18/03/2014

366. "LC" The Durutti Column

lc.jpgOn n'a pas construit Rome en un jour, qu'on dit... Et qu'on mettrait Paris en bouteille pour une messe avec le panache blanc que rallie le cheval de Napoléon qui avait mal à son bidon à cause des bonbons jaune acidulé qui portent son nom, qu'on dit aussi... Cela dit, par une pure vue de l'esprit, Rome s'est réellement construite en un jour, ce jeudi qui avait pourtant démarré calmement, à l'ombre du Palatin, devant la grotte du Lupercale, quand soudain, sans qu'on ne sache vraiment pourquoi (c'est souvent comme ça, les mythes fondateurs, on vous tape du coup de théâtre à foison, des deux ex machina en veux-tu tralala, mais pour la cohérence psychologique, va plutôt te faire voir chez Esope), Romulus a tiré sa bouche des tétines lupesques, a mis une claque à l'arrière de la tête à son frère, l'a repoussé de l'autre côté de la rivière et, blam, Rome, SPQR, Babaorum, Kirk Morris en jupettes qui kidnappe Mylène Demongeot, la pizza à pâte épaisse débitée en carrés, Audrey Hepburn en amazone à l'arrière d'une guêpe mécanique (ça va, vous êtes remis de la belle histoire de l'ichneumon de l'autre jour ?)... Rome s'est faite en un jour, vlan... Ce qui n'a aucun, mais alors absolument aucun rapport avec notre disque du jour, si ça n'est cette désarmante et inexplicable apparente facilité avec laquelle toute l'opération a l'air de couler de source... Et, bien sûr, le fait qu'un seul homme, cette espèce de poupon fluet allaité par une guitare-louve, répondant au patronyme discutable de Vini Reilly, soit à l'origine de tout cette Durutti Column (renseignements pris, ce nom évoque l'une des toutes premières troupes, menée par Buenaventura Durruti, qui avaient pris partie du bon côté de la guerre civile espagnole; pour autant qu'il y ait jamais un bon côté dans une guerre, on se comprend, il y avait là dans la péninsule ibérique des combattants qui voulaient renforcer le peuple et dynamiter les structures, ils étaient un rien mieux que ceux qui voulaient renforcer les structures et dynamiter le peuple)... Vini, donc, pianiste de formation qui décidera, en pur autodidacte, de jouer de la guitare; en gardant à l'esprit la large acception que peut prendre ce verbe... Car Reilly ne joue pas dans un esprit virtuose, il jouerait plutôt comme un enfant émerveillé ("fasciné par ses propres blessures", que Jean-Pierre me demande de vous dire) de découvrir l'arc-en-ciel sonore qui peut embellir une guitare-soleil pour peu que l'on pleure un peu par-dessus... Par le prisme des larmes, "quand sa guitare pleure gentiment" aurait pu nous dire George, Reilly se déverse, littéralement... Son style de jeu défie mon entendement, en même temps, je l'ai déjà maintes et maintes répété, je n'ai pas fait le solfège, moi (suivez mon regard): Vini donne à entendre un impressionnisme musical qui, par son enchevêtrement de notes de musique et sa tendance à la répétition et aux variations de micro-thèmes, peut également agiter le spectre de Seurat, dans un pointillisme musico-chromatique qui peut laisser sans voix... LC, deuxième album de la Durutti Column, est d'ailleurs pour ainsi dire instrumental, Reilly ne poussant des cordes vocales qu'à de très rares occasions (et notamment sur la plage d'ouverture, "Sketch for Dawn" -"Esquisse pour Aurore", à mettre en rapport avec d'autres titres de la plaque tels que "Portrait for Frazier", "Detail for Paul", "Self-portrait" ou "Favourite painting" qui prouvent bien que je ne raconte pas totalement n'importe quoi quand je vous dit qu'il faut aborder The Durutti Column comme de l'art pictural qui se regarde avec les oreilles)... Face à cet objet plutôt hybride et totalement métamorphe (même si, évidemment, le rond métallique brillant reste un compact disc quoi qu'on y fasse), j'imagine bien que les réactions doivent être mitigées, il n'y a pas d'unanimité dans l'art (rien que des consensus qui évoluent au gré des métasensibilités et de "l'inconscient collectif", tout ça c'est de la mémétique, j'ai pas le temps de m'y étendre; il paraît simplement évident qu'au-delà de la seule et unique approche esthétique qui offre un rien d'objectivité (nonobstant, parenthèse dans une parenthèse, je travaille sans filet, je vais vous perdre car je risque bien de me perdre aussi, l'impossibilité de comparer les oeuvres les plus disparates selon la même grille d'analyse), il n'est pas acquis que le culte de Dali survive à encore de nombreuses générations ni que les délires "bleus de gyne" (je suis très fier de ce jeu de mots car c'est un calembour particulièrement intellectualisant) d'un Félix Labisse ne reviendront jamais à la mode ni que les rats de Banksy soient réellement inscrits à la postérité la plus durable) et donc, je m'attends à ce que la mélopée coulante des "The Durutti Column" irritent d'aucuns autant qu'elle en fascinent d'autres... Il est établi que je suis un salopard d'intellectuel, je tire un plaisir évident à me laisser astiquer le cortex par ce genre de musique qui s'écrit bien loin des étiquettes et des petites boîtes... Par un détour du hasard, il se trouve que les disques de Vini reilly (et, à l'époque, de Bruce Mitchell, percussioniste présent sur de nombreux morceaux, ce qui maintient l'illusion que Durutti Column soit un duo, a fortiori, un véritable groupe) ont notamment été édités sur la succursale Benelux du label Factory (par ailleurs repère majeur de la musique des années 80, maison de disques mancunienne qui a édité Joy Division, New Order, Happy Mondays), ce qui explique que nous sommes l'un des coins du monde où il est le plus facile de se procurer ces quelques albums... Car, au final, s'interroger sur le fait que le grand public puisse apprécier ou pas les parti-pris musicaux et créatifs de Vini Reilly est un débat particulièrement spécieux (si pas stérile) puisque, pour ainsi dire, The Durutti Column est l'un de ces mots de passe que les rockologues utilisent entre eux pour se reconnaître (parmi toute une série de symboles, de gestes et d'autres idiomes -wlazic kobaïa- que je ne peux pas trop dévoiler ici car, à peu de choses près, allons-y, nourrissons des mythologies sombres et postmodernes, ces gens-là sont des espèces de frères à truelles qui marchent, le sourire suffisant aux lèvres, l'acouphène dans le tympan fêlé, l'oeil lourd et injecté, parmi cette foule sans visage qui se contente béatement de la bouillie commerciale régurgitée par la tsf)... A musique atypique, succès inégal, c'est logique... Et puisque nul n'est prophète en son pays, il se dit que Vini Reilly, qui a connu les salles vides dans son Manchester natal, pourrait encore facilement aligner des publics de mille et plus de spectateurs lusitaniens car, pourquoi-comment, c'est bien là-bas, dans le tout bout atlantique de cette péninsule mauresque que l'homme a obtenu le plus de reconnaissance financière... Enfin, force est de constater, par son long étalage instrumental (LC, vinyle de 1981, comptait déjà dix morceaux, la réédition digitale qui est aujourd'hui présentée explose de matériel : 17 extraits sur le CD1, 16 autres sur le CD2) et sa cohérence d'inspiration qui brouille sans cesse les pistes entre la maîtrise de partition et l'improvisation de l'instant, cet album oblige aussi à la comparaison avec une certaine idée de l'exercice de bande-originale de film... Un métrage plutôt long, partiellement redondant et pourtant toujours renouvelé, avec des couleurs joyeuses ("Messidor") et de bonnes doses de mélancolie pathétique ("The missing boy"), du trouble intérieur ("Enigma") et des amitiés franches ("For belgian friends")... Une définition de la vie, en quelque sorte.

Écrit par Pierre et petit pain dans For the love of Liz, Outside the box | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

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