27/01/2014

362. "LIEGE AND LIEF" The Fairport Convention

liegeandlief.jpgMe voici, en ce janvier vieillissant, une fois de plus et malgré moi, soumis à un rien de stress post-traumatique des examens universitaires, happé, dans mes moments d'inattention, par le vortex de mes souvenirs solboschiens... Dans ces années-là, un autre siècle, un autre millénaire, le jeudi en fin d'après-midi, nous nous entassions dans l'hémicycle dédié à l'inventeur du plastique pour écouter monsieur le professeur, à l'allure bien plus sinistre que son propos, nous conter les dédales du château kafkaïen, les vices de l'endoctrinement des salamandres de Capek, les modalités d'absorption du soma et les atermoiements d'Helmholtz Watson, entre autres joyeusetés... Utopie, contre-utopie, dystopie, les termes, alors vagues si pas méconnus, n'avaient soudain plus aucun secret, perdant au passage de leur mystique, gagnant, pour autant, en fascination... Des textes anciens de Thomas More aux détournements post-modernes de Huxley, Orwell ou Burgess, les valeurs sociétales et leur remise en cause ne faisaient plus aucun doute... Comme pourrait dire un chroniqueur littéraire qui aurait de l'esprit (il faut bien qu'il y en ait, c'est statistique) : "On ne lit pas William Gibson comme on lit la collection Darkiss"... Mais le fait est, en soudain clair-obscur sur mon air renfrogné, penché sur mon clavier azerty, que j'ai perdu le fil de mes idées... Bref, de sous-genre en exercice de style, j'aurais voulu vous entretenir de l'uchronie, une niche probablement encore plus méconnue que la dystopie... Entraînement mental qui amène à décrire des réalités proches mais divergentes, l'uchronie stipule qu'un événement, considéré capital mais parfois particulièrement trivial, modifié dans le passé plus ou moins proche a entraîné, au temps présent, l'émergence d'une société aux différences plus ou moins criantes... Sur le mode, bien connu des lecteurs de comics, du "what if ?", l'uchronie permet donc, très souvent, un commentaire social, économique, assurément politique... De nombreux récits uchroniques, parmi les premiers de ce sous-genre qui a pris de l'ampleur dans les années 60, partent d'un point de divergence évident; pour le vingtième siècle, on a beaucoup utilisé l'idée de "tiens, et si que c'était les Nazis /les Japonais /les Soviétiques, qu'y z'avaient gagné la deuxième guerre mondiale ?"... Les fans de la série télévisée "Sliders" (il doit bien en rester quelques-uns) auront tout de suite reconnu là l'un des ressorts narratifs utilisés pour justifier certains statu-quos dans les dimensions alternatives visitées par l'improbable quatuor (ainsi, de cet épisode qui explique comment les fusions d'entreprises au Texas se règlent au duel de cowboys, à l'arme à feu, en pleine rue car l'état à l'unique étoile a gardé son indépendance à l'issue de la guerre civile)... Juste pour remuer de la vieille misère politique, à coup de diamants offerts par des dictateurs cannibales qui auraient servi à financer des avions capables de détecter des nappes pétrolifères, je peux signaler que Valéry Giscard s'est essayé à l'exercice il y a peu, avec une uchronie qui conte la vie en France d'aujourd'hui alors qu'il y a deux cent ans, Napoléon serait revenu victorieux de sa campagne de Russie... Oui, l'uchronie n'a de véritable intérêt que si le parti-pris de départ n'en a pour le lecteur lui-même... Et tout cela, bien sûr, ne peut se confondre avec la simple anachronie... Elle aussi de racine étymologique grecque antique, l'anachronie évoque un temps bouleversé par un simple détail, une impossibilité technologique/ culturelle/ morale, telle que Léon Zitrone qui présente le JT en toge, 105 minutes avant l'an zéro, une ouvrière de chez Motorola qui sort de ses ateliers, en 1948, avec un GSM à l'oreille ou, bien sûr, six troubadours qui parcoureraient les chemins boueux de la lande d'Angle médiévale, avec leurs guitares électriques dans le dos et leurs amplis à bout de bras... Ah, ben, tout de même, nous y voilà... Mais, suis-je forcé de reconnaître, à l'issue de certaines des pires circonvolutions qu'il m'a été donné de rédiger sur ce blog, vous me les excuserez si l'entourloupe vous semble tressée avec une ficelle trop voyante... Bref, automne 1969, The Fairport Convention est établi comme le groupe le plus prééminent de la scène folk anglaise... Mais le club des cinq plus une fille va marquer d'une empreinte indélébile tout le panorama rockeux pour des décennies avec cet à-priori tout simple : ils allaient désormais traiter leur répertoire traditionnel comme si c'était du rock de l'époque; aujourd'hui, ça semble acquis, le processus n'a plus rien de surprenant mais il y a 45 ans d'ici, c'était d'autant plus perturbant que c'était le voyage inverse qui était initié par les précurseurs du prog... Ceux-là, d'abord des rockeurs, avaient décidé de teinter leur musique d'influences classiques et médiévales pour des résultats forcément inégaux et pompiers; ici, nous sommes d'accord, la Convention, forcément folkeuse, est venue aux sonorités électrisées, forte de sa maîtrise prérequise du répertoire trad... La preuve est éclatante, dès la première écoute (et tout autant après des dizaines et des dizaines, voici un disque dont j'ai bien du mal à décoller l'oreille), c'est cette recette qui fonctionne, cette approche qui a de la valeur... Venir au style quand on possède la substance plutôt que de tenter des greffons de suppléments d'âme sur un squelette qui ne tient debout que par la volonté d'être une vedette... C'est, et je ne parlerai probablement plus jamais de rock-prog après la sentence que je m'apprête à vous asséner (car je vais me faire déchiqueter dans les parkings souterrains par les fans de Marillion même si son leader historique possède une espèce de sixième sens; mais oui, Fish tique -ouilleouille, ça c'était mauvais), c'est, que je disais, toute la différence aveuglante entre des rockeurs qui jouent bien, voire très, très bien (Hackett, Emerson, Squire, Waters, vous connaissez la clique, vous écoutez Classic 21, j'parie) et The Fairport Convention qui se "contente" de jouer "vrai"... Tout ça s'attaque par une invective aux ménestrels en vadrouille ("Come all ye") qui permet à ce long playing pourtant si rock de s'ouvrir sur une ligne de violon... Forgées au feu médiéval de la tradition, les mélodies sont évidemment toutes aiguisées comme le métal, à tel point que les paroles, nourries de grammaire ancienne et de vocabulaire désuet, peuvent se laisser entendre sans s'écouter vraiment (ce qui, j'en conviens, va un rien à l'encontre de l'esprit même de la chanson traditionnelle qui, par essence, avait divers messages, informations, leçons de vie, édifications des masses, à faire valoir mais le fait est que ce disque, malgré le beau travail de restauration du label Island, garde son amplitude d'époque, à savoir un sous-mix flagrant qui, tout en rendant justice à la volonté de dénuement du groupe, ne fait pas couler l'écoute comme une source cristalline au coeur des collines celtes -bref, dans la voiture, le matin, à devoir faire attention aux autres automobilistes clairement bien moins réveillés que moi, tout en maintenant la conversation avec le petit bonhomme assis à l'arrière, je n'ai pas toujours la capacité, malgré mon bilinguisme avéré, de décrypter tous les récits développés dans les huit morceaux de ce disque)... Puis surgit, après cette ouverture signée par le groupe, un traditionnel particulièrement aérien, aux arpèges déliés : "Reynardine" qui, comme son nom permet de le deviner, met les jeunes filles en garde contre les divers sévices corporels, éventuellement érogènes, que leur réserve la créature titulaire, un renard-garou... Mais ce "Reynardine", c'est avant tout la confirmation d'une donnée rockologique que le grand public ignore copieusement (en même temps, si des renard-garous ça existerait, ils boufferaient le grand public avec délectation et des bons coups de canines au lieu de venir croquer nos poupoules au milieu de la nuit; si votre voisin, justement comme de par hasard roux de cheveux, revient tard aux petites heures du potron-minet avec, étonnament, des petites plumettes coincées entre les dents, ni une ni deux, je serais vous, je m'inquiéterais, des fois que les renard-garous, ça existerait, et tout ça) : Sandy Denny (morte en 1978, à 31 ans, des conséquences d'une bête chute d'escalier aggravée par des années d'abus de cocaïne) était l'une des plus grandes chanteuses de rock des années 60; décennie pourtant incontournable du rock, qui de Janis Joplin en Mama Cass, par Grace Slick et via Joni Mitchell, ne manquait pas de figures féminines imposantes et talentueuses... Sur la seule base de "Reynardine", Sandy Denny se hisserait sur le podium d'un éventuel top autant des chanteuses rock s'il me venait à l'esprit d'en compiler un et que, surtout, mon agenda trépidant veuille me laisser un créneau disponible... Bref, Richard Thompson à la guitare (le seul, pour le coup, qui poursuivra une carrière au succès commercial après ces fastes années de la Convention), Simon Nicol à la guitare, Dave Mattacks à la batterie, Ashley Hutchings à la basse et Dave Swarbrick au violon vont ensuite donner la pleine mesure de leur maîtrise sur leur revisite de "Matty Groves", un énorme standard anglo-saxon, trituré de toutes les manières au fil du temps, plus connu de l'autre côté de l'Atlantique sous le titre "Shady Grove" (et qui, tout en restant centré sur l'amour et le sexe, raconte alors une histoire bien moins glauque)... En quelques mots, dans ce récit d'adultère et de vengeance, on découvre comment la Dame des environs se trouve éprise d'un villageois qu'elle ramène chez elle, en l'absence de son époux et Seigneur, consomme dans les draps puis se fait trucider par le mari trompé qui, au final, fait enterrer sa femme avec son amant mais en demandant que l'on place sa dame au-dessus dans le tombeau, pour signifier, jusque dans la mort, son appartenance aristocrate... Cela dit, dans les cinq minutes que dure ce chant (auxquels les Fairports vous rajouteront bien volontiers une suite instrumentale de trois minutes qui sera le moment de la galette qui flirtera le plus avec les codes du prog), nous pouvons (en l'occurrence, "je peux" à moins que je n'utilise le nous majestif ou, qui sait, que je sois soudainement devenu schizophrène, atteint de trouble dissociatif de l'identité; en tout cas, je ne sais plus si je l'ai dit mais je le répète ici, la récente et particulièrement sous-estimée série "United States of Tara" fait pour toujours partie de mon top autant de séries préférées de tous les temps pour peu qu'il me vienne à l'esprit de rédiger un top autant consacré au séries TV dans la mesure où mon agenda trépidant ne me laisse aucun créneau bla bla bla, ça fait encore des lignes de gagnées à rédiger mes bêtises comme elles me sautent dans la tête), nous pouvons, qu'il écrivait (ah, bravo, je me parle à la troisième personne maintenant, toute la panoplie du n'importe quoi est donc bien là), nous pouvons épingler un rythme narratif tout médiéval : la résolution du conflit prend un seul vers (contrairement au poivrot du coin, mais ce n'est pas le sujet), Lord Donal plaque sa femme au mur et lui transperce le coeur; par contre, plus tôt, il nous faut un couplet entier pour décrire la course du servant qui a entendu les propositions salaces de Lady Donal au petit Matty Groves et s'en va "dans les champs de maïs lointains" prévenir son suzerain, le texte expliquera même qu'après avoir couru à travers la plaine, le servant est arrivé à une rivière, a enlevé ses chaussures et s'est mis à nager... Et la face A se termine avec calme et mélancolie sur une petite ballade inspirée, servie par les arpèges de Richard Thompson... Retour au traditionnel pur et dur sur la face B avec une sempiternelle histoire de Déserteur, dont la conclusion pacifiste n'a pas pris une ride... Vient alors un medley de quatre petits instrumentaux sur lesquels vous devriez voir notre héritier se gigoter, sur le carrelage devant la châine hi-fi, dans son siège auto, les bras qui battent, la tête qui opine rageusement, vous le connaissiez déjà fan de rock dur (relire chronique 342), vous le découvrez friand de jigue endiablée et de bourrée fiévreuse, c'est la magie de ce blog... De magie, qu'il en sera ensuite question à la pelle avec "Tam Lin", l'autre morceau le plus prog du disque, porté, lui, sur ses sept minutes vingt secondes, uniquement par la guitare électrique et la batterie... Si l'on ne savait pas que l'histoire de cet homme transformé en elfe par la reine des fées et dont une jeune fille tombe amoureuse puis enceinte de lui et va le sauver après qu'il se transforme en salamandre, en serpent, en que sais-je-encore puis en morceau de charbon ardent qu'elle doit balancer au fond d'un puits, était une véritable comptine écossaise ancestrale, on aurait aisément pu croire que les Fairports avaient eu, un soir ou l'autre, la main lourde en imbibant leur petits buvards... Mais donc, oui, cette histoire abracadabrante nous vient du fond des âges et a survécu jusqu'ici, prouvant à sa manière la suprématie acquise dans la culture de masse par l'approche fantastique sur l'approche scientifique (mais ça, c'est le débat de la prochaine fois)... Une dernière chanson, "Crazy Man Michael", signée Swarbrick et Thompson, achève d'entretenir la confusion entre répertoire et création et fournit les clés du concept : The Fairport Convention ici, sur cet album qui aura été leur troisième sortie de l'année 1969 (ah ça, on ne répétera jamais trop comment, à l'époque du vinyl, il était impensable qu'un artiste passe deux années entières sans sortir de disque alors qu'aujourd'hui, avec le format digital, le public serait presque surpris si une vedette sortait deux disques en l'espace de trois ans), décide de composer à la mode d'antan et de reprendre à la sauce du jour... Avec ces 45 ans de délai, et l'évidente influence qu'aura eu cette plaque, l'idée semble désormais passée dans le vocabulaire de base de la musique populaire mais c'est peu dire qu'à l'époque, ces messieurs les critiques étaient plutôt dubitatifs en découvrant ce parti pris inédit; ces messieurs les critiques qui étaient presque sinistres, à l'instar de ce professeur sépulcral dont le cours ex cathedra d'automne n'était guère rehaussé, de 17 à 19 h, par le soir déjà tombé, le froid déjà pinçant, l'hiver déjà imminent; derrière son éblouissante expertise de la littérature slave, nous lui trouvions des airs de vampire, nous ne pouvions pas savoir qu'il était un renard-garou...

12/11/2013

353. "THE COMPLETE CARNEGIE HALL CONCERT" Pete Seeger

uncdparjourcompletecarnegiehall.jpgPete Seeger est toujours vivant, il se la coule plus ou moins douce, l'homme ne cessera jamais de se battre, de se révolter, de s'indigner, de dénoncer les travers du système... Pete Seeger chante encore, gratte son banjo, pour lui, ses amis, ses proches et ses petits et ça se suffit... En 1963, dans des Etats-Unis qui traînent à édicter les droits civiques communs à toutes les ethnies, dans cet eldorado qui reste (aujourd'hui encore, cela dit), depuis la Guerre Civile (de Sécession, en français), fracturé entre Nord / Sud et Est / Ouest sur des questions sociales, économiques et culturelles de la plus haute importance, Pete Seeger parvient presque à fédérer les classes sociales et les groupes de couleurs, par le pouvoir du crâne ancestral... euh, non... Par le pouvoir qui me sont conférés... non plus... Par le pouvoir de Vanish oxi-action... pfoouu, toujours pas... Par le pouvoir de la chanson traditionnelle, aaah... Ce patrimoine folk qui nourrit le bon peuple américain (et donc de toutes origines natives, africaines, européennes, asiatiques) depuis 1776 et en-decà... En 1963, Pete Seeger a survécu à la Chasse aux Sorcières McCarthyste (il aura d'ailleurs bien embêté la commission d'enquête en invoquant le premier amendement plutôt que le cinquième lors de son audition du 18 août 1955) depuis peu puisque ce n'est que l'année précédente, en appel, que sa condamnation à dix ans de réclusion pour activités anti-américaines a été effacée de l'ardoise... Ce 8 juin 1963, dans cette mythique salle de Carnegie, plutôt dédiée à la musique classique et aux crooners classieux, c'est donc un Pete Seeger détendu, joyeux, souriant qui se donne à entendre... Un artiste vrai dont les détracteurs vont pour toujours railler la capacité "chef de camp scout à la puissance mille" à entraîner le public avec lui dans les lalala et les refrains souvent à double-fond politisé... Bien sûr, le public est acquis à la cause, et bien sûr, puisque nous sommes toujours le 8 juin 1963, la cause est toujours en cours... La Ségrégation doit disparaître et quand tout le Carnegie Hall entonne "We shall overcome" pour 8 minutes un quart de communion citoyenne en fin de concert, le message passe... L'émotion survit aussi, et ça peut être un bon test que d'écouter ce morceau pour mesurer votre capacité à l'empathie... Pas de chair de poule, de petits frissons, de poils qui se dressent en vous fourrant ça dans l'oreille ? Vous avez peut-être des soucis émotifs, un "état dépressif sévère" ? En tout cas, vous n'êtes pas mon ami, na... Double live, dans un bon gros boîtier à l'ancienne, espèce de big mac de plastique, les deux disques compact séparés par une épaisse tranche qui tient ensemble les deux volets du box, cette édition intégrale de ce concert date de 1989 et propose quelque chose de copieux : 40 chansons, autant dire une espèce de dissection de la grenouille américaine, mise à jour de ses tripes, son coeur, ses papattes qui trésaillent sous le choc électrique... La biographie de Pete colle à tous les grands combats sociaux, politiques, environnementaux de l'Ouest brutal de l'Entre-deux-Guerres à nos jours, ce disque offre un instantané de cet homme qui prouve, et aura été pour cela la cible de bien des attaques, qu'une chanson bien écrite et bien chantée (et Pete Seeger est un éblouissant bon chanteur) véhicule des idées plus vite, plus efficacement, plus fidèlement que n'importe quel pamphlet, slogan, tract de Jack Thomas Chick, conte de fées, exercice de storytelling... Les chansons de Pete Seeger, et tout ce répertoire traditionnel qu'il défend car il y a là moins de naïveté que ce que l'on croit, sont des papillons de jour comme de nuit, qui virevoltent dans le vent, sous le soleil, à travers la grêle... Créateur, passeur et perpétueur, Pete Seeger, n'ayons plus peur de l'emphase, touche au plus près à la figure messianique de l'équité sociale... De ses engagements partisans de jeunesse (il est membre de l'YCL en 1936), il passera, à l'âge adulte, au terrain du concret, les mains autant dans le cambuis du moteur du Clearwater (le bateau de dragage qu'il finance et qui, depuis, nettoie l'Hudson River en continu) que sur les cinq cordes de son banjo... Cet instrument plutôt mythifié, lui aussi, puisque Seeger, à l'aune du "This Machine Kills Fascists" que son camarade et ami Woody Guthrie avait gravé dans le corps de sa guitare, inscrira à l'indélébile sur la peau ronde de son instrument : "Cette machine encercle la haine et la force à se rendre" (je sais, j'ai déjà diffusé cette anecdote précédemment mais admettez qu'elle vaut la peine et supporte sans mal la répétition)... Pete Seeger, ça ne gâchera jamais rien à l'entreprise, est un intellectuel, élevé par des parents instruits, à l'écart des fins de mois difficiles... Qu'il se soit lancé sur les routes, le long des chantiers publics, au coeur des ghettos, dans les écoles, devant les églises, à la rencontre du peuple opprimé ne rend encore que plus beau le témoignage laissé par cet "enregistrement live historique", tel que l'affirme le sous-titre du disque... En 1963, de plus, et tandis que l'ami Guthrie est immobilisé par ses nerfs dégénérés (on a évoqué cela il y a cinq chroniques d'ici), Seeger devient le plus probant représentant de la vieille garde, un grand frère dans les faits pour la jeune génération folk qui remplit les boui-bouis, les parcs et les campus de NYC... Sur le premier disque, les six minutes que Pete consacre au picaresque (mais pessimiste) "A Hard Rain's a-gonna fall" (ainsi que l'interprétation de deux autres titres de Zimmerman) peut être vu comme une sorte d'adoubement de Bob Dylan, à la fois sacré-coeur et veau d'or de ce renouveau folk... Les grands moments ne manquent évidemment pas sur ce marathon de 122 minutes, un banjo, une voix, un public mis à contribution... L'humour est présent, à travers le "What did you learn in school today ?" signé Tom Paxton (et cette phrase assassine, et malheureusement intemporelle, de ce que l'enfant a appris à l'école: "Notre gouvernement doit être fort, il a toujours raison et jamais tort / Nos dirigeants sont les meilleurs des hommes et nous les réélisons, encore et encore") ou le désormais bien connu "Little Boxes" de Malvina Reynolds (mais oui, c'est le générique de cette série qui raconte la vie d'une mère de famille veuve qui se met à dealer pour subvenir aux besoins des siens et qui ignore, alors qu'elle vit deux excellentes saisons, que sa série va tourner à rien, sauter le requin, dès la moitié de la troisième)... La Ségrégation, forcément, les Etats du Sud, l'injustice justifiée par la peau, les sièges de bus réservés, tout ça est évidemment évoqué, sans oublier de préciser que le premier décembre 1955, devenu depuis hautement symbolique, n'était pas le premier acte de défi de la population, de Montgomery, Alabama ou d'ailleurs... Les titres seuls des chansons, dans leur prosaïsme engagé, suffisent : "Garde les yeux sur le trophée", "Si je te manque à l'arrière du bus", "Je n'ai pas la trouille de ton cachot" et, en final, un "Oh Freedom" qui cause déjà un premier grand moment de partage entre la scène et les sièges... Nous sommes le 8 juin, la Marche sur Washington aura lieu le 28 août, on revit l'Histoire avec ses oreilles, c'est magique... Mais il est alors temps d'appuyer sur le bouton, de retirer le disque du plateau coulissant et d'y mettre le suivant (à moins que vous n'ayez des systèmes avec du chargement automatique, j'ai connu un garçon qui, dans son kot, avait une machine, espèce de jukebox modernisé, qui lui permettait d'avoir accès, en quelques dizaines de secondes, à la lecture de deux cent CDs; bon, l'objet était encombrant, coûtait affreusement cher et faisait un boucan terrible au moment de changer de disque mais, voilà, c'était le progrès en marche, là aussi)... Après quelques morceaux folks plus légers, Seeger entame un exercice avec lequel il appréciait grandement d'édifier son auditoire : une cueillette planétaire de chansons glânées aux quatre coins du monde; en l'occurrence, l'Amérique du Sud lusophone ("Lua do Sertao"), l'Europe de l'Est ("Polyushke Polye"), le Japon ("Genbaku O Yurusumagi", qui signifie, selon l'artiste, "Plus jamais la bombe A"), l'Allemagne ("Stille die Nacht", c'est l'occasion de placer que Seeger a vécu les horreurs de la Guerre, en tant que mécanicien aéronautique et musicien sur le Front Pacifique, et en sortira avec de sérieux doutes sur les grandes doctrines politiques, il inclura rapidement dans son répertoire ce "Moorsoldatenlied" dont nous avons parlé en chronique 342, n'oubliez jamais que sur ce blog, tout est dans tout, ce qui résume aussi assez bien l'évolution spirituelle de Pete qui a glissé, l'âge aidant, d'un athéisme on ne peut plus net vers une espèce de panthéisme humaniste), l'Espagne ("Viva la Quince Brigada", évocation inévitable de cette guerre civile qui a posé une ligne de démarcation claire entre le bien et le mal, malgré la relativité de ces concepts) ou l'Afrique du Sud ("Tshotsholosa", difficile de critiquer la Ségrégation américaine sans donner des coups de pieds à l'Apartheid africain)... Effectuant des allers-retours, comme d'autres prennent le métro, entre son banjo à cinq cordes et sa guitare à douze, Seeger termine ce tour de chant et de force par un rapide clin d'oeil à Woody Guthrie et l'hymne officieux "This Land is your Land" avant le tonitruant "We shall overcome" précité et, détour aussi par le répertoire de Huddie Ledbetter (autre figure mythique de la chanson traditionnelle), pour finir sur une ritournelle particulièrement représentative des options artistiques défendues par Pete Seeger... "Guantanamera" (la version de Joe Dassin n'aide pas à s'en convaincre) se présente sous la forme d'un poème bucolique, qui décrit la langueur de l'auteur, exilé aux USA et qui voudrait revoir son pays avant de mourir... Bien, le pitch peut convaincre une chaîne de télé qui cherche un téléfilm pour caler son dimanche après-midi... Oui, sauf que ledit poète est José Marti, leader et intellectuel de l'Indépendance cubaine, qui a lutté à la fin du 19e siècle pour tout à la fois éjecter le colon Espagnol et empêcher le colon Etats-unien de prendre la place vacante... Un combat qui se poursuivait à l'époque (Baie des Cochons en 1961, Opération Mangouste en 1962); et chanter une chanson aussi jolie et naïve que "Guantanamera" au Carnegie Hall, en 1963, était donc, par essence, un acte politique... C'est l'héritage, il ne faut pas le renier : chanter pour ne rien dire sert nécessairement les exploiteurs à garder leur pouvoir... 

Pete Seeger, forcément, à 94 ans, et un demi-siècle après ce concert au Carnegie Hall, devra partir pour de bon, un jour; l'amour de sa vie, Toshi, épousée en 1943 (visualisez ça, encore une fois, Pete sert sur le Front Pacifique et finit par épouser une Japonaise, une ennemie; quand je ne cesse de vous dire que nous tenons là ce qui approche au plus près de la figure du prophète) a rendu son énergie vitale au grand flux quantique en juillet dernier... Pete Seeger ne laissera pas de vide, toutes ses chansons sont là, pour toujours propagées.

Écrit par Pierre et petit pain dans Dust Blowin' | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

04/10/2013

348. "BRINGING IT ALL BACK HOME" Bob Dylan

bringingitallbackhome.jpgJ'ai vérifié mon paquetage, cliqué-claqué les mousquetons à répétition, testé la corde en y accrochant le contre-poids de mes interrogations, j'ai poli à la motivation la plus crasse les crampons de mes chaussures, fait le plein de magnésie (je vivrai pendant trois jours entouré d'un brouillard blanc opaque) et craché dans mes mains; je suis prêt... Et pourtant, même si je connais par coeur le sommet à escalader aujourd'hui, je ne sais toujours pas quelle piste suivre, à quelle face m'accrocher, sur quelle corniche chercher la pause bienvenue... Dans mes toutes jeunes années de varapeur, quand je me délectais des vinyles de papa-maman, il y avait ce greatest hits d'époque qui annonçait avec une rare justesse: "Personne ne chante du Dylan comme Dylan"... Robert Zimmerman a imposé, tout seul, chétif judéo-américain agnostique, débarqué dans la grosse pomme depuis son Minnesota natal (contrairement aux jumeaux Walsh qui, eux, partiront vers l'Ouest pour s'installer au code postal 90210; hé, oh, si je commence directement à raconter n'importe quoi, je peux aussi arrêter tout de suite, si je préfère)... Bob Dylan, donc, qui impose le statut d'auteur-compositeur-interprète dans la musique populaire moderne (et principalement anglo-saxonne, de ce côté-ci de l'Océan, quelqu'un qui chante ses propres chansons, ça ne suprenait plus depuis, au moins, Charles Trenet) et ravive, au passage, la figure ancienne du ménestrel, capable autant de chanter la vie qui passe que les grands enjeux de société, de faire rire et larmoyer que de grincer les dents et cracher la bile... Dylan qui, à son corps défendant mais à son profit évident, se retrouve labélisé leader de cette scène new-yorkaise qui redécouvre, au début des 60's, le patrimoine de la chanson traditionnelle, tout en vouant un certain culte à cette scène culturelle beatnik aux relents toujours sulfureux... En 1965, même Kerouac est encore vivant, il a le foie abîmé et il n'écrit plus vraiment mais Ti-Jean continue à marquer son époque et frappe, à répétition, l'esprit du jeune Bobby Dylan... 1965, donc, année de sortie de ce cinquième album du troubadour nasillard, album qui frappe, à répétition, l'esprit du jeune votre chroniqueur de ce blog pas mal beat non plus dans son genre... En 1965, Woody Guthrie n'est même pas encore mort; il ne chante plus, ne gratte plus sa guitare, ne traverse plus le pays caché dans les wagons à bestiaux, wagons à bestiaux, wagons à bestiaux (celui qui peut dire pourquoi je viens de taper trois fois de suite "wagon à bestiaux" aura toute mon admiration d'avoir prouvé qu'il était, lui aussi, un beatnik accompli); Woody est terrassé par la malédiction familiale, cette chorée de Huntington dégénérative qui finira de lui bouffer toutes les terminaisons nerveuses... Un Guthrie cependant, qui aura particulièrement frappé à répétition la caboche de Zimmerman puisque, faut-il le rappeler, je l'ai déjà dit, c'est dans sa chambre sur le campus que le jeune Robert Z s'éloigne des wambambalooba de Little Richard après avoir découvert les disques de Guthrie et deviendra Bob D, chantre de sa génération... Mais c'est aussi pour cela que le scandale éclate... Car la critique, le public, passablemment intégriste, voulait ce Dylan décharné, vêtements douteux, penché sur son harmonica, porté autour du cou, les doigts crispés sur sa six-cordes... Et quand "Bringing it all back home" démarre, l'auditeur se prend dans l'oreille les deux minutes vingt de la plage d'ouverture; guitare électrique et batterie qui sous-tendent ce "Subterranean Homesick Blues" dont il y a beaucoup à dire... Donc, tout d'abord, sacrilège, blasphème, le passage de Dylan au coup de jus est vécu comme une véritable trahison par une bonne part de son public (il sera carrément, en cette même année 1965, hué par de nombreux fans lors de sa prestation électrifiée au Newport Folk festival)... Mais c'est évidemment à l'artiste que l'Histoire donnera raison et ce "Subterranean Homesick Blues", en plus d'un titre qui roule difficilement sur la langue, gardera un vrai impact jusqu'à aujourd'hui... Primo, c'est un rhythm 'n' blues au tempo haletant; secundo, en y déclamant divers aphorismes plus ou moins cryptiques ("Tu n'as pas besoin de Mr. Météo pour savoir d'où souffle le vent", "Fais-toi emprisonner, boude ton procès, rejoins l'armée si tu te loupes", "Vingt ans d'école et tu travailleras dans la pause de jour", "La pompe ne marche pas car les vandales en ont volé le bras"), Dylan y torture le vieil exercice du talking blues et, accélérant sa diction, pourrait quasiment prétendre à la paternité du rap... Le rap inventé par un juif blanc, on aura tout lu sur ce blog, vous dites-vous, mes cochons; et pourtant, écoutez ce morceau et revenez-moi avec vos contre-arguments... Un "Subterranean Homesick Blues" dont je me voudrais aussi de ne pas souligner la référence immédiate à la Légende de Duluoz: second ouvrage dans le cycle, et faisant donc suite à "Sur la route", "The Subterraneans" raconte, à peine voilée, la romance catastrophique entre Kerouac et "Mardou Fox" (Alene Lee), une beatnik africo-américaine (ce n'est pas anodin, on reparlera de la communauté black plus tard sur ce disque); de la prose spontanée du romancier à la logorrhée du chanteur, il y a un évident passage de témoin... Ce "Homesick Blues", aussi, qui par le truchement du documentaire de 1967, "Don't Look Back", offrira l'un des tout premiers (probablement le premier) et l'un des plus célèbres clips musicaux: Dylan, debout, tient un paquet de "cue cards" (cartes sur lesquelles, avant l'invention du téléprompteur, on inscrivait des mots repères ou des phrases pour guider les comédiens, les animateurs télévisés) reprenant certains mots de la chanson; suivant la cadence, sans autre mouvement de sa part, His Bobness laissait tomber la carte du paquet, révélant la suivante et ainsi de suite... Dans cette allée si américaine d'entre-deux buildings, un étrange personnage apparaît à l'arrière-champ. Il n'est pas très grand, pas très mince, pas très glabre, pas très pas myope, emmitouflé dans une peau de mouton: si vous le reconnaissez, une fois de plus, vous êtes un vrai beatnik (et vous savez pourquoi "wagon à bestiaux, wagon à bestiaux, wagon à bestiaux")... Ce morceau d'ouverture, enfin, qui va tellement concentrer le zeitgeist et frapper à répétition les esprits des générations musicales que Columbia records n'hésitera pas, une fois le CD avenu, à rééditer ce "Bringing it all back home" sous le titre "Subterranean Homesick Blues"... Et voilà, je suis forcé de constater que je suis parti pour rédiger la plus gargantuesque chronique de l'histoire de ce petit blog puisque je viens seulement d'évoquer la première chanson d'un album qui en compte onze... Disons que nous ferions une pause, suspendus par nos pitons bien engoncés dans la roche, en écoutant "She belongs to me", petite ballade presque inconséquente (dont on devine qu'elle parle de l'égerie/concurrente/objet de désir et de hargne Joan Baez) qui vient directement offrir une respiration avant le nouveau mur qui se présente à nous... Car, à nouveau sur un (pour l'époque) brutal lit de guitares déchaînées et de batterie swing, le narrateur, qu'on va vite se figurer noir de peau, annonce qu'il ne travaillera plus jamais à la ferme de Maggie... Nous sommes toujours en 1965, l'esclavage est illégal mais la ségrégation ne l'est toujours pas... Et dans les portraits acides de la famille qui gère cette exploitation fermière (imaginez "Ces gens-là" mais en Sudistes américains), on comprend aussi, en filigrane, que c'est tout le système de l'entreprise qui est remis en cause... La ressource humaine se tue à la tâche pour un salaire de misère tout en créant la richesse qui engraisse le frère de Maggie et son double langage, le père de Maggie et ses gros cigares, la mère de Maggie qui ment sur son âge... D'aucuns, rompus aux textes dylaniens et à leurs pelures d'oignons de niveaux de lecture, veulent également voir dans ce réquisitoire, une attaque en règle contre la scène folk acoustique que l'artiste a quitté à la seconde même où il a branché un jack dans un ampli... La fin du dernier couplet, suffisamment universelle, peut éventuellement leur donner raison: "J'essaie de mon mieux d'être moi-même / Mais tout le monde veut que je sois comme eux / Ils disent "chante pendant que tu te fais exploiter" / Et j'en ai juste marre"... Et on revient aux affaires du coeur avec "Love minus zero/No limit", qui par cette poésie particulièrement codée, offre quelques moments de pur sentiment et reste, certainement, avec sa mélodie ciselée, l'une des plus belles chansons d'amour de Dylan, l'une des plus belles chansons d'amour tout court... Si j'étais une fille, que je voudrais qu'on me désire et me comprenne, j'imagine que je m'offrirais à celui qui m'écrirait, parce qu'il le pense: "Mon amoureuse parle comme le silence / Sans idéal ni violence / Elle n'a pas à dire qu'elle est fidèle / Pourtant, elle est vraie, comme le feu, comme la grêle / Les gens s'encombrent de roses / Allongent les promesses à chaque instant / Mon amoureuse rit comme les fleurs / Elle ne se laisse pas acheter par ces présents" ou, plus loin, "Les capes, les épées sont rangées / Ces dames allument les bougies / Dans les cérémonies des chevaliers / Même les pages doivent garder rancoeur / Les statues d'allumettes rougies / S'écroulent, consumées, l'une sur l'autre / Mon amoureuse lance un clin d'oeil, ne se laisse pas froisser le coeur / Elle en sait trop que pour se mettre à les juger" (si vous êtes un rien fan de Dylan, vous aurez remarqué ma tentative d'adaptation du texte, pour un effort de versification en français, c'est un pur cadeau, je suis généreux, la poésie est par contre très égoïste)... L'homme enchaîne ensuite deux nouveaux rhythm'n'blues rapides et souriants ("Outlaw blues", "On the road again") avant d'atteindre un nouveau surplomb qui fait, réellement, de ce disque l'un des plus incroyables sommets de la cordillière du rock... Car on arrive à la fin de la face A, à la dernière plage de cette moitié électrique de disque, au "115e rêve de Bob Dylan"... En ce printemps 1965, les Beatles ne sont pas encore sortis complétement de leur chrysalide, leurs chansons restent gonflées de "shalala" et de "yeahyeahyeah" et ils sont seulement en train de défricher les montages-collages aventureux et précurseurs qui feront la marque de fabrique de leurs albums à venir... Dylan, sans avoir l'air d'y toucher, et probablement sans autre ambition que d'amuser la galerie, fait garder, pour l'enregistrement sur microsillon, la première prise de ce "115th dream", un début de chanson qui, dès le deuxième vers, tourne en eau de boudin, toute l'équipe en studio se farcissant un fou rire, désormais gravé pour la postérité... Inutile de dire que ce genre de "scorie" qui, au passage, dévoile les coulisses et ajoute une bonne dose de méta-communication à l'oeuvre, était particulièrement inédite à l'époque... Passé le clin d'oeil fou-rire, le morceau démarre pour de bon, donnant aussi, dès lors, l'image mentale d'un enregistrement en un seul pan de cette grande fable surréaliste de six minutes à travers laquelle le chanteur, sublimé en marin paumé qui vient de débarquer, dresse le portrait de son Amérique en attente, dans ce milieu des 60's, d'être secouée une bonne fois... La chute de cet exercice qui frôle parfois le sketch de stand-up vaut son pesant de verroteries avec lesquelles acheter l'île de Manhattan à la mauvaise tribu amériendienne: "Mais le truc le plus comique, alors que je quittais la baie / C'est que j'ai vu trois bateaux venir vers moi, prêts à accoster / Alors j'ai demandé son nom au capitaine et s'il venait de France / Il m'a répondu "Christophe Colomb", je lui ai souhaité bien de la chance" (ici aussi, licence poétique accordée au rédacteur de ces lignes, si Dylan est pas content, qu'il vienne me le dire en face)... Et voilà, on se crache bien fort dans les mains avant de se remettre à agripper la roche, on en a fini avec la face A de cet album dont vous n'imaginiez probablement pas l'élan de littérature qu'il allait m'inspirer (mais si vous tenez jusqu'au bout, vous aurez droit à une petite confession inutile)... Place donc au verso de ce vinyle, cassure tout aussi évidente dans les versions digitales de la galette: la face B est acoustique, les conspueurs de Newfolk sont contents, le Zim est à nouveau seul, à nouveau crispé sur sa six-cordes, à nouveau l'harmonica qui dégouline de salive autour du cou... Et là, patâââtt, voilà-t-y pas que Dylan, comme pour contrarier son monde, va nous lâcher un demi-disque acoustique de quatre énôôôrmes machins, qui s'entament par une sombre histoire de joueur de tambourin; allez, hop, une nouvelle explication de texte s'impose... Plus célèbre parmi les plus célèbres chansons de son répertoire, "Mr. Tambourine Man" (qui jouit aussi de la renommée folk-rock de la version, au texte totalement élagué, des Byrds, que l'on entend encore régulièrement aujourd'hui sur Nostalgie; d'ailleurs, je préfère écouter Nostalgie en me disant qu'avec un peu de chance, je vais entendre les Byrds plutôt que d'écouter Classic21 en me disant qu'avec beaucoup de risques, je vais me taper les Eagles mais c'est avant tout une question de philosophie, des verres à moitié vides, à moitié pleins, une discussion sur la création contemporaine avec Magloire ou un caquettement sur le prêt-à-porter avec Vincent McDoom, tous ces trucs, quoi, la relativité de la vie, crotte alors) qui, en cinq minutes et demie, déverse ses images et métaphores les plus enhardies afin de parler, au final, d'un seul sujet... Il n'y a ici pas de possibilité de nier, l'homme ne joue pas vraiment du tambourin, il distribue de merdiques bâtonnets de résine... Si vous avez déjà pollué vos corps avec ce tétrahydrocannabinol de bien mauvais aloi et de pire conseil que ça, il y a un écho qui tinte à l'arrière de votre esprit à lire ceci: "Prends-moi en voyage sur ta nef magique et tourbillonnante / Tous mes sens m'ont été enlevés, et mes mains n'arrivent plus à saisir, et mes orteils trop engourdis pour marcher / J'attends simplement que les talons de mes bottes s'activent pour recommencer à errer / Je promets d'aller n'importe où / Je promets de me plier à ma propre parade, lance ton sort de mon côté, je promets de m'y soumettre", dans le seul couplet sauvegardé par les Oyseaux précités... Ou, dans la dernière strophe de cette incantation majijuanée, qui met de côté la possibilité que le psychotrope évoqué soit plus tutti-frutti (beaucoup de lecteurs de Dylan, obnubilés par le contexte des années 60, veulent y voir le LSD): "Emporte-moi, je disparais dans les ronds de fumée de mon esprit / Jusqu'au brouillard sur les ruines du temps / Au-delà des feuilles gelées / Depuis les arbres hantés et terrifiés jusqu'à la plage venteuse / Loin de la poigne cruelle des regrets insensés"... Arrive alors "Gates of Eden", une nouvelle respiration sociétale, à la mélodie concentrique et chaloupée, qui trahit l'éducation religieuse de Robert Zimmerman... Mais c'est tant mieux car il faut reprendre son souffle, collé à la paroi abrupte, avant de se hisser jusqu'au dernier porte-à-faux... Méconnu dans le foisonnement de son grand oeuvre, le pénultième morceau de ce disque est un parfait tour de force... En sept minutes trente, Dylan distille tout le fond de sa pensée à travers ce "It's alright, Ma (I'm only bleeding)" qui coupe le souffle par sa mélodie fiévreuse et le débit habité de ce Bob dont on oublie trop vite, à cause de sa voix de canard laryngectomisé, qu'il est aussi, tout simplement, un vrai grand capable chanteur... Morceaux choisis, deux des quinze couplets de ce pamphlet aux conclusions indiscutables: "Les mots éteints claquent commes des munitions / Tandis que les dieux humains affinent leur attention / Fabriquent de tout, des jouets-pistolets à friction / Jusqu'aux christs couleur chair à effets phosphorescents / On comprend vite dans ces conditions / Que rien n'est jamais vraiment sacré" et puis, aussi : "De vieilles femmes-juges observent les amoureux / Mettent des limites au sexe et pour eux / Inventent une fausse moralité, les insultent et les flinguent / Alors que si l'argent n'a pas d'odeur, il schlingue / L'obscénité, tout le monde s'en moque / La propagande, tout ça, c'est du toc"... On a les muscles qui tremblent, les jambes qui flageollent, on sourit en regardant la solide corde qui pourrait nous sauver la vie, un dernier effort, on se tire sur le plateau, on peut planter le drapeau... Et le temps de s'acclimater à la pression, la teneur en oxygène, sur ce toit du monde de la chanson mondiale, on a le temps de se dire "C'est tout terminé, bébé triste"... Car, bon sang, c'est pas possible, Dylan rajoute une ultime ballade incontournable à cet album déjà suffisamment patrimonial comme ça... Ce "It's all over now, Baby Blue" est un extrait plus qu'apprécié de son répertoire, une chanson simple et belle qui conclut de manière adéquate ce disque dont je ne comprends toujours pas, après quasiment vingt ans d'écoute régulière, qu'il ne soit pas plus porté aux nues par le consensus critique, qui continue à lui préférer "Highway 61 revisited", que Dylan sortira quelque mois après celui-ci et qui sera, pour le coup, totalement électrique mais, surtout, avec le recul, beaucoup plus daté, au niveau des sonorités, que notre disque du jour... Vous aurez donc compris tout le bien que je pense de ce disque et j'imagine que si vous avez lu tout ça jusqu'ici, c'est que vouzaussi... Alors, comme promis, petite confession inutile: quand j'étais, avant, célibataire et non-procréé, détenteur de temps à perdre, je pouvais consacrer parties de mes insomnies à compiler divers classements de tout crin, dont un top de mes albums non pas bassement préférés à titre personnel mais tentativement basés sur un système de catégories qualitatives avec attribution de points me permettant, au final, d'avoir une vision partiellement objective des meilleurs disques de ma collection (ne vous inquiétez pas, je suis parfaitement conscient que j'abrite en moi un petit adolescent névrosé auquel on soupconne une pointe de syndrome Asperger) et, au final, "Bringing it all back home" termine toujours dans le top 5... Voilà, maintenant, y'a plus qu'à rassembler son barda et entamer la redescente.

01/10/2013

347. "CAR BUTTON CLOTH" Lemonheads

Uncdparjour Carbuttoncloth.jpgNous le savions mais nous pouvons confirmer plusieurs choses: Crna Gora est un lieu rare, sa riviera évacue les flonflons européens au profit d'une indolence balkanique toute pardonnable, ses plages n'ont pas besoin de sable fin, leurs galets sont d'un vert vif qui dialogue sans cesse avec le turquoise de l'Adriatique... Enfin, afin de boucler ce préambule particulièrement impudique, sachez, mes lecteurs toujours plus nombreux et avides, que le système du all-inclusive, dont on peut critiquer certains aspects, est idéal pour un enfant comme le nôtre qui, du haut de ses 27 mois, s'est pourléché plus que de sa part, faisant voler à parts égales, les saucisses, les frites, les crèmes glacées, les morceaux de pastèque, barbotant, flotteurs aux bras, dans des piscines de joie et d'éclabousse... Mais voilà, reprenons le cours normal de ce blog, puisque se plonger dans des piscines d'hôtel déplace des volumes d'eau équivalents à des poussées verticales et tout ça...  Archimède était un vieil aigri particulièrement désagréable à fréquenter, d'autant que son haleine de casu marzu (ah, vous aussi vous avez passé votre été à regarder les pitreries de Willy dans la forteresse maritime ?) vous retournait l'estomac et vous brûlait les sourcils... Mais étant donné le peu de documents écrits et de témoignages fiables nous venant de cette lointaine antiquité, nous préférons tous, autant que nous sommes, ne propager d'Archimède, au sein des générations futures (c'est un réflexe mémétique, ne vous en voulez pas), que son principe bien connu qui dit un truc du genre: "tout ce que tu fais déborder de ta baignoire et qui coule sur le sol de ta salle de bains, tu le dois au poids de tes fesses, va faire du spinning en cours collectif plutôt que d'embêter le monde avec ton blog pourri de l'intérieur par les asticots"... Une petite voiture (car), un bouton (button), un morceau de tissu (cloth), tous ces objets ont coulé dans l'eau, déplaçant x et y décilitres, par une poussée verticale égale au carré de la douleur musculaire après ladite heure de vélo-torture... Pas le dernier dans son genre pour jouer au kidult, Evan Dando (déjà croisé sur ce blog, notamment en 282 et en 322), choisissait donc, pour la pochette de son album de 1996, de raviver un exercice appliqué de sciences qu'il avait mené dans sa tendre enfance... En l'occurrence, plonger divers objets dans l'eau et constater lesquels flottent (aucun, on l'a vu)... Et somme toute, ce titre plutôt obscur, "Voiture, Bouton, Tissu", s'il fait directement référence à ce devoir de primaire, pourrait aussi adéquatement illustrer l'ambiance de la plaque... Dando sortait alors de cette période, de 1990 à 1994, qui avait été sa plus riche, tant créativement que financièrement, avec des chansons inspirées et un vrai kolé seré avec le succès grand public... Pour diverses raisons, il s'était alors distancié de ses musiciens de l'époque, concoctant une nouvelle mouture des Lemonheads pour ce "Car, Button, Cloth" qui présente tout à la fois les pétarades nerveuses d'une automobile, les élans authentiques d'un rond de bois troué et la douceur élimée d'un morceau d'étoffe... Il est temps d'un aparté à moi-même, car cette chronique me prouvera également que je ne rédige pas ce blog uniquement pour tes beaux yeux, toi, mon lectorat croquignolet, cet exercice, qui d'abord m'exulte tous les travers de cette réalité non-idéale, me permet également de redécouvrir des disques de ma grosse collection (dédoublée, les plus anciens fouineurs céans le savent, c'était dans le sous-titre de l'objet à son lancement, par la collection de mon amoureuse, fiancée, raison de vivre)... Et cette plaque de 1996 des Lemonheads, groupe, je le sais le sais-tu, dont j'étions très friand dans ces temps-là, m'avait, alors, pas mal déçu, par la chute globale de qualité par rapport aux deux sorties précédentes du groupe, par le changement radical de personnel et par les effets en dents de scie de l'agencement des chansons tout au long de l'album (on dit track-list en jargon de rockologue, mais vous le saviez, vous savez d'ailleurs déjà beaucoup trop de choses, je trouve, il serait peut-être temps que je consacre mon temps, mon énergie et mon charisme à la constitution d'un mouvement sectaire de type apocalyptique-survivaliste; de un, ça me ferait des rentrées d'argent faciles et régulières; de deux, ça m'éviterait d'avoir à raconter n'importe quoi à propos de secte apocalyptique-survivaliste pour essayer de tirer en longueur une chronique dont je sens bien qu'elle ne donnera rien de bon)... Et, à la réécoute, en préparation de cette nouvelle entrée (la trois-cent quarante-septième, ça commence à chiffrer, cette histoire), je découvre qu'avec quinze ans de décalage, c'est finalement l'aspect pot-pourri de ce disque qui me plaît le plus... On démarre sur quatre chansons (incluant les deux singles qui seront extraits de ce disque et que vous verrez en fin de texte, si vous crachez pas vos poumons à agiter vos bras en poussant des cris barbares, en pédalant en danseuse, après trois tours de molette) calibrées, mélodies entêtantes, compos efficaces, comme Dando pouvait en pondre treize à la douzaine, tout en renouant avec une certaine distortion, un bruit de fond qui faisait les choux gras des premiers albums des Lemonheads (quand ils étaient encore deux à auteuriser-compositer, on en a parlé en temps et heure)... Puis, l'auteur-compositeur passablemment lymphatique emprunte au répertoire de son ami australien Tom Morgan (du groupe Smudge mais on entre là dans les antichambres les plus obscures du folk-rock mondial, promis je me pencherai sur leur cas un jour, d'autant que leurs disques font partie de ceux de ma collection dont je sais pertinemment que je ne parviendrais pas à les remplacer si je venais à les perdre mais c'est sans discussion possible une gloserie que nous devrons tenir un autre jour) en offrant une version country sautillante de "The Outdoor Type" et une lecture particulièrement indie à grosses taches de "Tenderfoot"... En milieu de plaque, cassant le rythme, on s'enfonce dans "Losing your mind", un long blues fracturé sur lequel Evan, déjà pas le plus gros hurleur du rock, chante avec un filet plaintif qui ferait pleurer les saules les plus solides (et je ne parle pas du copain Baptiste, malgré son deux cent centimètres et ses cent vingt kilos)... Plus loin, la murder ballad traditionnelle "Knoxville Girl" donne lieu à une ruade réjouissante (qui rappelle aussi que le principal modèle de Dando a toujours été Gram Parsons, ce qui, tant qu'on est à parler de country-rock, nous oblige à envoyer des bisous à Linda Ronstadt pour ces prochaines difficiles années sans plus pouvoir chanter), à mille lieues du velours easy listening de "C'mon Daddy" qui suit... Entre les deux, un petit scud dont Evan Dando a toujours le secret: "6ix" (confer le titre du film de David Fincher) qui en deux minutes de bruit répète à l'envi "Here comes Gwyneth's head in a box"... Arrivée la fin du disque, cette nouvelle incarnation des Lemonheads donne libre cours à son énergie sur un long instrumental, au mystérieux titre de "Secular Rockulidge", qui enchaîne cassures de rythme et envolées de guitare... Et fournissait aussi la matière au terrifiant final des concerts du groupe en ce temps-là, comme lors de ce soir d'hiver, dans la salle VK, avec cet ami d'il y a vingt-cinq ans (qui ferait bien un petit coucou s'il passait par ici, ce n'est ni ton tour ni le mien de recevoir chez soi, comment faisons-nous si le troisième larron se trouve trop pris par ses responsabilités en tant que notable de son village ?)... Evan Dando, apparemment plutôt dépressif (ou alcoolisé ou les deux), avait fourni une prestation fiévreuse mais également asthmatique et a terminé ce concert, moment formateur de ma vie de jeune fan de rock, en relâchant lentement la tension des cordes de sa guitare, se retrouvant à jouer des notes totalement désaccordées et forcément fluctuantes, sur des cordes dont l'amplitude devait dépasser le corps de la guitare de cinq bons centimètres, tant vers le haut que vers le bas... des hauts et des bas, des notes fluctuantes, j'achèverai là cette chronique à l'inspiration, au final, aussi discutable que ce disque du jour. Discutable aussi, cette petite prestation live, passée à la postérité de la toile mondiale via le gros site de partage vidéo, du groupe en 1996 dans le talk show de milieu de journée de Jenny Jones, sorte de croisement moral entre la condescendance bienveillante d'une Oprah Winfrey et le sensationnalisme ordurier d'un Jerry Springer, bref, pas le contexte dans lequel on imaginerait les Lemonheads défendre les deux singles de leur disque contemporain. 
 

26/08/2013

339. "FLEET FOXES" Fleet Foxes

uncdparjour Fleet Foxes.jpgVous le savez, les grand-parents le savent, les voisins le savent, les puéricultrices le savent, la pédiatre le savent, les camions-poubelles, Thomas et Percy, Bumba Bumba Bumbaaaa, tout le monde le savent, ma vie a subi une inversion de ses pôles magnétiques il y a deux ans et fafiottes d'ici, un changement total de paradigme... Terminé les doigts de pied en éventail, l'ombrelle en papier dans le planteur glacé, fini tout le paquet de bonbons rien que pour moi, je ne suis plus, calife devenu vizir au service du nouveau calife, qu'un instrument, un outil du bonheur de monsieur le patron de notre maison, notre quotidien, notre vie... Et il en va, avec ce genre d'esclavage, que plus on souffre plus on aime plus on est heureux soi-même... Notre fils est magnifique, la question ne se pose pas, quiconque l'a jamais croisé en garde des supernovae explosées dans le regard, un souffle qui porte l'humanité vers son meilleur, l'envie un rien rongeante de parvenir à concevoir, à leur tour, des enfants aussi sensationnels... Il a pris son temps pour marcher, certes, c'est un calife qui, comme Haroun El Poussa, n'aime rien mieux que d'être bien engoncé dans sa part de tissu mou; à part courir à travers tout à califourchon sur sa moto mais c'est une autre histoire... Mais il parle, il assène, il analyse et commente, notre fils décortique cette réalité poussiéreuse avec le plumeau de son esprit déjà bien nettoyé... Alors, on imagine qu'il a bien compris, déjà, qu'il fallait donner le change... Et donc, pour quand même que ses géniteurs/éducateurs/protecteurs ne tombent pas dans l'idôlatrie la plus hébétée, il nous offre quelques insomnies à petit prix, sans autre raison que le plaisir de réveiller la maisonnée à trois heures du matin prétextant devoir être changé (il passe des nuits propres depuis des mois), ressentir une quelconque douleur (non, non, le loup n'est toujours pas arrivé au village pour de bon) voire simplement exprimer son désir de jeux et de chants... Je me souviens d'une période pas si lointaine où je choisissais tout seul, na, mes instants d'insomnie, leur durée et leur fréquence... Pourquoi, qui le sait, je me souviens d'une nuit particulièrement perturbée de la fin 2008, où j'étais descendu m'installer dans le salon dans l'espoir que la boîte magique m'assomme suffisamment... Et là, mini miracle, à cette heure indéfinissable mais totalement indue, quand les programmes télévisés semblent doués d'une conscience propre, loin du contrôle des programmateurs, comme dans un musée de sciences naturelles où une plaquette égyptienne ranime les dioramas, vous connaissez l'histoire... Mini miracle, donc, sur une chaîne musicale au logo à trois lettres (vous aviez remarqué qu'elles le sont toutes ?), je découvre, dans cet état second entre le rêve et l'esprit conscient qui attache au fond de la casserole, un drôle de petit clip animé avec des lettres découpées dans du papier qui se transforment en diverses formes, une espèce de chapi-chapo sous acide et, non, je n'avais alors pas souillé ce temple qu'est mon corps avec les divers gri-gris de l'homme au tambourin... Les arrangements vocaux, tout légers, diaphanes, vaporeux, la mélodie traîtreusement entêtante de ce morceau mystère, le mélange deux époques de cette musique, mâtinée, c'était évident, de quelque chose de totalement rétro et qui, pourtant, parlait à cette fin d'année, ce siècle, ce millénaire à peine né... Je jouis d'une mémoire capricieuse qui retient énormément de données à la demande mais qui en stocke aussi sans que je le veuille, je n'avais donc à craindre aucune étourderie, même à moitié enmorphéé sous les ondes alpha émises par le tube cathodique, je savais qu'au réveil, j'aurais toujours ce nom étrange à l'esprit... Les renards de la flotte... Une armada post-hippie qui avait digéré autant les crescendos vocaux des Beach Boys que les structures branlantes mais raffinées d'un certain folk anglais tout en restant, mais seul les cinq années à suivre le révéleraient, entièrement précurseur de ce renouveau folk-indie qui est devenu la seule alternative au flux electro-rock au menu des radios qui ne diffusent pas de la shit music only... Fleet Foxes, donc, collectif (les entrelacs de voix le prouvent), tribu (on l'entend dans ces percussions natives américaines), fratrie même (Robin Pecknold écrit et compose, Sean Pecknold réalise ces courts-métrages d'animations qui servent de clips au groupe, Aja Pecknold s'occupe de l'administratif en tant que manageuse de la troupe) dont la production musicale est sans conteste ce que j'ai entendu de plus enthousiasmant depuis que j'ai presqu'atteint l'âge adulte... Tant à dire et si peu de mots pour l'exprimer... Si mon âme existait, c'est à elle, directement, que s'adresserait Fleet Foxes... Mais l'intellect est chouchouté aussi, comme le prouve cette déclaration à double tranchant du groupe: "Il paraît que les groupes de musiques ont les publics qu'ils méritent; alors, nous devons être le meilleur groupe de l'univers"... Ce refus de la médiocrité transparaît aussi dans le choix de l'illustration de pochette: cette reproduction des "Proverbes flamands" de Brueghel l'Ancien trahit la volonté des Fleet Foxes de percer les poches de pus de l'absurdité humaine mais sans prendre de plaisir pervers à  ainsi martyriser l'épiderme de nos sociétés qui, somme toute, a peu changé depuis 1559... Sorti en 2008, ce premier album, éponyme (les lecteurs de ce blog de longue date auront immédiatement tracé une nouvelle petite croix dans leur carnet relié de trainspotter des albums éponymes), regorge de moments de brillance musicale à tel point qu'il devient plus facile de chercher les moments faiblards (indice: il y en a moins que un sur les quarante minutes de cette plaque) et de fulgurances poétiques au service d'une écriture particulièrement évocatrice; les quelques vers du premier single "White Winter Hymnal" illustrent à merveille la sublime simplicité du propos: "Je suivais la troupe, tous avalés par leurs manteaux, avec des écharpes rouges autour du cou pour empêcher leurs petites têtes de tomber dans la neige et je me suis retourné et, Michael, tu étais là, et tu allais tomber et colorer la neige comme des fraises en plein été"... Tout hommage doit aussi être rendu aux autres membres, pour leur maîtrise et leur engagement, ils participent tous à la vision et au message: l'imprononcable Skyler Skjelset à la guitare lead, Casey Wescott aux claviers et à la mandoline, Nicholas Peterson à la batterie et Craig Curran à la basse (deux de ces gens sont partis ailleurs, ne sont plus des renards de la flotte, mais c'est une autre histoire)... En conclusion, si vous ne connaissiez pas encore trop bien Fleet Foxes mais que, par exemple, vous aimez beaucoup l'un ou plus des artistes et groupes suivants, The Lumineers, The Passenger, Mumford&Sons, Phillip Phillips, sans vous brusquer, il est temps de revoir vos priorités, de foutre tous ces mp3-là à la corbeille et d'aller chez votre petit revendeur de disques exiger votre album (toujours éponyme) des Fleet Foxes.

18/04/2011

324. "LIVE" Desjardins & Abbittibbi

desjardinsabbittibbilive.jpgLa résidente Christina Yang s'en sort la tête en extirpant de l'eau une truite de douze kilos, le docteur Sheldon Cooper se convainc du comportement ondulaire des électrons après avoir fait tomber par terre les commandes de la table 6, le professeur Alessandro Regazzoni trouve sa guérison émotionnelle dans une tarentelle baroque, l'ancienne mutante Jubilation Lee se reconstruit grâce à une épistole longue d'une seule phrase... La chose est entendue: en fiction, le moindre détail, trivial, dérisoire, inattendu, peut faire toute la différence... Ma vie serait-elle une fiction puisque, caddie derrière caddie, chez ce hard discounter allemand (celui qui n'a pas la première lettre de l'alphabet dans son logotype), il a suffi d'une bribe de conversation, entendue à la volée, pour reprendre un tonus tout printanier ?.. L'homme: "Et comment ça va, vous avez le moral ?", la femme: "Et pourquoi ç'qu'on ne l'aurait pas ?"... Alors, commençons cette seconde semaine pascale par un disque plus doux qu'amer mais aussi plus acide que basique... Il n'est plus besoin, ici, de présenter Richard Desjardins ni même de rappeler qu'avant de démarrer la carrière solo qu'on lui connaît, il avait animé, fin des 70's, le fugace groupe Abbittibbi... Pas si fugace que ça, cela dit, puisqu'une fois le succès acquis et la reconnaissance installée, Richard a rameuté ses vieux potes, en 1994, pour un album studio, une tournée et, en toute logique, le live aujourd'hui présenté... Enregistré sur trois jours de novembre 1995, au vieux-clocher de Magog (la ville québécoise "nichée entre le lac Memphrémagog et le mont Orford, noyau d'une station touristique bien pourvue en infrastructures sportives", nous apprend le syndicat d'initiatives local; et non pas, évidemment, le Magog biblique, fils de Japhet, descendant de Noé), cette plaque permet, évidemment, des traverses musicales et des envolées harmoniques que Richard tout seul aurait bien du mal à atteindre... Francis Grandmont aux guitares, Claude Vendette aux saxophones, Rémy Perron à la basse et Richard Perrotte aux percussions entraînent nombre de classiques du répertoire de Desjardins dans des ambiances sublimées: "Miami" acquiert enfin l'atmosphère opressante adéquate à cette anti-fable sur le racisme ordinaire; "M'as mettre un homme là-dessus" devient un boogie de fin de siècle, poisseux et concentrique; "Les Yankees", en final, est conforté dans sa construction en crescendo et le climax des paroles, lorsque l'on découvre "qui est le chef ici", est soutenu par un apogée musical explosif... Mais ce disque vaut aussi, pour tous les amateurs de chanson francophone autant que pour les fans de Desjardins, par ses morceaux inédits, notamment le très delta-graisseux "Déboutonne ton blues", l'irrésistible chanson à répondre "Les Bonriens" ou le morceau de bravoure folk (et tout simplement l'un des meilleurs morceaux de Richard) "Au Pays des Calottes"... Par contre, bien sûr, ça risque d'être difficile, en 2011, de se procurer ce disque mais c'est définitivement le printemps, alors on va pas s'en faire pour ça, les coeurs palpitent, les oiseaux chantent, les coeurs sont des oiseaux.

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29/11/2010

312. "IN THE GARDEN" Bob Dylan & various artists

bob dylan in the garden.jpgEt pourquoi pas, après tout ?... Pourquoi pas présenter aujourd'hui un disque tout juste légal, survivance d'un temps où certains pays d'Europe (en l'occurrence, l'Italie mais l'Espagne appliquait aussi cette exception légale) permettaient l'édition de disques non-officiels nonobstant (tiens, y'avait longtemps, un bon nonobstant) cotisation adéquate auprès de l'organisme national de gestion des droits d'auteur patrimoniaux ?... Ainsi, le label KTS-Kiss The Stone s'était spécialisé dans les publications de concerts de tout ce que la planète musique populaire pouvait avoir de vendeur à l'époque (c'est-à-dire grosso modo des débuts du CD en tant que nouveau support normatif, à la mi-80's jusqu'à l'uniformisation de la législature européenne en matière de droits patrimoniaux, à la mi-90's)... Juste un détail en passant, nous ne sommes bien pas ici dans le milieu interlope du disque pirate et du bootleg mais simplement donc dans un produit paralégal venu d'un pays où il ne pleut pas mais où l'on voit souvent rejaillir le feu d'un ancien volcan, etc. etc. bref, en Italie, donc, on l'a déjà dit... Or, fin 1992, surgit cet enregistrement intégral du concert donné le 16 octobre au Madison Square Garden; grande fête new-yorkaise, nouba pleine d'invités, pour célébrer les trente ans de sortie de "The Freewheelin' Bob Dylan", deuxième album du folkeux mijuif, balise, s'il en est, dans la musique américaine et mondiale... Le tout avec un son d'enfer puisqu'on vous l'a expliqué deux paragraphes plus haut, nous ne sommes pas ici dans le milieu interate du disque pilope ou quelque chose dans le genre... Pour célébrer ces trois décennies du sieur Bobby Dylan au sommet de la pyramide des ACI de l'Oncle Sam, les organisateurs avaient donc rassemblé un fameux gratin et beaucoup plus de crème et de viande que de patates (c'est rapport au gratin dauphinois et c'est pas loin d'être mon aparté le plus nul de tout ce blog)... (et à partir d'ici, ça s'écrit tout seul) Le casting est pléthorique, que dis-je, gothesque, comment, absolument tout le bottin rockain est là, mon bon Jeeves (les fans de Wodehouse se régalent), alors ça donne, par ordre alphabétique et de manière exhaustive (histoire de gagner un max de place et donner l'impression qu'il y a vraiment beaucoup à lire sur ce blog) The Band, Johnny Cash, Rosanne Cash, Tracy Chapman, Eric Clapton, George Harrison, Richie Havens, Chrissie Hynde, Kris Kristofferson, Roger McGuinn, John Mellencamp, Pearl Jam, Tom Petty and the Heartbreakers, Lou Reed, George Thorogood, Johnny Winter, Stevie Wonder, Ron Wood, Neil Young et bien sûr, His Bobness lui-même, seul puis accompagné de ses plus proches... Petite note à moi-même: mon chou (bon, je me mèle pas de comment vous vous appelez dans le miroir alors, hein, merci), comprends-tu enfin mieux comment et pourquoi tes goûts d'adolescent (alors oui, en 1992, j'étais pas encore un adulte et prout à celui qui dira que je suis pas encore un adulte en 2010, prout, prout, prrrrtt) se sont forgé à contre-courant de tes congénères qui écoutaient alors Technotronic, Whitney Houston (and Iiiii Iiii aïe will alwayyyyys love yoou oouh), Roxette ou, même, Nirvana ? Oui, mon mignon (ah oui, je m'appelle pas le même quand je me questionne ou quand je me réponds, c'est un peu ça le principe, sinon à quoi ça sert de se parler, à part à inquiéter les gens, si c'est à voix haute, dans le métro, quoique, au jour d'aujourd'hui, avec ces téléphones portables en mini-oreillette, y'a des aliénés urbains qui sont juste en train de s'engueuler en direct avec leur copine, pour de vrai), je me comprends enfin... Et de vous quitter sur une ultime anecdote, peu intéressante mais simple prétexte à taper une photo (une tof, pardon, une tof) de plus sur cette page... Confronté à des échos venus du vieux-monde (ça, c'est chez nous) du succès de vente de ce disque, les boursocordonteneurs des USA (ça, c'est chez eux) se décidaient à sortir, un long dix mois plus tard, une version officielle de ce concert, que c'est bien sûr celle-là et celle-là seule que vous pouvez espérer trouver en boutique de nos jours, si vous le cherchez, ce disque ressemble à cela:

bob dylan 30th anniversary concert celebration.jpg PS: ça m'arrive d'être parfois un peu lent de corps, malgré un esprit vif comme le mercure (et probablement aussi toxique) et je viens donc seulement de me rendre compte que si on cliquait sur les photos, des fois on les faisait apparaître en plus grand dans une nouvelle fenêtre et je pense bien que c'est le cas pour cette pochette qui se constitue d'un joli collage des vedettes qui ont pris part à ce concert anniversaire en 1992... On regarde pas à la dépense chez skynet, c'est certain.

21/06/2008

261. "GREATEST HITS" The Byrds 21/06/08

the byrds greatest hitsMatinée calme d’un week-end tranquille, le chat câline et ronronne pour obtenir sa première ration du jour… Et dans la machine tourne un disque dont le jewelcase, avec l’angle de vue du capitaine barbu, ne permet quasiment plus, derrière la multitude de microrayures, de distinguer la photo de couverture de pochette… C’est que ces grands succès des Oyseaux se trouvent dans notre collection depuis des temps immémoriaux (ou, du moins, plus de quinze ans) puisqu’il s’agit très exactement du 21e CD que j’ai acheté dans ma vie… De manière atrocement personnelle (oui, aujourd’hui, on ne donnera pas dans le récit allégorique), ce disque m’a partiellement servi de port d’attache dans cette joyeuse épopée à la découverte de la musique populaire mondiale du XXe siècle… Car au-delà de leur valeur intrinsèque sur laquelle nous aurons l’occasion de revenir plus tard, les Byrds (ici ceux des débuts, Jim McGuinn, David Crosby, Chis Hillman, Gene Clark et Michael Clarke) furent un magnifique carrefour des genres musicaux, une cristallisation accessible à tous de l’esprit hippycalifornien, surtout sur ces quatre premiers albums (de 1965 à 1967) qui fournissent le matériel de cette compilation… Des évidents mais imparables emprunts au songbook de Dylan (Mr. Tambourine Man, All I really want to do, Chimes of Freedom, My Back Pages) aux raffinées et ravissantes reprises (on allitère, y’a pas à dire) de Pete Seeger (The Bells of Rhymney, Turn ! Turn ! Turn !), les Byrds créaient, pas nécessairement avec la conscience du lucre, le folk-rock, hybride entre les sonorités un rien psyché d’alors et une qualité d’écriture que la formation elle-même était capable d’atteindre… Tant McGuinn que Clark, Crosby ou Hillman le démontrent ici sur les autres morceaux de la plaque (I’ll feel a whole lot better, Eight Miles High, Mr. Spaceman, 5D, So you want to be a rock‘n’roll star)… In fine, la réécoute de ce disque, initialement sorti en 1967, donc avant la meilleure période artistique du groupe, prouve déjà que les Byrds ont laissé une marque indélébile dans l’histoire du rock et qu’à terme, pas forcément tout tout de suite, même si leur nomination au rock‘n’roll hall of fame est un pas dans le bon sens, qu'à terme, donc, ils s’installeront, par consensus, dans le top 10 des groupes les plus importants de la musique populaire mondiale.

Seb

12/04/2008

251. "AMERICAN FAVORITE BALLADS VOL. 5" Pete Seeger 12/04/08

Pete Seeger american favorite ballads 5Edité à la fin 2007, ce cinquième volume conclut en beauté la série anthologique "American Favorite Ballads" remasterisée par les Smithsonian Folkways Recordings... L'évidente différence de stockage de son, au profit du digital, entre un vinyl analogique et un CD avait épuisé le matériel original de la série historique de cinq LPs sortis entre 1957 et 1962 dès la moitié du volume 3 de ces rééditions... Heureusement, Pete Seeger a toujours été prolifique au-delà du raisonnable... Cet ultime CD contient dès lors, pour sa plus grande part, des morceaux issu de son anthologie de 1954 intitulée "Frontier Ballads"... C'est donc sur la piste des chariots à travers la plaine, en route pour un eldorado californien inexistant, sur ce chemin partiellement assombri par la chape de plomb recouvrant le génocide des natifs que nous retrouvons un Pete plus que jamais en symbiose avec son banjo... L'ami chante donc l'Ouest naissant, ses chevaux ("stewball", "strawberry roan"), ses bisons sauvages et ses troupeaux boyisés ("the buffalo skinners", "ox driver's song"), ses paysages tout aussi sauvages et trop rapidement domptés ("trail to Mexico", "red river valley") mais aussi, bien sûr, et surtout, ses hommes ("old joe clark", "joe bowers", "greer county bachelor"), ses femmes ("buffalo gals", "ida reed", "sweet Betsy from Pike"), ses enfants et adolescents ("texian boys", "jay gould's daughter"), ses ouvriers ("my sweetheart is a mule in the mines", "cowboy yodel") et ses victimes ("st. James infirmary", "sioux indians", "wake up, Jacob")... 29 chansons, refrains et ritournelles issues d'un dix-neuvième siècle américain pas totalement glorieux ferment donc la porte sur ce qui reste l'un des plus beaux travaux de restauration musicale de ces dernières années... Pour finir sur une anecdote souriante, glanée dans le livret foisonnant de ce disque : lorsque le soir du 4 décembre 1994, le président William Jefferson "Bill" Clinton remit à Pete Seeger la médaille présidentielle des Arts, la plus haute récompense étatsunienne de la sphère culturelle, Clinton dit de Pete : "Il est un activiste social et un pacifiste, un artiste dérangeant qui fut attaqué pour ses convictions. Il fut même interdit de toute apparition télévisée et, ça, ça vaut toutes les médailles !"

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02/02/2008

237. "IN CONCERT" Phil Ochs 02/02/08

Phil Ochs in concertMême si vous n'avez pas la moindre idée de qui nous allons parler aujourd'hui, il se trouve qu'à votre insu, pour peu que vous ayez l'esprit clair et ouvert, il y a un peu de Phil Ochs caché dans les limbes entre votre database inconsciente et votre driver de surmoi... Fer de lance, enfin, plutôt, à lui seul le fer, la lance, le sabre, les mousquets et toute la sainte armée du revival folk new-yorkais du début des 60's, Phil Ochs était la voix, la conscience, le garde-fou tout autant que l'aiguillon et le martinet de sa génération... Lui qui se refusait, comme tous les véritables guides, à ce que quiconque le suive et ne pouvait se contenter que d'une saine émulation de la part de ceux qu'il touchait par ses mots et ses mélodies, avait suivi et réussi, avant de s'abandonner à l'éclatante évidence de sa vocation de songwriter, des études de journalisme et de mass media... Gauchiste, soviétiste, maoïste au plus mauvais moment de la chasse maccarthyste, Phil Ochs risque bien d'être pour toujours étiquetté "chanteur engagé" alors qu'il refusait ce label et que son seul engagement restait pour la vérité et la liberté de défendre ses opinions... 32 ans après son décès, une vérité qui demeure, c'est le constat artistique, un homme seul avec sa guitare et ses mélodies, c'est suffisant pour marquer les esprits, et, d'une certaine manière, ce dépouillement originel (car que faisait-il de différent que les troubadours des siècles précédents, essaimant par leurs chants les nouvelles sociales et politiques des provinces voisines ?) assure à ce "In Concert" formé de onze chansons inédites et enregistré à Boston et New York durant l'hiver 65/66 une intemporalité d'autant plus brillante que les textes de Phil Ochs étaient ancrés/encrés dans le combat de la fange déversée via les canaux officiels ou subventionnés par dessous de tables par l'intelligentsia belliqueuse et ultrareligieuse des USA... Celle-là même que l'on laisse reprendre du poil de la bête depuis six ans de massacre de civils infidèles au nom de l'huile de pierre et que les tickets de novembre risquent fort de surconforter puisque les éléphants du GOP n'ont finalement face à eux qu'un Black ou une Femme, et qui veut réellement croire que nos cousins d'outre-atlantique, considérés pour leur masse nivelée par le bas, soient capables de poser ce choix au potentiel historique ?... Dès les premiers accords d'une six-cordes acoustique, tout est dit, puissante, claire, prenante, la voix de Phil Ochs bouscule... Sur "I'm going to say it now", il part des sit-ins de campus pour affirmer la nécessité profonde d'une véritable liberté d'expression, "Bracero" brasse alors le portrait de l'esclavage déguisé (toujours d'actualité au 21e siècle) des pauvres Mexicains poussés au Nord de leur frontière par la misère et embauchés en-dessous de tout salaire digne dans les grandes exploitations agricoles du southwest... "Canons of Christianity", un peu plus tard, nous rappelle combien cette religion monothéiste, probablement plus que les deux autres, s'est construite sur la violence, le conflit et le rejet de la différence... "Cops of the World" se passe de tout commentaire et est d'ailleurs l'une des rares chansons à ne pas être introduite par un petit monologue chargé d'humour, permettant aussi à Phil Ochs de désamorcer certaines réactions face à ses idées chantées, le public lui étant globalement favorable mais pas nécessairement acquis... "Santo Domingo", avec sa mélodie accrocheuse en diable, permet par contre, car il fallait bien que la comparaison arrive, d'évoquer Bob Dylan... Un peu plus agé que Robert, Phil Ochs s'est immédiatement posé en grand frère protecteur une fois que le minessotien nasillard s'est piqué de se faire une place dans cette scène new-yorkaise de la protestation... Inutile de dire combien Ochs, tout en restant fier du rapide envol de Dylan, a goûté à l'amertume d'être laissé sur le bord du chemin et par Bob et par un grand public finalement plus preneur de grains d'espoir lancés au vent tels "les derniers seront les premiers, la roue tourne, on ignore où elle va s'arrêter, oh les temps sont en train de changer" (The times they are-a changin' de Dylan) plutôt que de torgnoles dans la gueule comme "ils sifflent la fille, ils se sentent audacieux, ils la prendront de force et hausseront les épaules le lendemain matin, les Marines viennent de débarquer sur les rivages de Saint-Domingue" (Santo Domingo)... L'album se terminerait presque sur deux morceaux gentillement introspectifs s'il n'y avait ce "Love me, I'm a Liberal" dans lequel, un peu comme un sniper chantant, la guitare sur l'épaule, le manche visant l'ennemi, il réglait son compte à ces hypocrites bien pires que les conservateurs qui gardent, tout de même, la qualité d'être clairs au niveau de leurs convictions politiques, à ces "Libéraux" autoproclamés, donc, qui, peut-être parce que le docteur-roi Martin Luther était vachement télégénique, avaient annoncé leur soutien moral à la croisade pour l'égalité des droits civiques mais surtout n'avait pas voulu s'y salir les mains et surtout pas si pour que les minorités aient plus de droits, il fallait raboter quoi que ce soit à leurs privilèges petitbourgeois... "Phil Ochs in Concert" se trouve assez aisément et est, en tout cas, l'album de l'artiste qui se trouve le plus facilement, réédité en 1995 chez Elektra/Rhino... En 1973, en "voyage engagé" en Afrique, Phil Ochs est agressé violemment et quasiment égorgé... Ses cordes vocales seront irrémédiablement endommagées et l'auteur-compositeur-interprète ne sera plus jamais le même... En 1974, les assassinats de Jara et Allende au Chili ne l'aideront pas à sortir de cette dépression nerveuse de plus en plus psychotique... Le monde ayant sans cesse changé dans le mauvais sens, son inspiration tarie, sa main plus souvent crispée sur le goulot d'une bouteille que sur le manche de sa gratte, s'enfonçant doucement dans une schizophrénie bipolaire, Phil Ochs s'est pendu dans son appartement new-yorkais le 9 avril 1976... Depuis, grâce au temps qui passe, à la prescription qui s'impose et aux nouvelles lois en vigueur sur la publicité des informations internes, on a appris que le FBI gérait, à l'époque, un dossier de plus de 500 pages sur Phil Ochs... Une bien ironique mais adéquate façon de célébrer la mémoire de cet artiste immense, une preuve de plus, pourtant on se tue à vous le dire, que bien utilisé, l'art de la chanson peut réellement être un levier d'une puissance énorme... La plume est plus forte que l'épée, c'est entendu, la voix d'un homme, d'autant si c'est celle de Phil Ochs, n'a pas d'égal.

Seb