30/07/2014

371 "BOOTLEGGED, BROKE AND IN SOLVENT SEAS" Skinny Puppy

uncdparjour skinnypuppy.jpgN'en déplaise au spectre pas bien portant d'Ouvrard, qui, lui aussi, vient parfois lire ce blog par-dessus votre épaule, nous démarrerons cette chronique à l'aveugle, ne se concentrant que sur les onomatopées de nos viscères et autres organes... Le coeur fait clopclop, l'estomac grouyiiik, les intestins brrrelllemmellemmmm, les poumons gniiiffoou (normalement, c'est iiipfffeuh mais je suis encore pas mal enrhumé pour le moment), le foie prrellep, les reins flitchflotch, même le pancréas, il fait du bruit mais vu qu'il la ramène toujours moins que les autres, bien malin qui pourrait l'imiter avec sa bouche; tandis que la rate, ça, c'est clair, merci Gaston, on sait ce qu'elle se dit... La véritable interrogation, c'est évidemment de savoir quelles sonorités naturelles sont perceptibles dans l'activité du cerveau... Car autant on a peu de doute sur la véritable musique du corps, et bien sûr, elle est électronique (quoique, on verra ça plus loin que ce n'est peut-être pas le cas... ou pas), autant il est impossible, dans le même souffle, de passer sous silence  les origines particulièrement belges de cette EBM... Que d'aucuns s'engraissent (au propre comme au figuré, suivez mon regard) à écrire des livres grand public, du style à laisser traîner aux toilettes ou à offrir au nouvel an quand on a vraiment pas d'idée de cadeau, qu'ils ne peuvent dissimuler, derrière ces artifices (suivez toujours mon regard, le même, oui), toute la hargne, à coup de chiffres et de lettres (pas Armand Jammot, non), qu'ils ont déversé sur leur métropole du début des années 80 et, ce faisant, ont conquis le monde entier, dans cette pure niche qu'est la musique à la fois dansante et industrielle... Que ce sont finalement ces Flamands d'Aarschot, fondés un an plus tard, tout pétris, eux aussi, de chiffres et de lettres, qui connaîtront plus de succès grand public (tout ça reste d'ailleurs fort relatif, évidemment) importe peu puisqu'aujourd'hui, nous parlons d'un groupe canadien... Ce qui, à titre personnel, ne fait que renforcer mon sentiment en faveur de l'existence d'un inconscient collectif, qu'à fortiori je fourrerais dans le grand sac de matière à réflexion qu'offre la mémétique, puisque, nonobstant l'état des communications mondiales à l'époque (pour un coup de fil à l'international transatlantique, il fallait demander la connexion de vive voix à la madame des RTT; bon, peut-être pas quand même mais presque), il faut s'étonner qu'en ces mêmes années 1981-1982, la même musique surgisse dans des villes aussi éloignées que Charleroi et Vancouver... A moins, mais qui le sait, que cEvin Key et Nivek Ogre (non, c'est pas des fautes de frappe, dans l'EBM, on a tendance à balancer la typographie par la fenêtre quand on s'invente des pseudonymes) n'aient été présents lorsque S3 Evets et sa clique ont démoli une bagnole sur la grande scène du PBA de Charleroi (la plus belle salle de Wallonie, qu'on m'a demandé de vous dire) et que ça pissait le sang partout (voilà une anecdote qui me remonte de loin, que j'étais trop petit pour l'avoir vu de mes yeux propres, et dont je n'ai jamais pu parler avec les principaux intéressés vu qu'ils ne font plus musiciens précurseurs mais qu'ils gagnent leur vie en écrivant des livres gadgets, j'en ai déjà parlé et que de toute façon peu importe puisque cette chronique ne parle pas d'eux)... Le scénario de Colombiens Britanniques traînant par hasard dans les coins les plus industrieux de Wallonie restant fort improbable, nous pourrons chercher ce terreau musical commun dans les sacs d'engrais volés aux mêmes jardiniers; et ce n'est pas dans l'ascétisme et l'académisme (tout déstructuré, certes) des trois Pierre qu'il faut aller chercher (oh, sérieux, vous avez des lacunes en musique concrète, mes bichettes, mais c'est compréhensible, on a autre chose à faire de ses journées que de s'inquiéter du lourd corpus taillé dans les partitions par ces élèves d'Olivier Messiaen, ce qui me ramènerait, si je lâchais complètement la bride de mon coq à l'âne, à évoquer deux chefs d'oeuvre, 2001 L'Odyssée de l'Espace bien sûr et Homo Turbae de Claudia Castellucci mais alors vraiment j'excluerais pour de bon tous les rares lecteurs de ce blog et je ne suis pas sûr de continuer non plus à m'intéresser moi-même sauf pour me conforter dans l'idée, plus de trois ans plus tard après y avoir assisté, qu'Homo Turbae reste, toutes disciplines confondues, le plus grand spectacle que j'ai vu de toute ma vie jusqu'ici; donc, les trois Pierre, disions-nous, à savoir, Schaeffer, Henry, Boulez, les quatre mousquetaires de l'intellectualisme musical à la française); non, non, n'allons pas non plus traîner dans la glorieuse déshumanisation (qui explique encore moins son glissement nauséabond vers une stance martiniste prosélyte) d'un Vivenza; ici, c'est bien dans les délires déjà teintés de fluides corporels des Throbbing Gristle qu'il faut aller chercher (mais je n'en dirai pas plus aujourd'hui sur ce quatuor polysexuel, viendra bien un jour d'une nécessaire chronique que ce blog leur consacrera; ce qui est un sale exemple d'animisme abusif car ce n'est évidemment pas ce blog qui va consacrer quoi que ce soit à qui que ce soit, c'est bien moi, qui tape tout ça sans contrôle ni auto-censure (j'ai asséné trois chroniques plus tôt mes sentences majestives sur l'auto-censure, je n'y reviens plus) et, jusqu'à preuve du contraire, je suis un être humain et la machine m'est assujettie)... Cela dit, je n'ai pas pour habitude de rebondir à la phrase suivante sur ce qui est dit dans une parenthèse d'une phrase précédente (mais il y a un début à tout) et donc certains riront vachement jaune lorsque nous aurons dépassé le stade de la singularité technologique (ce grand fatras incontrôlable qu'est devenu, en dix ans à peine, le réseau des réseaux nous en approche un peu plus chaque jour)... La question reviendra alors lancinante et l'on pourra se demander si ce chiot maigrelet (ridicule traduction littérale, j'avoue) n'aura pas dans ses pattes les armes pour survivre à la disparition de ses maîtres carbonés... Il faut se convaincre que la silice puisse, à son tour, abriter une conscience réflexive, il est évident par contre que les machines n'accéderont jamais à la reproduction sexuée... Et ça tombe bien car dans ce live, déniché, devinez où, dans les bacs de liquidation du fils de la famille Amark (oui, son prénom c'est Mehdi et, oui, il est fort probable que j'ai déjà commis ce mauvais "monsieur-madame" auparavant et non pas "au paravent" car de un, c'est idiot et de deux, mes parents ont un chalet sur la plage, on n'a pas besoin de paravent, merci), il n'y a pas à proprement parler de contenu libidineux... On est ici dans la sécheresse du désir, au profit de la luxuriance du crachat sociopathe... Souvent sur la corde raide entre la naïveté navrante et la pose intellectuelle agressive, l'EBM se teinte surtout, chez ces Canadiens, de la seconde... Les borborygmes de l'éventuel chanteur ne permettent guère, surtout au volant dans les embouteillages matinaux, de déceler tout le contenu du propos mais les titres des morceaux sont suffisamment évocateurs : "Addiction", "Hatekill", "Worlock", "Assimilate" ou le très prosaïque "Dogshit"... Il est un épithète qui ne convient pas à la musique du Skinny Puppy, et c'est "gentil"... Peu importe, c'est le tour de passe-passe habituel, c'est cette grande foire à la catharsis musicale; que les gens soient méchants (avec 24 heures dans une journée, ils en ont des occasions de montrer leurs plus vilains côtés, ces sales gens bêtes et pas gentils), on balance à toute berzingue la petite heure (pour les accros au number porn, c'est 57:17) de ce "Bootlegged, broke and in Solvent seas" issu de la tournée mondiale de 2010 (année du "premier contact", de fait et pas du tout un chef d'oeuvre, re de fait); petite précision, ces Canadiens cocasses ont sélectionné pour ce disque dix morceaux uniquement tirés de la partie est-européenne de cette tournée (Varsovie, Bratislava, Budapest, Hildesheim), ce qui, c'est sûr, ajoute à cette mystique développée depuis quarante ans dans la musique industrielle, avec un grand écart difficile entre une espèce de poussée anarchiste libératoire et une fascination puérile pour l'aliénation des régimes totalitaires... Mais il y a une logique, ancrée peut-être dans nos cervelets reptiliens, à cette apparente bombance à laquelle le serpent se livre en se grignotant la queue; autant qu'on puisse le souhaiter (et je suis convaincu que d'aucuns le souhaitent), ni la chair ni la machine ne peuvent jouer à saute-mouton par-dessus l'infranchissable limite... Même la nanotechnologie, en s'insinuant à l'intérieur des corps, doit le faire par le truchement de matières compatibles... Bref, ce disque fait un raffût parfois désagréable, je ne l'aurais jamais acheté à prix plein, il remplit sa fonction, quand il le faut, basta; après, le bruit s'arrête, qu'il sorte d'un fichier midi corrompu ou d'un organe en plein prolapsus... Mais si vous ne savez toujours pas ce que se dit la rate; de un, vous êtes bien épais; de deux, j'ai pas cité Ouvrard pour rien; de trois, la rate elle se dit "late"... 

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19/05/2014

369. "METAL MACHINE MUSIC" Lou Reed

metalmachinemusic.jpgNous avons foulé les trottoirs de la grosse pomme, pour la première fois; cette grosse pomme qui assomme, avec ses bandelettes de ciel qui s'aperçoivent entre les sommets des pics urbains, la fourmi est humaine dans cet enchevêtrement, son repos est dans la verdure centrale ou sur la ligne haute, réhabilitée... Si la ville ne dort jamais, forcément, ses habitants peuvent parfois se parer d'atours morts-vivants, au détour de la 42ème rue... Les temps sont carrés mais la nuit ne tombe pas, de cinq à sept et 24 sur 24, la lumière éclabousse, les néons vomissent leurs réclames, le magasin le plus paresseux ne fermera ses portes qu'au jour suivant... Ca tape du pied, ça frappe des mains, claquettes et hauts de forme devant les box offices... Le tapis volant aguiche les caméras, c'est la première, le gratin sera là pour en faire tout un fromage... Les mots du prophète sont écrits sur les murs du métro et les sons de Gotham ne laissent aucune place au silence... Mais la verticalité... Tant qu'à être touristes, prenons la nécessaire hauteur; du 86e étage, le panorama n'est pas exceptionnel, il coupe le souffle, purement... A l'est, le New Jersey aligne son rivage industriel et l'on comprend pourquoi on a mis les pieds dans la plus grande mégalopole de l'Ouest... Au nord, on distingue la verdure du park, les chromes du Chrysler se laissent lècher par le soleil... Au sud, c'est la carte postale immanquable, les éperons de verre et d'acier du district financier qui viennent érafler les chevilles des nuages, les jumelles n'ont même plus de fantômes à défendre, une nouvelle tour se dresse, frondeuse... Nous verrons, dans la lanterne magique, toute la paranoïa tressaillir comme une génisse à l'abattoir... Dans la nuit, un gamin de onze ans a franchi les sécurités et est monté au sommet du WTC One, alors que l'immeuble n'est pas encore ouvert au public... Mais la boîte à images crache tant d'horreurs : tous les médicaments miracles pour des maladies qui n'existent pas chez nous entraînent des effets secondaires délétères; nous devons saisir tous les avocats de tous les états si nous avons vécu un jour à moins de cent mètres d'une plaque d'amiante ou si nous avons fumé des cigarettes après avoir vu une publicité pour le tabac; pire, nous refusons tous de sortir de chez nous et de mener une vie normale si nous n'avons pas des implants capillaires sur la tête et des bagues en porcelaine sur les dents... A l'ouest, les Reines abritent leur aéroport puis, plus bas, Brooklyn se débrooklynise... Sur Park Slope, les arbres longent les trottoirs, les maisons sont en briques, la vie est presque réaliste... Mais nous parviendrons à nous glisser à l'arrière du décor, au bout de la 9e rue, sur Smith street, l'aérien de la ligne G surplombe le viaduc routier qui enjambe un quelconque canal aux rives chargées de casses métalliques... Sous le viaduc, le passage piétonnier longe un grillage fatigué... Nous y avons vu une chaussure attachée par les lacets... Plus loin, l'ombre d'un gamin noir qui rentre au crochet rouge à cloche-pied... Le subway est un léviathan polyglotte -le fatra sé on pwoblèm- à double vitesse, il avale la foule sans appétit et la recrache de loin en loin, machouillée... Son ventre de fer blanc abrite aussi bien des danseurs urbains aux acrobaties époustouflantes que des rebuts paysans à l'halitose inévitable, la mère aux cheveux en palmier, les enfants aux bouches édentées, les anti-bimbos en joggings roses élimés... En sortant des illusions touristiques de Little Italy, après s'être dépêtrés des restaurateurs chinois qui tentent d'écouler, en invectives mandarines, des sacs à main contrefaits, nous avons croisé une famille Amish... La serveuse de chez Bill's Bar and Burger est francophile, toute l'île de l'homme-chapeau-bronzage est francophile, l'enseigne d'un restaurant nous fait sourire, c'est le "Petit Poulet"; notre petit poulet nous manque mais nous savons que là, il nage au milieu des mantas et des requins, tout va bien... J'ai trempé ma viande dans du gravy au Jack Daniel's et les frites se cachent sous le chili con carne et le fromage fondu... Nous mangerons aussi des crèpes au lard dans du sirop, des beignets troués, des cafés à emporter, en gobelets surdimensionnés, sirotés dans le matin frais, entre Riverside et Broadway... Les amoureux d'art deco se tapent des mini-orgasmes à chaque coin d'avenue... Le lobby marbre et métal de l'ESB est sensationnel... James Eckhouse nous a souri... Les frontons du Rockefeller assènent leurs slogans modernistes, Zeus en pierre aux éclairs forgés nous annonce que "la science et la raison seront la mesure de notre époque", Atlas en bronze porte un globe évidé, un dragon en briques lego surgit du plafond de la boutique; et ces gens-là nous parlent du passé, eux aussi étaient persuadés que la crise, la vraie, le krach ultime n'arriverait que plus tard, c'est-à-dire jamais et, pourtant, eux aussi se sont défenestrés, ruinés... Plus bas, à l'extrémité du sentier large, là où la verticalité est la plus omineuse, le taureau n'arbore-t-il pas quelques gouttelettes de sang séché ?... Nous mangerons le picnic acheté chez Walgreen's dans un recoin tranquille de la High Line... Réhabilitée, on l'a dit, c'est un endroit auquel les touristes se doivent d'accorder un peu de temps, sur ce caillebottis par-dessus les rails rouillés... Parce que finalement, et hormis l'immanquable panorama, ici, les meilleures choses sont gratuites... Même si rien ne vaut son prix, de taxes cachées en pourboires à 18%... A 15 heures 30, le vendredi, la file est aussi longue sur les deux trottoirs; d'un côté, on s'aligne pour se faire servir par les gars halal, de l'autre, on attend la gratuité du musée... Au fond de la salle, un rien à l'écart de la foule du Moma, la ballerine incarne les notes que le violoniste vient piocher sur la portée peinte à même la grande toile; et juste à côté d'eux, comme pour rappeler que la création contemporaine reste inaccessible aux esprits les plus serrés, les deux artistes remplacent la laitue pressée par un câble à un bloc de granit... La foule, donc, est souvent bovine, quand la visite d'un musée aussi riche se transforme en diaporama au pas de course... Au Louvre, vous les voyez se monter dessus pour apercevoir le timbre-poste de La Joconde alors qu'à l'arrière de cette cimaise, le même Léonard s'étale sur des mètres carrés de Dernière Cène; imaginez-les donc, ici, se donner du coude dans les côtes pour faire semblant de se pamoiser devant la Nuit étoilée de Van Gogh alors que tout autour, sur les murs de cette salle, se donnent à voir une litanie de chefs-d'oeuvre, du Parc de Klimt à La Bohémienne Endormie de Rousseau en passant par les paysages de Honfleur, Gravelines et Pont-en-Bessin de Seurat... Chaleur de la salle, crétinerie de la foule, surprise de retrouver le pointilliste de mon enfance, j'ai vécu là le premier syndrome de Stendhal de ma vie... Au-delà de Nolita, sur East Houston st., nous avons osé franchir le seuil du marchand de salamis... Si Grizabella chante la mémoire, il ne s'agit pas ici du même Cats; le ballet  incessant des bouffeurs de pastrami donne le tournis mais aussi un rictus qui oscille sans cesse entre l'étonnement apeuré et le sourire moqueur... Nous nous sommes assis sous les photos de vedettes variées, quand vint notre tour, enfin; la viande marinée, avec tous ses secrets de fabrication yiddish, fond dans la bouche pas dans la main, personne, par contre, ne sait ce que cache la pâte collante du knish... Et toujours cette verticalité... Maya Hayuk a barbouillé un mur entier, les hipsters se prennent en photo... Dans le village, les lois de la physique volent en l'air; la ville s'organisait orthogonalement, dans cette progression mathématique qui empêche les piétons les plus distraits de jamais perdre leur chemin mais là, soudain, les rues ont des noms, elle tortuent et s'entrecoupent dans des angles aigus... Les galeries d'art s'étalent dans les lofts reconvertis des hangars où s'échinaient les emballeurs de viande; nous ne pouvions pas le savoir alors mais l'esprit fictionnel de Marnie Michaels flotte par-là... Les taxis sont jaunes, les camions de pompiers sont chromés, les bus scolaires sont boursouflés, le semi-remorque est tellement long que même totalement adossé au quai de déchargement, à l'intérieur du hangar, son tracteur dépasse sur la moitié de la rue et interromp toute la circulation... Klaxons, sirènes, crissement de pneus, freins hydrauliques, gyrophares, lointains grondements aéronautiques... Le soleil ne manque pas en cette fin mars, il y a un Flamand qui vend des gaufres dans sa petite cahute au pied du city hall; il tourne le dos au pont pris d'assaut par les touristes, sur cette promenade en planches qui surplombe le flux constant de la circulation automobile... Ca tape dur et nous tombons la veste, tout en gardant, là-bas, un oeil rivé sur Battery... Nous ferons demi-tour sous les câbles de 1883, Max, Caroline et Williamsburg attendront; à 17 heures 30, nous monterons sur le ferry, en direction de l'autre île... Les cinq boroughs battent chacun à leur vitesse, Staten Island n'est pas le plus trépidant mais depuis le pont du bateau, nous l'avons vu : Liberty n'a pas de culotte sous sa jupe au bronze aussi lourd à porter que le rêve qu'elle est censée défendre... C'est poser le pied à terre pour aussitôt reprendre la mer mais au final un seul borough n'aura pas enregistré notre tachycardie sur son ECG... Nous ne serons pas allés plus au nord que cette 103e où se tapit notre hôtel... De la petite chambre au septième étage, on entend les vapeurs du réseau aquatique, les sirènes des véhicules d'urgence, le boum-boum constant de la ville que tous les t-shirts coeurent... Monsieur Douglass a construit des HLM en briques rouges... Le yaourt glacé se vend au poids... La pollution lumineuse éteint la voie lactée mais le hall de Grand Central est si haut que des constellations brillent dans son plafond... Un container accueille les scories métalliques de travaux en cours; le tintamarre amène le promeneur de chiens sur les rives de l'infarctus... Les marchands de souvenirs étalent leurs petites lunettes rondes devant le Dakota... Les animaux figés rendent foi dans la taxidermie même si certains dioramas fleurent cette étrange nostalgie d'une époque qui n'a jamais totalement existé... Ils sont bien vivants, par contre, les canards du Reservoir, qui regardent les joggeurs tourner en rond, tous dans le même sens... Plus loin, derrière un rocher affleurant, par-dessus le tunnel où Jodie s'est mis les nerfs à vif, en bordure d'une tranchée autoroutière, les écureuils gris se poilent, quel que soit le jour de la semaine, ils envoient des bras d'honneur à Pancol... Sur le trottoir du museum, en guise d'au-revoir aux sciences naturelles, en promesse de revenir à cette bestiole que nous avons à peine eu le temps de gratouiller, nous mastiquerons un hot-dog suspect... Une heure souterraine nous attend, JFK est au bout... Les divertissements embarqués de Delta permettront d'apaiser cet inattendu déchirement (on reparlera des joies et déboires de l'in-flight entertainment lors d'une prochaine rubrique)... Dans notre lopin belge, à peine plus peuplé que la Nouvelle-Amsterdam, la grande ville reste accessible, Lou Reed pensait entuber sa maison de disques, en 1975, en livrant un double album de feedback chaotique... Il prétendra, jusqu'à sa mort, l'année dernière, avoir maîtrisé les intentions artistiques floues et le modus operandi discutable de ce Metal Machine Music... Par sa volonté partielle, néanmoins, il a posé le premier jalon du rock bruitiste, de toute la mouvance noise... Mais, surtout, sans nécessairement le savoir, il venait de figer la bande-son de sa ville... Ce New-York qui frappe les sens, alourdit l'estomac, oppresse la respiration, envahit le champ de vision, arrache l'oreille, hypnotise et émerveille.

06/02/2014

363. "TRAVELLERS IN SPACE AND TIME" The Apples in Stereo

travellersinspaceandtime.jpgEt nous pouvons poursuivre ces réflexions autour de la littérature de genre en constatant sans mal que la fantasy (héroïque ou pas, boardschool magique ou pas, avec des vampires qui scintillent ou des adoslescents qui se massacrent à coup de flèches enflammées ou pas) a supplanté la science-fiction dans tous les médias et, a fortiori, ce bon vieil assemblage de cellulose imprimée que nous continuerons à appeler des livres... Mais le fait est, indéniable, que la transposition du phénomène commercial à la société en général laisse bien envisager le pire... C'est la crise socioéconomique, il n'y a guère qu'une poignée d'ultramilliardaires réfugiés dans leurs tours d'ivoire (le chiffre est tombé : ils sont 85 à posséder autant de liquidités que la moitié de la population terrestre) et leur îles au sable tout aussi blanc qui peuvent se permettre de jouer à en simuler les effets; tous les autres, dont nous sommes, en souffrent et constatent bien qu'il y a cinquante ans d'ici, une famille de cinq pouvait correctement vivre avec un unique salaire alors qu'aujourd'hui, deux parents en équivalent temps plein et un enfant unique doivent jongler pour s'octroyer un éventuel petit plaisir consommatoire... Il me semble évident que nous trouvons dans la fantasy une évasion nécessaire, un imaginaire beaucoup plus facile à gérer, avec ce prérequis d'un bien absolu qui triomphe d'un mal absolu (certes, George RR Martin est parvenu à s'en éloigner mais il noie le poisson dans bien du sang et de la sensualité, obtenant à la fin une évasion un rien plus adulte mais tout aussi efficace)... La SF, face à cette déferlante d'épées votives, de parchemins magiques, de baguettes de sureau et de menottes en velours, doit, par définition, s'ancrer dans la réalité scientifique... Donc, échafauder des probabilités qui répondent à nos constantes physiques (même si, trou de ver ou pas, il devient de plus en plus improbable de se balader dans le temps; et pourtant, la terrible vision de la différenciation génétique future au sein de l'unique race humaine qu'a eue Herbert George en visitant ses Elohim et ses Morlocks vient toujours me serrer la gorge quand, par hasard, dans la file du Quick devant moi, je tombe sur une famille qui se balade la bouche ouverte et l'oeil éteint, dont la mère, agressivement analphabète, est obligée de pointer du doigt sur le tableau coloré ce qu'elle a envie de manger et qu'elle anonne sans respirer le texte qu'elle s'est répété dans la tête, empêchant la pauvre caissière acnéeuse de poser les sempiternelles questions contractuelles... grand ou moyen menu, coca comme boisson, ketchup ou mayonnaise ? Et la maman morlock de finalement décider de passer le relais à la seule de ses filles qui ne tombera pas enceinte avant ses seize ans)... Il est assez édifiant de relire quelques textes de SF des dernières décennies et d'y déceler, souvent, une vraie vision futuriste qui s'est, in fine, avérée... Car, de toutes manières, comme aurait pu le dire un quelconque critique littéraire trop prompt à la formule et qui, de toute évidence, ne pouvait pas s'attendre à servir d'exemple prétexte deux fois de suite dans ce blog de plus en plus sentencieux : "On ne lit pas la collection Darkiss comme on lit du William Gibson"... Mais, nonobstant les goûts, les couleurs, les arômes et les teintes, je dois bien avouer un faible, lié probablement à une certaine nostalgie, pour ces futurs redécouverts, à travers les médias... Nous sommes en 2013, bien sûr nous n'avons pas de voitures volantes ou de baskets qui se lacent toutes seules mais qui oserait affirmer que les 90 minutes de bouchons, chaque matin, sur notre ring capital, ne ressemblent pas aux ouvriers amorphes, sur les tapis roulants de Métropolis ? Qui pourrait dire, englués que nous sommes à nos écrans personnels, sur des appareils mobiles qui, de Shazam en Siri, deviendraient, pour certains, des amis plus précieux que des humains si, d'aventure, on les dotait d'un orifice à usage sexuel, qu'Hal 9000 n'est pas déjà là à lire sur nos lèvres, de son unique oeil rougeoyant ? Evidemment, les vrais robots dorment encore dans des labos souterrains cachés sous des hangars industriels couvertures et pourtant nos aspirateurs dansent et virevoltent tous seuls autour des pieds des meubles, autour des chats lourdauds endormis la gueule à moitié dans leur gamelle de pâtée (à ce moment-ci de cette chronique, vous devez être peu, mes lecteurs chéris, à entendre un renard jaunasse vous proposer de goûter à la pâtée du chat mais si c'est votre cas, je vous bisoute beaucoup)... Mais à la veille de l'avénement d'Homo Ciberneticus, tandis que nos coeurs sont suppléés depuis cinq décennies déjà par des boum-boums artificiels, que nos artères fonctionnent encore mieux en polymères et que la médication est véhiculée jusque-là où ça fait vraiment mal par des nanotubes de graphène, la question demeure : "Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?"... Non, bien sûr, sans même devoir lire Philip K. Zgeg, nous savons tous, grâce au frère Scott qui ne se prénomme pas Tony que le test de Voight-Kampff est à même de confondre toutes les Sean Young qui s'ignorent, sous ces néons japonisants dans des voitures qui volent (on y revient, voilà tout de même un mythe futuriste qui s'écroule de plus en plus; au mieux, et c'est à souhaiter d'ailleurs, nos véhicules futurs se conduiront tous seuls avec une sécurité que ne pourrait jamais égaler cette irritabilité que ressent tout humain dès qu'il se place derrière le volant)... La vraie question, c'est : "What do you see when you dream about the future ?"... Et c'est donc l'interrogation lancée à nos oreilles par The Apples in Stereo sur ce disque du jour, leur dernière sortie en date même si l'objet date déjà de 2010... Mais qui, les qui donc, qu'on dit tout haut ?... Ces Pommes stéréophoniques, que j'ai découvertes, comme d'autres, au hasard du bac de démarquages d'un magasin rouge, sont en fait un groupe qui suit son petit bonhomme de chemin de longue date, depuis 1991, aux côtés d'autres, tous réunis sous l'ombrelle du label indépendant Elephant Six, basé à Athens, Georgia, ce qui pourrait n'être qu'un détail si nous (et vous aussi, qui lisez ce blog depuis un temps certain) ne savions/saviez que cet Athènes sans acropole mais où pousse un arbre qui est légalement propriétaire de son lopin (oui, oui, on apprend un tas de choses ahurissantes sur wikipedia) était la ville d'enfance de deux groupes appréciés par ici : The B-52's et R.E.M. (en même temps, qui n'aime pas R.E.M. ?)... Mais musicalement, on ne mijote pas ici tout à fait la même compote... Comme le titre du disque le laisse entendre, et comme notre longue et sinueuse introduction l'a introduit, nous voici partis pour une escapade dans le rétro-futurisme... Avec ce que ça suppose de synthétiseurs très synthétiques, de petits bruits suspects, d'envolées de mellotron et, surtout, d'une généreuse lampée de vocoder... Ah, la petite boîte qui donne une voix de robot, qu'est-ce qu'on peut pardonner comme mauvaise inspiration rien que grâce aux sonorités métalliques qui s'échappe d'un chant trituré par le vocoder (tiens, on pardonnerait presque l'album Trans de Neil Young mais ce n'est pas le propos, ici)... D'autant que la question s'évacue d'elle-même, les Apples in Stereo ne souffrent pas de mauvaise inspiration et, dès lors, expirent avec aisance une musique pop primesautière et acidulée qui soutient une voix passablemment androgyne... Le piano l'emporte peut-être un peu trop souvent à mon goût sur la guitare dans ces pépites aux excroissances spatiales mais tous ces stimuli provoquent les réponses bien documentées du meilleur pop-rock : sourire réflexe, dodelinement, chantonnement décomplexé, envie fréquente de se repasser le disque... L'apparente facilité d'écriture (et même s'il faut concéder quelques raccourcis accrocheurs dans la rythmique et les choeurs) ne peut pas non plus cacher le grand oeuvre de l'abeille ouvrière, un dénommé Robert Schneider (un nom de pas rock star comme il en existe peu), qui écrit, compose, produit ces Pommes-là depuis plus de vingt ans : le gaillard, dans son temps libre, construit des claviers synthétiseurs inédits et a développé une gamme chromatique à la progression logarithmique qu'il a lui-même qualifiée d'"octave non-pythagoréenne" et qui, sans radicalement forcer toutes les académies de la planète à revoir leur enseignement du solfège, rencontre un certain écho dans le milieu musical... Le futur en marche, donc, comme de nombreux titres de la plaque (riche tout de même de seize morceaux) le laisse entendre : "Dream about the future", "Strange solar system", "CPU", "Floating in space", "Time pilot", "Next year at about the same time" ne sont que quelques exemples de ce disque quasiment concept... Les réminiscences sont ici nombreuses, chacun, probablement, y trouvera celles qui correspondent à son background personnel (quoiqu'un pur fan de Cannibal Corpse risque de chercher longtemps), je peux facilement affirmer la plus évidente, et c'est encore le vocoder qui l'impose : on entend ici quelque chose non de Tennessee (ben ouais, il est question de pommes, pas de poires williams) mais bien de l'Electric Light Orchestra et c'est très logique (en plus d'être lumineux et électrique et orchestral) puisque le groupe lui-même ne revendique qu'une seule influence, celle des Beatles... Dont, au-delà de tout péché originel, la grosse pomme verte reste un symbole immuable et c'est une conclusion qui en vaut une autre.  

Écrit par Pierre et petit pain dans Bibibiiip, GAM (good american mainstream) | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

09/01/2014

360. "LIVE AT LAST" Heaven 17

uncdparjourheaven17.jpgChacun, c'est la beauté formelle autant que l'échappatoire fondamental de toute réflexion sociologique, peut assumer les envies qu'il désire, se plier au dogme qui lui convient, nourrir les fantaisies hallucinatoires qui lui semble les plus dignes de confiance sans qu'on puisse lui imposer le moindre jugement de valeur (bien sûr, il existe une espèce de socle moral fondamental, c'est bien pour ça qu'on a rédigé des chartes de droits de toutes sortes, depuis l'Homme avec un grand hache aspiré jusqu'aux séquoias rouges en passant par les nouveaux animaux de compagnie; en attendant, je constate que la plus grande démocratie d'Asie continue à permettre les mariages arrangés entre des messieurs trop vieux et des enfants trop jeunes, que, je radote mais c'est parce que j'ai raison, l'huile de roche koweitienne est mieux protégée que les couseurs de baskets bangladeshis, le sous-sol malien plus prompt à causer l'action militaire européenne que les sommets enneigés du Tibet)... Dès lors, toute tentative de hiérarchisation des goûts et des couleurs (et pourtant, mon blog est par bien des aspects plus intéressant que le vôtre) mène irrémédiablement à l'échec puisque la limite est là, à l'horizon de la capacité de chacun d'accepter l'eccentricité et la transgression... Mais voilà, personne ne peut donc empêcher personne de nourrir l'espoir idiot que sa chair va survivre à la putréfaction, va repousser les vers et la charogne à grands coups de mawashi-geri coup de pied circulaire (pense à ta licence, Jean-Claude), que ça va sentir la rose quand on ouvrira son cerceuil tous les sept ans (et si Grégoire met vos poèmes en musiques, ma foi, c'est juste bien fait pour votre pomme) voire, mieux, que quelques grammes intangibles vous sortent des narines au moment fatidique pour vous entraîner, essence de vous-même, comme si vous pouviez exister ailleurs que dans les cerveaux et sensations de vos proches, à travers un tunnel de plus en plus aveuglant, aboutissant sur ce néant d'ennui, que bouddhi-bouddha, petit poupon de Chine, aurait appelé Nirvana (rien à voir, bien sûr, avec des bouts de matière grise ensanglantés sur un pull rayé vert), ce paradis, donc, dont on a déjà perdu bien des millénaires à essayer d'imaginer le but, la substance, l'énergie... A tout le moins, deux scénarii s'affrontent, au-delà du simple rejet empirique : tous les cultes eschatologiques (si tu sculptes des petits bonshommes à partir de tes déjections, alors, oui, ça l'est) renvoient, à travers les prismes culturels des différentes époques, à une seule réalité immanente qui, de toute évidence, échappe à nos perceptions et à nos avancées scientifiques mais le paradis serait donc seul et unique... Soit chaque lieu de béatitude décrit dans chaque écriture révélée, dans chaque mythologie plus ou moins moderne existe et, alors, des paradis, on en a en masse en masse, du Walhalla au Jannah, en passant par le grand banquet délirant de Claude Vorilhon... En vérité, mais il suffit d'avoir un minimum de goût en musique populaire des années 80 pour s'en persuader : des paradis, il en est un nombre fini, précis, concret... Il y en a dix-sept... Et c'est là, en bout de chaîne, loin des maillons faibles, que Martyn Ware et Ian Craig-Marsh ont apporté leur empreinte indélébile à la musique fabriquée avec des machines... Car, sur le pur plan de la fantaisie philosophique, de la fiction spirituelle, il est évident que ce paradis, c'est la fin de l'esclavage du corps, la fin de la soif, la fin de la faim, le fin du fin de l'infini, l'inexistence des partouzes et des soap-opéras, les âmes rendues à leur propre félicité ne deviendraient-elles pas de simples machines désincarnées, coincées dans un mouvement enfin devenu perpétuel ?... Or donc, après s'être autoproclamés leaders de la ligue humaine (revoir, si besoin, les chroniques 223 et 328), les deux compères, un heckel trop joyeux de croasser en même temps qu'il tripote ses synthés et un jeckel particulièrement plus intellectualiste que l'autre, renfrogné sur ses claviers, à triturer des boutons et qui finira par rentrer chez lui avant la fermeture des portes d'or de ce dix-septième éden, décident de s'adjoindre un troisième larron et de rendre un rapide hommage au chef-d'oeuvre de Tony Burgess, on a vu tout ça en chronique 295... Glenn Gregory, malgré son improbable sourire colgate dans une mâchoire de boxeur poids-lourd, reste l'un des chanteurs britanniques les plus sous-estimés, ce qui rend aussi justice aux énormes talents de compositeurs des deux camarades précités; car, et c'est pour cela que tant Human League que Heaven 17 survivent au ressac des effets de mode et continuent à se produire sur scène de-ci de-là : si la musique est électronique (et diablement efficace), elle sert avant tout des mélodies réfléchies, des paroles sensées, de vraies chansons, tout simplement... C'est en 2008 qu'est donc sorti ce document particulièrement probant des nombreux et divers talents de la troupe, ce "Live at last" (puisque premier enregistrement sur scène pour un Heaven 17 qui existait alors depuis plus de vingt-cinq ans) que quiconque peut sans crainte se glisser dans l'oreille, à tous niveaux de décibels, à toute heure de la journée, dans n'importe quel état d'esprit... C'est vendredi fin d'après-midi, le boss a été lourdingue tout du long, dans la bagnole, embouteillages de ring, vas-y, fais péter "Crushed by the wheels of industry"... Dimanche matin, un rien trop tôt, tous les deux réveillés, des papillons dans les yeux, le coeur, le bas-ventre, pourquoi ne pas tenter la voix chaude de Glenn et ses choristes (les très capables Angie Brown et Billie Godfrey) sur "Temptation" ?... Terrassé, sur le temps de midi, par les nouveaux sondages politiques qui ne cessent d'annoncer le pire, les claquements de bottes, les râles dans le sable de Lampedusa, la fifille qui cirage le bandeau à s'papa ? Allez, hop, "Fascist Groove Thang" à fond la caisse... Ou, peut-être, l'envie de se rêver conquérant, nouveau riche, tradeuse de luxe et call-boy hors de prix, city-trip à la galerie des officiers dans l'optique insensée de donner son avis indu sur la fresque camouflée du bûcheron Léonard (c'est connu, que c'est parce qu'il a tant coupé de bois que Léonard devint scie), poum, tape-toi "Let's all make a bomb"... Bien sûr, en plus de prouver élegamment que les sonorités d'Heaven 17 ont particulièrement bien affronté l'outrage du temps (mieux que toute la soupe de l'eurodance 90's, déjà !), cette captation intégrale d'un concert donné au SECC de Glasgow offre un panorama adéquat des plus grands moments du trio... Avec quelques morceaux plus récents de très bon aloi ("We blame love", "Freak!") et un final à même d'enmoiter les culottes des fans de la première heure (ça nous ramène à 1977, tout ça, certains fans de la première heure sont donc littéralement, aujourd'hui, en train de souiller leurs tena-pants) avec cette pseudo-auto-reprise totalement azimutée de "Being Boiled", énorme oeuvre de jeunesse de Human League, sur laquelle, il faut rendre à qui de droit (et non pas aïki noodles, ces horreurs industrielles qui m'ont sauvé ma vie de student mais dont la vie de couple m'a sauvé une fois pour toutes), Glenn chante mieux que Phil Oakey... J'en viendrais presque à lui pardonner cette faute ancienne, quand sa libido a perpétré la fin de l'un des meilleurs groupes belges de tous les temps mais là, plus que jamais, c'est une histoire pour plus tard.
Blam, youtube, merci, quittons-nous donc avec une reprise avec des vrais morceaux d'âme (pour le coup) et de tripes (rock'n'roll, bordouille), ce sont Jarvis et Beth qui dynamitent "Temptation" en 2007, aux NME awards.

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04/11/2013

352. "SOME GIRLS WANDER BY MISTAKE" The Sisters of Mercy

En avant-propos, une toute petite dédicace post-anniversaire à ma maman pour la rassurer : Praha sera encore là et tu y iras.

uncdparjour sistersofmercy.gifDu Pont Charles, pierres inégales jetées par-dessus une Vltava (vous pouvez dire Moldau, si vous êtes germanophile) languissante, au sanctuaire de Notre-Dame de Lorette, au Château et à sa ruelle d'Or multicolore, à l'église Saint-Nicolas et bien d'autres bâtiments et monuments historiques, le "petit côté" de Prague ne manque pas d'attraits touristiques... Au tournant des années 1994-1995, cela dit, l'attrait de Prague, pour des étudiants sans le sou, c'était principalement la vodka aromatisée à 50 francs belges le litre... Et sur la rive droite, dans la vieille ville où les richesses touristiques ne manquent pas non plus (mais où l'expurgation des symboles soviétiques était alors quasiment terminée), je les ai regardés, ces étudiants, se confire comme les cerises d'une wisniowka, changer de couleur comme l'herbe d'une zubrowka, finir blanc comme la krepkaya puis je suis sorti me balader tout seul, entre les grands bâtiments sales des longues avenues... Dans Nové Mèsto, pas nécessairement loin de la place Venceslas, il y avait un magasin de disques où, je m'en souviens comme si c'était le nouvel an 1995, j'ai acheté, quoi ça, pas possible, des disques... En même temps, ça tombe bien, ça aurait été encore plus malhabile d'invoquer ces vieux souvenirs s'il s'était agi d'un magasin d'émaillerie et que j'y avais acheté un magnifique chaudron pour y réchauffer de la soupe... Quoique, parfois, ce blog sent, comme les cantines d'école mal entretenues, le vieux potage rance d'une inspiration en berne et d'une prise de liberté impardonnable avec des souvenirs qui, déjà, flottent un peu au niveau de leur propre exactitude... Retour donc dans cet appartement pour jeunes voyageurs, partagés avec deux Australiens à peines nubiles, quelque peu terrorisés à la vue de ces ULBistes tout fiers d'avoir réussi leur bleusaille, débarqués en Bohême avec leur penne sur la tête... Donc, mes longs cheveux prouvaient bien que j'étais un apostat du folklore, j'ai tout de même bu ma part de vodka, le premier jour... Puis, je suis vraiment allé me promener tout seul dans la ville, guidé par mon seul élan asocial, bredouillant, au besoin, quelques mots d'allemand, seul sésame valable, à l'époque, au-delà de ce tchécoslovaque qui, comme toutes les langues slaves, chante à l'oreille autant qu'il arrache les cordes vocales... Bref, me voici, Bob malgré moi de ce convoi étudiant sans véhicule (sommes venus en train de nuit, expédition ridicule d'un monde avant Thalys, avec des changements de voie presque terrifiants, au milieu de la nuit, dans un Nürnberg embrumé, qui annonçait le racket kafkaïen, le matin suivant, du contrôleur de train tchèque), errant, Golem lancé sur les rails de ma vie d'adulte, dans ce Prague à tout le moins ensorcelant... Mais les vieilles pierres, c'est comme les ritournelles de Smetlana détournées pour une publicité Joyvalle, au bout d'un temps, on s'en lasse... Donc, magasin de disques, autres temps, autres moeurs, le rideau de fer était par terre mais le marché tchèque pas encore tout-à-fait déchaîné... A ce propos, puisque ce blog est belge, il est nécessaire de rappeler que c'est là qu'on a inventé la pils et que, pour cette seule petite lettre qui la tient éloignée de la pisse, cette bière jaune et fade, si le brasseur en brasse, le Tchèque en boit (punaise, c'est la plus tordue approche d'un calembour le plus éculé qu'il m'ait été donné de commettre depuis très longtemps)... Car, alors que nous savions, les étudiants savent ça d'instinct, que nous allions nous bourrer la gueule (enfin, je le rappelle, surtout eux, beaucoup moins moi) pour presque gratis, nous étions partis avec quelques victuailles et rafraîchissements dans nos sacs... Mais ils n'étaient pas pour nous, c'était pour offrir car on le sait, le Tchèque est sans provisions... Sans parler de son état mental discutable, au Tchèque barré... D'ailleurs dans les mariages pragois traditionnels, le gendre aussi s'habille en immaculé (voilà, celle-là vous la complétez vous-même et on termine là cette lamentable série)... Car le mot doit être lâché, pour continuer à avancer dans cette chronique, et le mot, c'est Popron... Un rapide coup d'oeil sur la toile mondiale nous révèle que le business existe toujours et l'aspect lêché du site officiel laisse supposer une bonne santé financière... Il y a, pour ainsi dire, vingt ans d'ici, le magasin Popron de Prague, dont on suppose qu'il était le plus grand de la chaîne, si ladite chaîne existait, ne payait franchement pas de mine (contrairement à quelqu'un qui offrirait un crayon de graphite à quelqu'un d'autre mais on avait dit qu'on arrêtait avec les apartés sans queue ni tête, comme un eunuque décapité, ah, oouh, mais euh, aaarrgh, ça suffit, maintenant)... Quelques rayonnages pas trop bien classés, un large espace pour la musique du cru et un petit espace pour le pop-rock international (c'est-à-dire, les territoires amis de l'Ex-URSS et, tout de même, le reste de l'Europe)... J'ai déjà raconté comment une petite chanson au violon sautillant sur des guitares distordues m'avait accroché l'oreille sur la télévision locale diffusée dans le poste qui se dressait contre un mur de la salle commune de cet appart' à touristes précité (toute cette histoire-là se redécouvre dans la chronique 185, pour les courageux qui veulent explorer les tripes refroidies de ce blog)... Je n'avais pas encore dit que dans les bacs à disques de chez Popron, j'avais acheté un autre CD, pour l'équivalent, si ma mémoire niquée ne me joue pas des tours (oui, des tourniquets, ah la la), de 150 francs belges... Pas cher, donc, mais tout de même le prix de trois bouteilles de vodka ou de sept chopes d'un litre de bière chacune, dans la cave d'une brasserie troglodyte, en plein centre-ville, pour le coup voilà un vrai bon souvenir de ce voyage d'étudiants-pochtrons, nous avions ri, rotant moussus, assis sur des bancs en bois, à quatre volées d'escaliers en-dessous du niveau du trottoir, de l'autre côté de la vitre, les alambics cuivrés n'auraient frémi rien que pour nous... Puis, moins bon souvenir, c'est janvier dans les plaines d'Europe centrale, on se les caille tellement qu'on craint pour sa fertilité, sommes obligés de porter à bout de bras celui-là qui, abusif autant que faire se peut, risque à tout moment de découvrir les joies du coma... Combien de kilomètres jusqu'à l'appart, combien de nouvelle terreur à offrir à ces deux Australiens ?... Il vaudrait mieux d'abord arriver jusque-là, sous la neige, avec les taximen qui injurient en tchécoslovaque, avant, à leur tour, d'offrir leur service au tarif du racket... C'est sans surprise que le lendemain, alcool glacé et trek glacial, nous marchons de guingois, ravagés comme les tombes du vieux cimetière juif, parlons avec des voix sépulcrales, comme Andrew Eldritch... Cofondateur, parolier, chanteur, programmateur de Doktor Avalanche (on voit ça après), Eldritch est, depuis 1977, le petit marionettiste malingre qui agite les fils et les tiges de ces Sisters of Mercy dont on peut sans souci dire qu'à l'instar de ces dames moitié dévotes moitié dévoreuses issues de la chanson de Leonard Cohen qui a inspiré leur nom (bien plus que l'ordre des Soeurs de la Miséricorde lui-même), elles soufflent le chaud d'une certaine prostitution artistique et le froid d'un évident intégrisme musical... Car le proverbe est là: "Oncques ne connut pire escouteur qui point d'entendre n'ait voulu" (c'est mon nouveau passe-temps, j'invente des proverbes en crypto-vieux français; faut peut-être que j'arrête de regarder Kaamelott sur toituyau en mangeant mon sandwich de mon temps de midi)... On peut aussi imaginer qu'Eldritch, et ses tout premiers complices Gary Marx, Craig Adams et Doktor Avalanche (après, on a dit), avaient également fait leur cet autre riche conseil: "Si ne fais ce que doit, nul pour toi n'y fera"... Et dans cette ambiance propre au punk britannique de "y'a pas besoin de savoir jouer de nos instruments pour en sortir de la musique" ("Peu s'en chaut du luth jouer quand de la bouche peut mélodier"), les Soeurs se sont lancées dans l'aventure rock, sans filet ni talent... Avec, "Les bois sont encore plus verts quand le chevreuil s'y terre", la volonté expresse de mettre en avant cette disette technique... Marx fera pling-plong sur sa guitare, Adams fera doumdougoudoum sur sa basse, Eldritch laissera carrément sa place de batteur au meilleur musicien du groupe, le fameux Doktor Avalanche, une belle boîte à rythmes omniprésente et surexploitée (merci Isaac pour tes trois lois) et assumera cette position de leader-chanteur pour laquelle, de toute évidence, il était né pour de laquelle l'occuper cette place au détail près que l'homme ne sait pas chanter, n'a pas de voix et se trouvera donc une tonalité infra-grave que n'aurait pas renié un Vincent Price shooté à l'anti-hélium... Par l'action combinée de ce manque de talent assumé, d'une hurlante disette de moyens et d'une volonté irrépressible malgré tout de prendre une place sur la scène musicale, les Sisters vont rapidement produire plusieurs singles dont, c'est la magie du rock'n'roll, l'impact va marquer son temps et durer dans l'époque... En commettant ce mélange inattendu de punk sans fièvre et de glam sans joie, Eldritch et ses frangines vont défricher tout le champ de ce qui, rapidement, deviendra le rock gothique... Affaire qui se veut à la fois de forme mélancolique et de contenu socio-tribal (il faut, dans ces débuts, imaginer, vraiment, des punks neurasthènes; beaucoup plus, pour synthétiser Bourdieu jusqu'à la pauvreté des slogans, des "évadés" que des "rebelles"), le mouvement gothique survit aujourd'hui, pour plus trop longtemps, à travers quelques cinquantenaires qui prennent plaisir à s'habiller en noir pour sortir le soir... Mais pour ces gens-là, ça doit être dit, et "porc sera qui s'en démordra", Andrew Eldritch, qui s'y caresse l'ego avec une évidente concupiscence, est une espèce de demi-dieu remonté de sa cave à chauve-souris pour marcher dans la lumière des spotlights, dans un perpétuel nuage de carboglace... Evacuons immédiatement cet aspect de l'entreprise (et ce, sans dulcolax), les Sisters of Mercy, aujourd'hui, sont, au minimum, pénibles en concert, au pire, totalement insupportables, noyant l'évolution de leur son primal (qui avait donc le charme de sa naïveté) sous des couches de synthétiseurs très lourdauds et des guitares à la Tokio Hotel (qui deviennent déjà une référence totalement dépassée, vous avez remarqué ?)... Mais il y a trente-cinq ans, ces lancinantes variations de froideur minimale, ce long gargouillis guttural, posés sur la justesse toute mécanique de Doktor Avalanche offraient un petit quelque chose de rafraîchissant, un mokito avec, peut-être trop de sucre de canne et pas assez de menthe mais juste tout l'alcool blanc qu'il faut pour être rapidement autosatisfait de s'agiter dans tous les sens sur cette musique idiote et arrogante... Car non contents de dédoubler leurs applaudissements en attendant le bus (ils bissent à l'arrêt) de l'Establishment, les Sisters d'alors s'offraient des reprises au-delà de leurs moyens, le séminal "1969" des Stooges ou, carrément, la meilleure chanson des Rolling Stones (oui, c'est Gimme Shelter, y'a même plus à en ergoter)... Tout en alignant des compos persos plutôt calibrées couplet/refrain/couplet/refrain/refrain sur 3 minutes 30 ("Alice", "Floorshow" ou "Valentine") et d'inexplicables instrumentaux ou semi-instrumentaux souvent trop longs ("Phantom" et ses huit minutes mâtinées de western spaghetti, "Kiss the carpet" et ses six minutes de distortion) ou totalement courts et dispensables ("Home of the hit-men", "Watch")... Sans oublier ce 45 tours ancien "Body Electric/Adrenochrome" qui extirpe l'interrogation au forceps: et si les Sisters n'avaient été conçues au départ que comme une vaste blague, une parodie agressive de Joy Division ?... Tout ceci se retrouve, dans un désordre chronologique sur le disque du jour, sous-titré, comme de juste "1980-1983"... Avec une volonté et une prétention sans limites, les Sisters of Mercy finiront par aller accrocher l'oreille du grand public avec leur "Temple of Love", devenu depuis inévitable dans toute soirée 80's qui se veut un rien sérieuse... C'est évidemment cette seule chanson, magnifiée par le prix de vente tout pays de l'est de cette mi-90's pragoise, qui justifie que cette plaque soit toujours rangée à sa place dans mes quinze et des cent disques compact, avec, aussi, le temps qui passe, qui fait que l'objet soit devenu le témoignage de cette semaine de brutalité étudiante alcoolique; disque, de plus, orné sur son verso de l'impression du label "popron", garantissant que le jour où je le perds, je ne peux jamais le remplacer à l'identique... Pour souligner tous les paradoxes causés par ce pseudo-groupe qui finira, un jour, par imploser dans sa propre bile, il faut évidemment épingler l'improbable discographie des Sisters : hormis la compilation présentée aujourd'hui et qui collecte leurs tout premiers singles, ils/elles ont sorti trois albums en trente ans et, ce, en 1985, 1987 et 1990... Depuis, ils continuent à offrir des concerts (offrir, tu parles, même gratuitement, je n'irais pas, même payé pour, je reste chez moi) à leurs hordes de fans avides; à vide; ah, vide!

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07/10/2013

349. "TRACKS AND TRACES" Harmonia & Brian Eno

uncdparjour tracksandtraces.jpgLa bière trappiste, à ce qu'on nous dit, à nous autres petits Belges, qui sommes de tous les peuples tellement les plus braves (d'ailleurs, ce week-end pour l'anniversaire de ma chérie -rejoyeux anniversaire, mon amour- nous avons entre autres vu la statue d'Ambiorix en vrai, il a une belle moustache) que nous continuons à nous mettre sur la tronche pour savoir dans quelle langue payer nos impôts, que nous nous faisons des croche-pattes pour se prendre les membres dans les fils barbelés au lieu de jouer à saute-mouton par-dessus cette frontière linguistique, tellement braves que le compte à rebours est lancé pour le scrutin annoncé forcément historique de 2014, qu'on nous abreuve déjà de sondages pour nous rassurer sur la vitalité des partis du centre-mou et la toujours probable évitabilité d'une hégémonie nationaliste, c'est la meilleure bière du monde, qu'on nous dit... Ce qu'on oublie de dire aux gens, c'est que la bière, comme la politique, la littérature de Burroughs ou les travaux de Brian Eno en musique d'ambiance, c'est un goût qui s'acquiert... L'amertume de la mousse, le désarroi du non-choix démocratique, le long et lent vase communicant entre la déliquescence des chairs et l'acuité des esprits, l'imbroglio saccadé à moitié étouffé d'où l'émergence d'une rengaine ressort de l'utopie, rien de tout cela ne vient naturellement à l'être humain qui, s'il avait le choix, passerait le reste de sa vie à boire du lait de coco, en lisant les formes laissées par le vent dans les grains de sable, tout en écoutant les crabes claquer leurs pinces, béat que le beau-frère du chef actuel ait été choisi par le chef actuel pour devenir le nouveau chef de la tribu (à bien y penser, la politique n'est peut-être pas un goût acquis)... Mais le bon sauvage est un mythe (et Rousseau était suisse, si ça c'est pas une preuve empirique) autant que le progrès est garant de bonheur... Cela dit, il faudrait être salement engoncé dans sa Stricte Observance (qui n'empêche, cela dit en passant, paf, une grosse claque sur ta tonsure, de remplacer le savoir-faire ancestral par des alambics automatisés, bande de rats, vas-y que je te crée des sous-stocks exprès et va pleurer dans ton supermarché pour avoir bouteilles en suffisance pour épater tes amis ton barbecue, mécréant avec ton bonnet guévariste, l'homme a créé la bibine, dieu a créé la ganja, j'ai vu sur le mur d'un quai de Seine une feuille de chanvre tellement mal dessinée qu'on aurait cru que le slogan voulait dire "légalisez les artichauts") salement engoncé, je disais, robe de bure et tartine au beurre, toutes les deux tombent du mauvais côté, pour ne pas apprécier la volonté de certains, scientifiques et artistes (qui sont souvent les deux facettes de la même pièce, la magie, c'est de la science qui reste à découvrir et l'art, c'est de la magie qui se laisse découvrir ou une formule du genre, vous broderez vous-même par autour) à faire avancer les connaissances, le grand héritage culturel de notre espèce parasite... La question de l'échelle est fondamentale pour avancer les yeux ouverts; et croyez-moi, les puces ou moustiques qui vous ont dérangé cet été ne sont rien par rapport à l'eczéma que nous filons depuis quelque millénaires à notre planète... Et donc, dans cette optique, il n'est possible que d'avoir du respect pour (ah ah, je vais m'amuser au moins une fois à écrire son nom en entier) Brian Peter George St. John le Baptiste de la Salle Eno... Tout à la fois petite abeille ouvrière et grand mamamouchi enturbanné de la musique d'ambiance, l'homme passe sa vie à slalomer entre les étiquettes, tantôt producteur du rock le plus vendeur (des disques de U2 et Coldplay) tantôt plasticien sonore particulièrement cérébral (nombreuses installations musico-spatiales dans les centres de création contemporaine), parfois, aussi, véritable ingénieur, à construire des machines et des programmes à même de produire de la musique par génération spontanée (rôle actif dans le développement de KOAN)... Tout est onde, même si notre petite fenêtre de conscience newtonienne nous coince dans du fini, ordonné, concret; tout est onde, et surtout, pour nous, singes qui parlons, l'onde est son qui vient frapper à nos tympans... Et, dans cette quête de la spatialité sonore, entamée au début des années 70, Eno sera celui qui théorisera, développera et fixera les codes de l'ambient music : une pièce musicale qui s'entend autant qu'elle s'écoute, qui accompagne son volume d'espace et est créée en fonction d'un rôle, qui, dans les mots du pseudo-mutant lui-même: "récompense l'attention plutôt qu'elle n'oblige à être attentif"... Mais tout ce bla-bla, s'il est toujours plaisant de jouer à l'intellectuel, n'a aucun intérêt puisque votre disque du jour n'est pas un album de Brian Eno... Il s'agit d'un disque d'Harmonia et, là, tout de suite, j'entends le grincement feutré de vos sourcils qui se relèvent, interrogateurs... Alors, Harmonia était un supergroup (là, quand même, je suis toujours heureux d'accueillir des néophytes dans les visiteurs/lecteurs de ce blog mais si vous ne savez pas ce qu'est un supergroup, je ne peux que vous conseiller d'un rien taper du gras autour de l'os de votre culture rock et de revenir reprendre votre lecture plus tard) composé de deux des trois membres de Cluster (regniiii le sourcil qui se lève) et d'un des deux membres de Neu! (re-regniiiiii), en l'occurrence les cidevants Dieter Möbius, Hans-Joachim Roedelius et Michael Rother (je jure devant dieu, diable, tous les séraphins et les succubes de la création que ce sont tous leurs vrais patronymes, juré, craché, ce sont des Allemands partiellement helvètes, c'est pour ça que ces gens-là ne s'appellent pas comme nous) qui étaient alors à la pointe de l'avant-garde musicale germanique, une scène-laboratoire particulièrement avide de recherches, tant dans le son produit que dans la manière de le produire... Nous rappellerons au passage que Rother et son complice de Neu! Klaus Dinger (dont l'énergie corporelle est retournée à l'état désordonné du flux quantique en 2008) étaient membres fondateurs de Kraftwerk, seul vrai succès mondial de toute cette scène allemande, un Kraftwerk que les deux lascars avaient quitté pour divergences d'opinion et de vision... Neu!, autant que Cluster, voulaient conserver une musique organique, humaine; hors de question qu'ils deviennent des sluga robotni... Et c'est cette chaleur qui frappe à l'écoute de ce disque d'Harmonia, enregistré en 1976 et qui, par hasard ou par malice, ne verra de sortie commerciale qu'en 1997, qui plus est, dès lors, sous la forme digitale d'un disque compact argenté et brillant, avec, carrément, un effet miroir tel que Vince Noir pourrait vérifier sa coiffure s'il était perdu sur une île déserte (le temps passant et l'âge de votre serviteur n'aidant pas, vous risquez de voir ce blog de plus en plus émaillé de références culturelles obscures, surtout dans une chronique qui parle de groupes allemands des années 70)... Ici, on s'intéresse à la réédition de 2009 sur le très intéressant label "Grönland", reconnaissable à son logo, un gros ours polaire tout tout blanc comme la neige, comme les marguerites, comme les robes de mariée... d'ailleurs, un peu d'éthologie ça ne peut pas faire de tort, vous savez que les ours polaires, à la pelisse blanche sur la banquise blanche, s'approchent de leurs proies potentielles, lentement sur trois pattes, en camouflant leur truffe noire de leur quatrième mimine toute blanche... Et en fait, j'ai bien tort de vous raconter tout cela puisque ce disque n'est pas un disque d'Harmonia... En 1976, et depuis un petit bout de temps, Brian Eno voyage dans les valises de David Bowie (à moins que ce soit l'inverse; Bowie dans les valises d'Eno, les valises d'Eno dans Bowie ?) et ce paquetage a pris résidence à Berlin, lombric qui continue à vivre après avoir été sectionné, ce qui n'est, pour le climat, pas un changement radical, le duo Enokenstein et sa créature Bowie Karloff venant de se cailler les billes de longues semaines sur les marbres glacés du château d'Hérouville (relisez le sujet sur Low, si ça vous chante, chronique 315)... J'imaginerais bien Brian, avec son front proéminent de mutant musical (et pourtant, la phrénologie, c'est aussi précis, utile et efficace que l'horoscope, l'étiopathie ou la prière), parti à l'Imbiss du coin se chercher une weisse Bratwurst (ah miam, la Thüringer; vivre dans Amsterdam pour la rundsvleeskroket, vivre dans Berlin pour la Bratwurst, vivre dans Londres pour la cheese & beans jacket potato; vivre dans Lijbôo pour les pasteis de nata; en fait, moi, je peux vivre partout si on y mange du gras, moi) et tomber sur Rother, Möbius, Roedelius avec de la sauce orangée aux commissures, en train de se goinfrer de Currywurst (ah miam aussi mais moins que la saucisse blanche à griller) et que l'un d'entre eux dirait aux autres: "Keine wurst mehr, es ist hohe Zeit für Musik"... Et le reste, c'est l'Histoire qui l'écrit d'elle-même; l'éphémère formation se baptise Harmonia76, chacun y assume son rôle (Michael à la guitare, Dieter aux synthés, Hans-Joachim aux claviers) et Eno y plaque des lignes de basse, des bip-bip tordus dont il a le secret et posera sa voix sur le seul morceau chanté de toute cette plaque particulièrement aérienne, onirique et vaporeuse... Nous sommes après tout dans de la musique d'ambiance, dont l'intérêt réside autant dans ce qu'elle donne à entendre que dans ce qu'elle ne dit pas... Et de ce magma maîtrisé, l'esprit humain tire forcément une mélodie, un rythme, un sens, c'est tout à la fois la force et la faiblesse du cerveau qui, lui, s'il avait le choix, continuerait certainement à jouer à touche-touche avec lui-même en écoutant de la musique atmosphérique commise dans les années 1970 par des Allemands irradiés, lirait les histoires abracadabrantes, cosmiques et interzonales, d'un pédéraste drogué qui se trouve en même temps être le plus grand auteur américain de tous les temps, se laisserait barboter, à coup sûr, amphibien houblonné, dans le petit bassin, sa pateaugeoire crânienne remplie de bière cistercienne.

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02/09/2013

341. "WARM LEATHERETTE" Grace Jones

uncdparjour Warm Leatherette.jpgIl était une fois, replongeons-nous derechef dans cette enfance dont les souvenirs se font de plus en plus poisseux, moi qui suis pourtant encore bien loin de ma midlife crisis, un artiste qui, en phase avec son époque, avait décidé de laisser éclater sa folie plastique à travers le médium de la publicité... Précedemment, une amazone nubienne post-moderne et passablemment androgyne avait pris d'assaut les podiums parisiens et, par sa seule présence, remué tout le landerneau de la haute-couture... Une muse peut être une égérie et vice-versa... Jean-Paul et Grace versèrent donc dans le vice (d'où sortira tout de même un petit Paulo) et s'en vinrent commettre ce spot pour la Citroën CX qui reste l'une des images les plus marquantes de mes jeunes années téléphagiques (si je le trouve sur toituyau, je le mets en fin de chronique, promis)... Publicité qui, pour le coup, sera censurée dans pas mal de pays (à moins que la censure n'ait touché l'une des publicités du même couple pour une marque de jean's avec des vrais morceaux d'interrogation raciale et de nudité dedans; peu importe, ça prouve surtout que Grace était tellement impresionnante qu'elle en devenait censurable)... Mais cette censure, de toute manière, n'a pas eu lieu dans cette France où André construisait ses voitures à amortisseurs hydrauliques, cette France qui aura été la première à accueillir et faire prospérer miss Jones, cette inimaginable ogresse multi-tâches qui, à peu près aussi vite qu'elle s'était mise à défiler, s'est mise à chanter et à faire l'actrice... Rapidement signée, grâce à son enfance jamaïcaine, sur le label Island, l'étonnante créature assumera des débuts plutôt disco avant d'embrasser, de ses longs appendices tentaculaires, la new wave naissante... Warm Leatherette, porté en studio par l'irrépressible duo rythmique, probablement le meilleur tandem basse-batterie de l'histoire, Sly Dunbar/Robbie Shakespeare va marquer, mais qui le sait alors ?, le début d'une trilogie d'albums qualifiée de "Compass Point trilogy", du nom des studios d'enregistrement construits, à Nassau, par Chris Blackwell (par ailleurs fondateur du label Island, n'oubliez jamais que tout est dans tout)... Ce disque-ci, que je me suis procuré plutôt récemment dans un bac de liquidation après tant d'années à me languir de posséder des oeuvres de Grace Jones, sera, surtout, celui qui va installer l'artiste dans son image définitive, les traits au couteau, les lunettes noires, la tête surmontée d'une petite touffe de cheveux, les longues tenues color block mi-robe mi-descente de lit, avec cette peau d'ébène à faire tomber en syncope bien des fabriquants de meubles (peut-être Robert Mailleux qui, selon nos sources, n'est pas allé dans les mêmes écoles de publicité que Jean-Paul Goude, cela dit)... Cette amazing Grace qui va dès lors manger des voitures au milieu du désert, qui va tout à la fois susciter le désir et l'effroi chez un James Bond vieillissant dans sa peau de Roger Moore, qui va même particulièrement secouer son époque et imposer d'autres canons, en posant nue pour Playboy... Musicalement, Warm Leatherette nage donc dans ces eaux que l'on imagine à la fois chaudes et troubles, au large des Bahamas, engrangeant le bon son plutôt que le mauvais argent, paradis fiscal dont on préférerait savoir les requins dans ces flots caribéens plutôt que dans les comités de direction... Des synthétiseurs particulièrement cinglants et des guitares froidement artificielles se téléscopent avec cette section rythmique reggae dont on a déjà dit tout le plus grand bien pour fournir un album pétri de reprises, à l'instar de cette supra-diva, totalement jouissif... Déjà, la plage titulaire, empruntée à l'éphémère non-groupe The Normal (fondateur du label Mute, c'est une toute autre histoire), place l'ambiance, avec cette nature morte tirée des obsessions de JG Ballard, entre fascination glauque et protubérances tumescentes... C'est Chrissie Hynde, probablement à son corps défendant, qui est ensuite invitée au festin, à travers une languissante et parfois martiale relecture du "Private Life" des Pretenders... Plus loin, Grace et sa clique vont prouver leur capacité à la transcendance avec une version de 9 minutes du "Love is the drug" de Roxy Music qui passe pas loin de l'apocalypse glam la plus complète (et qui, à moins d'être un acteur porno au self-control anormal, vous achève dans les râles de circonstance, au cas où vous seriez suffisamment aventureux, ou inconscient, pour utiliser Grace Jones en bande-son de vos galipettes, ça ne me regarde pas, chacun fait ce qu'il veut de ses fesses)... La troupe du Compass Point citera aussi Smokey Robinson ("The hunter gets captured by the game") et, touche parisienne oblige, Jacques Higelin ("Pars", qui ferme le disque)... Mais la reprise sur laquelle je me dois, moi, de terminer, c'est évidemment ce qui était un énorme manque à mon CV de fan ultime et dont, en même temps, l'ignorance me rassure sur mon taux finalement correct d'idolâtrie... En cause, miss Grace Jones chante ici sa version de "Breakdown", standard issu du premier album de Tom Petty and the Heartbreakers... Mais là où le fan en moi se rebiffe (et se rassure en même temps, je l'ai dit), c'est qu'il s'agit d'un tout petit peu plus qu'une reprise... En effet, dans cette version-ci, la chanson présente un troisième couplet; quelques paroles, en l'occurrence, qui ont été écrites par Petty lui-même, à la demande de la chanteuse dont on ignore si elle a utilisé la menace ou le charme pour obtenir cette faveur... Peu importe, cette sculpture faite chair l'a prouvé pas plus tard qu'au jubilé de diamant de Lizette (cela dit, ce genre de bonne blague mérite d'être répétée: soixante ans sur le trône, sacrée constipation), Grace Jones maîtrise les deux et c'est bien parce qu'elle fait peur autant qu'elle fait saliver que nous allons la regarder manger une voiture en plein désert.

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04/02/2012

330. "ENCORE!" Klaus Nomi

EncoreKlausNomi.pngJe ne surprendrai personne vivant dans ce petit pays fracturé en vous annonçant que nous nous réveillons sous la neige et sur le verglas... Plus surprenant, c'est que nous sommes à peine au tout début de février et que nombre de gens ont l'air surpris d'avoir froid... Alors aux dernières nouvelles, la Belgique, c'est pas un sauna (et tant mieux, parce que si c'était le cas, je ne vous dis pas les semaines de négociations pour savoir qui, quand, comment régler le thermostat)... Donc voilà, on se les caille... Alors, en ce matin de week-end, en plus d'une bonne flambée de bois, on se plonge dans un soundtrack de circonstance, à savoir cette compilation qui va nous permettre de parler d'un artiste que les moins de vingt ans bla bla bla... Et donc, à l'aube des 80's glorieuses, un impossible contre-ténor germanique, avec un look de monchichi tantôt féodal-bondage, tantôt rétro-futuriste à la robot de Metropolis, découvre les joies du succès grand public, grâce à sa voix ahurissante, qu'il vient poser sur des compositions mêlant sans gêne les codes du lyrique classique et les sons synthétiques de la new wave, moulinant à la fois des extraits du répertoire à travers des machines ou imprimant un vernis symphonique à des chansons toutes années quatre-vingt... Très, très vite, époque oblige, Klaus Nomi va mourir... Il sera, aux côtés de Rock Hudson, l'un des deux premiers sidéens médiatisés et stigmatisés (je vous rappelle qu'il faudra toute une décennie et le jeu oscarisé de Tom Hanks pour que le grand public comprenne qu'on peut boire dans le même verre qu'un séropositif)... Et ce "Encore!" sorti en 1983 est donc posthume, reprend les grands moments de la très courte carrière de l'artiste (Total Eclipse, Simple Man, Ding Dong) et propose deux inédits... La plaque s'ouvre évidemment sur ce qui reste la carte de visite de Nomi, une version épurée (violoncelle et clavecin) de l'air du "génie du froid" issu du semi-opera "Le Roi Arthur" d'Henry Purcell... Finissons-donc là-dessus, dans une somptueuse version live glanée sur the site de partage, puisqu'il fait bien moins quinze de l'autre côté du double vitrage.


 

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28/07/2011

328. "REPRODUCTION" The Human League

Human-League-Reproduction.jpgBah, forcément, quelque part... Le choix est à la fois évident et très "tongue-in-cheek" (il suffit de visualiser la pochette, ci-contre, en grand) mais le premier album de La Ligue Humaine se prête évidemment à cette chronique qui va d'abord évoquer l'arrivée, il y a quelque chose comme un mois et avec quelque chose comme dix jours de retard, d'un magnifique petit bébé que tous les autres parents nous envient puisque le gaillard dort six heures non-stop, chaque nuit, depuis qu'il est âgé d'une semaine à peine... Maintenant, le son lourd et sombre, parfois industriel, de ce disque, allié à la voix souvent sépulcrale de Phil Oakey oblige de penser au peu de temps que l'arrière-petit-fils aura pu passer avec son arrière-grand-mère; à notre niveau générationnel, ça signifie aussi que nous n'avons plus aujourd'hui qu'un grand-parent sur huit, ça fait peu... Et voilà, c'était tout pour la partie intime et impudique de ce blog, place à la musique... Et quelle musique; puisque Vince Noir, dans son uniforme de zookeeper, n'hésite pas à l'affirmer: "The Human League a inventé la musique. Avant eux, tout ce que les gens faisaient, c'était tenter de trouver le la"... A tout le moins, ce que Martyn Ware et Ian Craig-Marsh (revoir chronique 295), derrière leurs grosses machines musicales biscornues, vont inventer, c'est le mariage parfait entre une certaine sensibilité pop et la rudesse des sons synthétiques de cette fin des années 70, bien en-deçà, surtout, des démarches intellectuelles des pères de la musique concrète ou des bricolages technologiques de Kraftwerk & co... Car si Human League, faut-il le rappeler, a connu le succès dans les 80's, en tant que trio assez léger à deux-tiers féminins, il s'agissait encore, quand Reproduction sort en 1979, d'une affaire de téstostérone et d'aliénation urbaine, quelque chose du constat social qui, malgré l'absence de slogans creux, aurait mérité d'être étiquetté punk... La vision que partagent alors les trois acolytes est celle d'une époque où nous vivons toujours, dans une ambiance "quasiment médiévale" (y'a qu'à voir comment les puissants traitent les femmes de chambre), obnubilés par les représentations du "cirque de la mort" (et clairement, faut qu'j'arrête la dose quotidienne de secret story), où la "jeunesse aveugle" préfère suivre "le chemin de moindre résistance" (vous avez vraiment besoin d'exemples ?) même si, toujours, il y a, en filigrane, un moteur, une envie, un besoin de se dégager de la médiocrité imposée aux masses laborieuses, comme Oakey le chante dans "Empire State Human", le seul single issu de ce disque dont le manque de succès commercial pèsera sur l'unité du groupe: "J'évite les foules et les embouteillages qui me rappellent combien je suis petit, à taille humaine / Tall, tall, tall, I want to be tall, tall, tall and big as a wall, wall, wall, as big as a wall, wall, wall"... La version CD, aujourd'hui présentée, s'accompagne de plusieurs morceaux bonus dont une longue suite instrumentale, en quatre parties, dont le titre, "The Dignity of Labour", ne permet aucun doute sur le positionnement socio-politique de la première mouture de The Human League... Tout comme il n'y a aucun doute que mon fils ne votera, d'ici dix-huit ans et quelques (et si la démocratie existe toujours en Europe, à ce moment-là), ni pour les exploiteurs du bon peuple ni pour les épouvantails de la haine.

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21/03/2011

323. "THE HURTING" Tears For Fears

the hurting.jpgAlors là, on peut difficilement se sentir autrement que comme l'anonyme gamin qui se prend la tête dans les mains sur la pochette du premier album des Tears For Fears... On glosera plus tard des implications mystiques liées à la révélation mondiale que même le peuple le plus technologiquement développé et le plus empreint du respect des conventions sociales n'est qu'une poule sans tête face au hachoir du fermier, une fois que la terre tremble et que la planète reprend son statut de maîtresse intraitable qui tolère, sûrement plus de guerre lasse que par jeu, notre présence à sa surface... Au surplus, peut-on espérer que la catastrophe de la centrale Fukushima Daiichi parviendra, là où Three Mile Island et Chernobyl ont échoué, à purger notre marché énergétique de la bestiole atomique... Cela dit, l'ampleur du désastre et sa gestion subséquente qui s'annonce comme un nouveau calvaire de cinquante ans pour la société japonaise devrait réfréner notre envie de poser cette question mais, et avec tout le respect que l'on doit aux victimes: comment la collectivité du soleil couchant a-t-elle pu autant investir dans le nucléaire après s'être pris Big Boy et Little Man au coin de la tronche ? ...Donc oui, on oublie pour un temps les frappes offensives en Libye qui cachent, sous un réel besoin de liberté démocratique exprimée par le peuple, la partie d'échecs des stocks pétroliers; on passe sous silence le réveil de la bête immonde, haineuse et génocidaire dans une Europe qui n'a toujours pas compris que l'Union doit être celles des humains et pas celle des marchandises; on ferme les yeux un instant sur cette déliquescence belge, d'autant que le scénario en a révélé son twist final (plus le temps passe sans instance fédérale et moins le pays implose, plus les nationalistes avaient raison et moins le Royaume n'a de sens à survivre) et on a le choix entre trois attitudes... Un, on se révolte contre l'entièreté du biome terrestre global, ce qui est débile puisque notre planète est l'entité la plus proche de la divinité (et nonobstant vos délires religieux hallucinatoires les plus divers) que vous côtoyerez de toute votre vie; Deux, on se laisse sombrer dans le désarroi le plus complet, on en revient à l'image de la poule sans tête, on est pas plus avancé, les populations vivant dans la peur sont celles qui sont le plus facilement contrôlées par ces messieurs qui tiennent les cordons de la bourse; Trois, on active son moteur à résilience et, bien sûr, on utilise la musique populaire pour faire son deuil... Sorti en en mars 1983, The Hurting n'est pas un album joyeux (ça tombe bien, non ?), l'empathie des textes de Roland Orzabal, sublimés par la voix tranchante de désespoir de Curt Smith se love puis se recroqueville sur la catharsis des compositions (principalement toutes d'Orzabal aussi), portées par une guitare sèche et un synthétiseur glacial... Les percussions parfois bien tarabiscotées ajoutent au climat étrange et souvent oppressant de cette plaque... Pop, oui; pas que, c'est sûr... Tous deux alourdis, à l'époque, par des bagages psychologiques ramassés dans leurs enfances difficiles (familles nombreuses mais monoparentales, entassées dans les cités sociales de Bath), tant Orzabal que Smith déversent ici toutes leurs obsessions et névroses, réclamant comme influence première ni un grand poète ni les Beatles ni aucun artiste musical mais bien un certain Arthur Janov... Né en 1924, Janov est le créateur de la "thérapie primale", sujet de controverse dans le mileu médical de longue date mais qui a connu son engouement médiatique dans les années 70... Le fameux "cri primal" est censé être la clé pour permettre aux patients de débloquer leurs traumatismes enfantins, ceux-là même qui influent sur la vie adulte et dont, vraisemblablement, les Tears For Fears avaient décidé de se débarasser à travers ce disque... Les titres des chansons sont sans équivoque (et vous épinglerez les quelques singles à succès du LP, en passant): "The Hurting", "Mad World" (n°3 au Top 40 britannique), "Pale Shelter" (n°5 au Top 40 britannique), "Ideas as Opiates", "Memories Fade", "Suffer the Children", "Watch Me Bleed", "Change" (n°4 au Top 40 britannique), "The Prisoner" et "Start of the Breakdown", dix chansons en 42 minutes, dont on extraira deux phrases du refrain de Mad World: "The dreams in which I'm dying are the best I've ever had / When people run in circles, it's a very, very mad world"... Voilà, après ça, on essuie ses joues, on retrousse ses manches et on s'arrange pour que, cette fois, une catastrophe aboutisse enfin sur un monde meilleur. 

Écrit par Pierre et petit pain dans Bibibiiip, For the love of Liz | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |