà de toute éventuelle résonance intime qui serait propre au rédacteur de ces lignes (oui, tant qu'à valdinguer dans l'impudeur au point de flirter avec la séance analytique, moi, quand j'étais petit, j'étais tellement fluet et mignon et tout blond qu'on me prenait régulièrement pour une petite fille, voilà la vérité), qu'il dissèque un paradoxe incroyable... Nos sphères politiques d'Europe du Nord-Ouest ont décrété qu'il n'y avait plus de fatalité face au sexe avec lequel on était né et il faut se réjouir de ne plus condamner à une vie de souffrance la marge de personnes concernées par cette problématique en leur permettant de passer sur le billard (je sais que je vais souvent à contre-courant de l'opinion publique la plus répandue mais je le note ici comme je l'écrirais dans n'importe quelle autre tribune, après tout c'est mon blog et na, j'écris ce que je veux; une opération de modification des organes génitaux extérieurs me choque beaucoup moins que n'importe quelle intervention non-réparatrice de chirurgie plastique; le débat est large, certes, et dépasse grandement les prétentions déjà souvent exagérées de ce blog mais laissez-moi penser que la plupart des coups de scalpel à but purement esthétique sont totalement inutiles et répondent plus à un caprice conditionné par le zeitgeist qu'à un vrai besoin du patient) et pourtant, dans le même temps, la pression des rôles à assumer reste énorme et tous les discours, institutionnels, éducatifs, religieux, médiatiques, publicitaires (forcément, quelle chienlit, c'est là que le pire se perpétue), charrient sans cesse tous ces immondes clichés de qui, quand, comment, pourquoi être viril ou être une tantouze, être féminine ou ne jamais se trouver de mari... Qu'est-ce que je n'ai pas entendu, il y a peu, comme nouveau ramassis d'inanités, sous couvert de pseudo-jargon freudien plan-plan, voilà-t-y pas que les hommes (déjà, joies de la sociologie de comptoir, on parle des hommes pris en leur masse, tous les mecs sont pareils, amenons-les à l'abattoir en troupeau, ils trembleront tous des genoux avant de se prendre une décharge électrique dans la nuque) seraient plus enclins à la dépression nerveuse si primo, leur compagne ramènait un plus gros salaire à la maison et deuzio, ils assumaient une part importante des corvées ménagères... Et que voici donc une fois de plus un symptôme érigé en pathologie... Car c'est bien le décalage entre la pression sociale dûe à l'immobilisme des traditions et l'élan personnel de ces mecs qui n'ont aucun mal à lancer des lessives, charger des lave-vaisselles, baigner des enfants, passer des aspirateurs, qui est la cause de la potentielle dépression; pas, bien sûr, le fait de se construire une vie de famille équitable, dans laquelle les rôles anciens et dépassés sont explosés au profit d'un constant pow-wow qui responsabilise et valorise les uns et les autres... Merci donc Guillaume, pour ce film qui, sans artifices, fait pourtant beaucoup d'étincelles (ah, ah, il arriverait enfin ce twist tant attendu qui va nous mener vers l'exercice de la chronique musicale ?)... Ton alter ego, mon Gallienne, trouverait quasiment le bonheur dans sa pension un rien prout-prout d'Outre-Manche... Et comment qu'on dit "étincelles" en anglais, hein, hein, comment qu'on dit ?... Or donc, tout commence de l'autre côté de l'Atlantique ou, plus exactement, de l'autre côté du Pacifique mais alors, pour nous autres du Vieux Monde, ça nous prendrait de partir dans le mauvais sens et de bourlinguer à travers deux bons tiers de la sphère pour arriver jusqu'à Pacific Palisades sans passer par New York City et sans toucher des billets d'avion Delta/KLM à un prix défiant toute concurrence, mais je m'éloigne de nouveau de mon sujet... Fondé en 1968, le groupe Halfnelson change rapidement de nom, si rapidement que son premier album éponyme, sorti en 1971, sera aussi sec, en 1971 même, réédité comme premier album éponyme des Sparks... Quintet rapidement réduit à son noyau fratricide, les Sparks sont donc l'oeuvre incestueuse de Ron et Russell Mael et, l'air de rien, avec des débuts remontant au Los Angeles hippie-hippie-hey, Sparks est aujourd'hui l'un des plus vieux groupes toujours actifs... Ron a 68 ans, Russell en annonce 65, l'un traîne toujours sa garde-robe étriquée, sa petite moustache austère et son regard robotique, à écrire et composer sur ses claviers les ritournelles que l'autre, fashion star aux cheveux ondulants, s'amuse à balancer de son falsetto vicieusement androgyne... Et c'est ici, sur ce Kimono My House (confer le "Come on-a my house" popularisé par la maman du marchand de café toujours tant célibataire et dont la version par Della Reese fait actuellement vendre de la pâtée pour chat avec des morceaux de ménagère désespérée par en-dedans), sorti en 1974, troisième disque des Sparks, que se cristallise l'imagerie du duo... C'est ici aussi que naîtra une certaine confusion quant aux origines de la clique, car le succès leur aura toujours échappé dans leur eldorado natif, tout accueillis à bras ouverts qu'ils seront par une scène londonienne bien acquise et rompue à leur approche de la pop music... Car, comme s'il fallait s'apesantir deux secondes sur ce faux débat, si Sparks a connu le succès en Europe plutôt qu'aux States, c'est bien parce que leur musique n'a pas grand chose d'américain dans ce que ça entend de conquête héroïque, de charge virilisante, de suée à grosses gouttes... L'héroïsme, il est dans la grandiloquence de Russell, demi-marionnette démembrée au service de l'inspiration aux relents parfois scandinaves de son frère; la charge, c'est celle, érotisante, de ces mélodies qui se recroquevillent puis s'éparpillent dans tous les sens; la suée, elle sera parfois froide, elle refroidira d'ailleurs plus tard, quand les années 80 les verront batifoler avec des Moroder et des Faltermeyer tout synthétiques mais ça nous éloigne de ce printemps londonien de 1974... Après des passages remarqués dans The Old Grey Whistle Test (émission musicale sérieuse pas trop regardée) qui leur avait déjà valu accolades critiques et oeillades complices d'un public pointu, c'est le choc pour la masse britannique quand les frères Mael et leurs trois mercenaires (on l'a dit, depuis plus d'un an et la sortie de leur album précédent, les Sparks ne sont plus que deux et s'adjoignent pour leurs disques et tournées, les services payants de requins de studio) jouent dans Top of the Pops (émission musicale moins sérieuse mais que tout le monde regarde) et imposent, en une nuit, leur imagerie homoéroticosadique et le rythme fou de leur premier single, "This Town ain't big enough for the both of us"... Le 45 tours grimpera jusqu'au deuxième échelon du Top40 de Sa Majesté, figurez-vous et Sparks deviennent, peut-être malgré eux, les nouveaux fers de lance de la scène glam déjà bien fournie par les succès à répétitions de Marc Bolan et David Bowie et les nouveaux standards artistiques imposés par le Roxy Music, sans citer les brouettes de groupes d'exploitation (Glitter, Stardust, Sweet, Slade, Mud, Smokie, Rubettes, Quatro, Wizzard, et j'en passe alors que j'avais pourtant dit que je ne les citerais pas)... Car, si le haut perché de Russell et le mélange habile de piano et de guitare électrique sonnent irrémédiablement glamour, il reste malgré tout, en filigrane, quelque chose d'un rien américain dans les compositions de "Kimono My House"... Le single précité, et plage d'ouverture de la plaque, évoque, évidemment, l'Ouest Sauvage et ses duels au revolver; plus loin, "Falling in love with myself again" (là aussi, Guillaume, ton film prend des allures de salubrité publique car ce genre d'auto-déclaration, il y a quarante ans d'ici, sonnait radicalement tarlouze sans nécessairement l'être) vient boire à la mamelle intarissable de Kurt Weill; "Hasta Manyana Monsieur", sur la face B, ne pouvait pas trouver écho chez un public à la langue monolithique et "Talent is an asset", juste après, s'introduit par des clap-clap collectifs qui agiteraient presque les spectres négros des chanteurs de barbershop... A cela, en cannelle en poudre sur le bun tout chaud, ou si vous êtes plutôt salé, en paprika moulu dans la soupe au potiron, viennent se délecter les paroles, toutes signées Ron Mael, elles aussi, des paroles certes parfois secondaires dans l'énergie aérobique de certaines des compos mais des paroles tout de même signifiantes et, surtout, pétries de références plus ou moins grand public, avec un évident plaisir au name-dropping brutal... "Dance, laugh, wine, dine, talk and sing / But those cannot replace what is the real thing / It's a lot like playing the violin / You cannot start off and be Yehudi Menuhin" ou aussi "There you got your Rockfeller / There you got your Edward Teller / J. Paul Getty is a splendid fellow / But none of them would be in my family" et, enfin, en guise de conclusion car, vraiment, la leçon, écrite il y a quarante ans par les frères Mael, confirmée il y a quarante mois par Guillaume Gallienne, c'est que, pour toujours, tout est relatif et que, tant qu'à faire, le talent est un atout, et que, puis c'est tout, sa famille, il faut parfois s'en accommoder, ben voilà: "Talent is an asset / And little Albert has it / Everything's relative / We are his relatives and he doesn't need any non-relatives".

Écrit par Pierre et petit pain dans Glam blam blam | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

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