08/07/2014

370. "VOOR DE OVERLEVENDEN" Boudewijn de Groot

uncdparjourvoordeoverlevenden.jpgToutes les catastrophes, absolument toutes, laissent des survivants... Réfugiés sur le toit, faufilés de justesse par le vasistas, à l'approche du tsunami; terrés sous le cellier, calfeutrés dans des couvertures avec un thermos à portée de main tandis que la tornade, à l'extérieur, emporte les vaches, les pick-ups et les caravanes; recroquevillés dans une petite boîte en fer (le long de la ligne de chemin de fer ?), valdingués à la crête de la poudreuse sauvage qui dévale les à-pics alpins; surfant, planche ignifugée sous les pieds, sur le rouleau de lave qui déferle de la bouche du volcan, dans un diaporama stroboscopique où, si l'on plisse les yeux suffisamment, soudain, Malcolm Lowry ressemble à Snake Plissken; c'est l'élasticité de la biologie qui est telle que même une fissure totale du manteau continental, entre les plaques eurasienne et indienne, par pur exemple, que l'Himalaya soit soudain avalé par le magma qui agite notre petit grain de sable collé à son soleil, à autant de parsecs (que les choses soient claires, je ne suis pas astrophysicien et même avec l'aide de wikipedia, je ne suis pas certain d'avoir bien compris comment on mesurait la parallaxe-seconde mais bon, ça en jette de parler en parsecs plutôt qu'en AL, il faut bien l'avouer) du centre de la Voie lactée, et je gage sans mal que tant des insectes que des reptiles que des mammifères survivront en bordure de ce trou béant... J'ai même, de manière purement égocentrique, à me découvrir chaque matin toujours plus vivant que la veille, de plus en plus la conviction que nous, singes sapiens sapiens, pourrions tout autant survivre à bien de la catastrophe (et admettez, de couche d'ozone trouée en permafrost fondu, que nous faisons tout pour nous le prouver)... Continuons dès lors d'investir le fétiche dollar dans de l'armement de pointe plutôt que dans de la sécurité sociale de base, après tout même le gros garçon et le petit homme ont laissé des générations de nippons phosphorescents derrière eux (c'est un moment comme un autre de dire aussi adieu à "Alain, mon amour", c'est aussi le moment de rappeler que, normalement, quand on se prend la bombe sur le coin de la tronche, on ne laisse pas Fukushima Daiichi en héritage à ses petits-enfants)... Mais en soudain recentrage nombrilesque (et déballage d'une impudeur abjecte, les habitués savent qu'il y en a, parfois, sur ce blog), ce n'est que mon syndrome messianique, mon sacrifice inéluctable, mon martyre constant, qui me fait écrire en ces termes car, avec un sourire qui en dit long, me thérapeute me l'a bien indiqué; et, forcément, quand j'abandonne toute emphase, que j'écarte mes insupportables oripeaux littéraires comme chat qui s'ébroue, j'abonde dans son sens, avec une prose toute plate : dans notre tout petit recoin de Wallonie, dans ce tout petit pays qui semble chaque jour s'amenuiser un peu plus, il n'y a guère de risque de tsunami, d'éruption volcanique, d'avalanche glaciaire, non, c'est sûr, évidemment... Que risquons-nous réellement dans notre ville triste, de quoi aurais-je peur, ici et maintenant, à part de la méchanceté gratuite, de l'agressivité indue, de la mauvaise foi par tombereaux ?... Où trouverais-je, si besoin était, mon havre, ma hauteur à l'écart de l'inondation d'idiotie, mes sacs de sable sentimentaux, mon abri anti-tout ?... Un câlin de piscine, c'est là (et, oui, mon impudeur a des limites et, non, je n'entrerai pas plus loin dans le détail de cet indispensable moment de pure tendresse intrafamiliale)... Et, puis, toujours, c'est le sens même, la raison première, de ce blog; il y a toujours, à chaque fois, de nouveau, à jamais, refuge dans la musique... Quelle que soit la catastrophe, elle laisse des survivants, c'est en 1966 que Boudewijn De Groot se donnait pour mission d'en livrer la leçon... J'ai précédemment évoqué la place centrale qu'occupe depuis un demi-siècle le troubadour dans la luisterlied, cette chanson néerlandophone qui, comme son nom l'indique, s'écoute plus qu'elle ne se fredonne; à l'inverse de la levenslied... De ce côté du barbelé linguistique, on dira "la chanson française" en opposition à "la variété"... Et, au risque de me répéter (ça n'est, divinité quelconque merci, pas loin d'être le pire de mes défauts), il n'est pas éxagéré d'évoquer, pour comprendre le poids de Boudewijn De Groot dans sa zone d'activités néerlandophones, à la fois la figure d'un Brel (oui, Jacques, pas Bruno ni Francisca) et celle d'un Dylan (oui, Bob, pas Jakob ni Luke Perry ou quoi, que sais-je)... Et c'est ici, sur ce deuxième LP, dont le titre se traduit sans mal par "Pour les survivants" ("ah, c'est donc ça, l'intérêt de toute cette longue introduction prétentieuse à laquelle j'ai compris qu'un mot sur trois", se disent soudain les moins doués de mes lecteurs, que j'aime autant, si pas plus -syndrome messianique, on vous a dit, mes poulets, le royaume des cieux pour les faibles d'esprit et tous ces salamalecs sur le mont machin-truc- que les autres, plus au fait d'une écriture oscillant entre l'ampoule et la brillance et muni des références culturelles pour partager de manière optimale les sermons que je m'entête à vous débiter) que Boudewijn met en place les balises qui lui amèneront ce ticket doré pour la postérité... Et tout démarre par la plage titulaire, guitare sèche et cordes humides, dans laquelle le narrateur, à peine sorti de l'enfance, dévoile, d'office, que c'est lui, le survivant, et que la perte est particulièrement intime -"En nu ben ik groot en belangrijk en student / Grote broer, je bent nu dood, ik heb je nooit als vriend gekend."- Quand les grandes orgues résonnent à 2:11, l'auditeur comprend que la solennité va le disputer à la légéreté sur ce disque qui, avec 35 minutes pour douze chansons, ne présente pas un profil extraordinaire... Mais le premier garde-fou est érigé, on s'en rendra vite compte, par une certaine coloration de son, propre à ce milieu des 60's, avec un rien de fuzz, le LP présente une belle unité mais ce sont les paroles, toutes signées par le poète Lennaert Nijgh, qui donnent à cette plaque une allure quasiment concept... L'enfance perdure, laisse des traces, c'est une loggorhée picaresque, agrémentée de coups de klaxons et de mirlitons, qui suit sur la "Chanson pour un enfant qui a peur du noir"... Et la plongée dans les souvenirs juvéniles se poursuit avec "De wilde jager", qui superpose un classique de la littérature enfantine à la charge nocturne de Wotan... Puis Lennaert Nijgh, qui reste, je peux l'avouer, l'un de mes modèles en poésie, dévoile, par la voix cristalline de Boudewijn de Groot, le deuxième fil rouge, la deuxième obsession de ce disque : de onbereikbare liefde et "Naast jou" ne se résume que comme la délétère langueur de l'amant qui imagine, si pas fantasme, les retrouvailles qui n'auront jamais lieu avec cette partenaire, croisée une nuit jadis... Et on retombera dans un rien d'impudeur, au fil de ce blog, car je dois vous expliquer que j'ai découvert cet album en 1998 et que le premier vers de "Testament", qui suit dans le déroulé du disque, trouvait nécessairement un rare écho en mon for intérieur -"Na tweeëntwintig jaren in dit leven maak ik het testament op van mijn jeugd" (et voilà, les plus vicelards d'entre vous auront sorti leurs calculettes et pourront donc déduire, à terme, l'âge du capitaine, c'est pas très joli-joli de votre part)... Comme le titre l'indique, ce tour de force d'écriture, de composition et de chant, dresse un bilan, presque comme dans ce vieux sketch de Karl Valentin, de tout ce que le narrateur laisse derrière lui alors qu'il décide enfin de se débarasser de son enfance encombrante... Il ne gardera "que de rares choses auxquelles je tiens car personne d'autre ne peut y toucher; ce sont mes bons souvenirs d'enfance, ceux que l'on transporte avec soi tant que l'on vit"... "De Vrienden van vroeger" creuse un peu plus ce sillon, avec une maestria de la rime et de la scancion qui tire le maximum de la grammaire de Vondel et vaudrait la poignée de main moite d'un Paul Verlaine concupiscent : "Die jongen uit mijn klas, die ouder was in jaren en daardoor meer ervaren, van wie dat boekje was, dat later op een dag door vader werd gevonden, waarin die plaatjes stonden, waarop je alles zag"... Sur le graphe qualitatif de ce disque, on enregistre alors une chute soudaine de l'abscisse (ou de l'ordonnée, d'ailleurs, je ne sais plus qui s'horizonthe et qui se verticale dans cette histoire) avec le morceau qui suit, le seul entièrement signé de la main de De Groot; et si Boudewijn est un excellent compositeur et un encore meilleur chanteur, il prouve ici qu'il a peu du parolier compétent... Lennaert Nijgh reprend la main sur le morceau le plus court (1:47) et pourtant peut-être le plus dense de cette galette; "Zonder vrienden kan ik niet", se plaint le narrateur bicéphale dans cette longue déclamation aux rares respirations dont la morale, dès 1966, selon laquelle il est inutile de jurer "ik drink niet meer" lève le voile sur le mal qui emportera Nijgh en 2002, bien avant ses 60 ans... Puis, le poids historique de l'album se réaffirme, avec le single le plus vendu de l'affaire, "Het land van Maas en Waal", qui revient à ce prérequis du poids de la mythologie enfantine, en transformant ce bout de terre entre la Meuse et le Vahal en une contrée psychédélique où se téléscopent les univers de Jérôme Bosch et de Klaas Vaak... Le parti-pris musical, à grands coups de fanfare carnavalesque, réalise un superbe grand écart entre la luisterlied et la levenslied qui finit d'assurer la position centrale de De Groot dans la musique pop néerlandophone... De pop, il sera particulièrement plus question sur "Verdronken Vlinder" qui déverse, comme le papillon en train de se noyer (inutile de vous préciser que ce lépidoptère n'est qu'une métaphore) étale ses ailes colorées sur l'eau agitée, sa mélodie à coup de clavecin, de batterie et de guitare folk... Dernier passage par l'amour inaccessible avec ce "Beneden alle peil" qui propose une approche, qui était alors rare, du sempiternel triangle : ici, c'est l'amant qui dévoile son désarroi, à se sentir autant trompé, si pas plus que le mari de la maîtresse volage car ce dernier ignore tout, lui, de la duplicité de sa femme... Et en cri final, en retour sur investissement, cet album, dont la longue prose qu'il m'extirpe prouve tout le bien qu'il m'inspire, s'achève, nerveusement, guitare électrique en avant, sur un protest song qui aurait pu figurer sur le premier album de Boudewijn de Groot... La litanie de questions jetées aux oreilles de l'auditeur est là : "Sans armes, sans combats, sans pêchés, sans souffrances, sans jalousie, sans haine, connais-tu ce pays, mon amoureuse, connais-tu ce pays, si loin d'ici ?"... Et quarante-cinq ans plus tard, la réponse reste la même: "Ben, c'est à dire, euh, non !".

Écrit par Pierre et petit pain dans Nederpop | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook | |

Commentaires

Je vous vante pour votre recherche. c'est un vrai exercice d'écriture. Continuez .

Écrit par : auto ecole neuilly | 19/07/2014

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Écrit par : serrurier paris 6 | 28/07/2014

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Écrit par : serrurier paris 11 | 28/07/2014

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