18/03/2014

366. "LC" The Durutti Column

lc.jpgOn n'a pas construit Rome en un jour, qu'on dit... Et qu'on mettrait Paris en bouteille pour une messe avec le panache blanc que rallie le cheval de Napoléon qui avait mal à son bidon à cause des bonbons jaune acidulé qui portent son nom, qu'on dit aussi... Cela dit, par une pure vue de l'esprit, Rome s'est réellement construite en un jour, ce jeudi qui avait pourtant démarré calmement, à l'ombre du Palatin, devant la grotte du Lupercale, quand soudain, sans qu'on ne sache vraiment pourquoi (c'est souvent comme ça, les mythes fondateurs, on vous tape du coup de théâtre à foison, des deux ex machina en veux-tu tralala, mais pour la cohérence psychologique, va plutôt te faire voir chez Esope), Romulus a tiré sa bouche des tétines lupesques, a mis une claque à l'arrière de la tête à son frère, l'a repoussé de l'autre côté de la rivière et, blam, Rome, SPQR, Babaorum, Kirk Morris en jupettes qui kidnappe Mylène Demongeot, la pizza à pâte épaisse débitée en carrés, Audrey Hepburn en amazone à l'arrière d'une guêpe mécanique (ça va, vous êtes remis de la belle histoire de l'ichneumon de l'autre jour ?)... Rome s'est faite en un jour, vlan... Ce qui n'a aucun, mais alors absolument aucun rapport avec notre disque du jour, si ça n'est cette désarmante et inexplicable apparente facilité avec laquelle toute l'opération a l'air de couler de source... Et, bien sûr, le fait qu'un seul homme, cette espèce de poupon fluet allaité par une guitare-louve, répondant au patronyme discutable de Vini Reilly, soit à l'origine de tout cette Durutti Column (renseignements pris, ce nom évoque l'une des toutes premières troupes, menée par Buenaventura Durruti, qui avaient pris partie du bon côté de la guerre civile espagnole; pour autant qu'il y ait jamais un bon côté dans une guerre, on se comprend, il y avait là dans la péninsule ibérique des combattants qui voulaient renforcer le peuple et dynamiter les structures, ils étaient un rien mieux que ceux qui voulaient renforcer les structures et dynamiter le peuple)... Vini, donc, pianiste de formation qui décidera, en pur autodidacte, de jouer de la guitare; en gardant à l'esprit la large acception que peut prendre ce verbe... Car Reilly ne joue pas dans un esprit virtuose, il jouerait plutôt comme un enfant émerveillé ("fasciné par ses propres blessures", que Jean-Pierre me demande de vous dire) de découvrir l'arc-en-ciel sonore qui peut embellir une guitare-soleil pour peu que l'on pleure un peu par-dessus... Par le prisme des larmes, "quand sa guitare pleure gentiment" aurait pu nous dire George, Reilly se déverse, littéralement... Son style de jeu défie mon entendement, en même temps, je l'ai déjà maintes et maintes répété, je n'ai pas fait le solfège, moi (suivez mon regard): Vini donne à entendre un impressionnisme musical qui, par son enchevêtrement de notes de musique et sa tendance à la répétition et aux variations de micro-thèmes, peut également agiter le spectre de Seurat, dans un pointillisme musico-chromatique qui peut laisser sans voix... LC, deuxième album de la Durutti Column, est d'ailleurs pour ainsi dire instrumental, Reilly ne poussant des cordes vocales qu'à de très rares occasions (et notamment sur la plage d'ouverture, "Sketch for Dawn" -"Esquisse pour Aurore", à mettre en rapport avec d'autres titres de la plaque tels que "Portrait for Frazier", "Detail for Paul", "Self-portrait" ou "Favourite painting" qui prouvent bien que je ne raconte pas totalement n'importe quoi quand je vous dit qu'il faut aborder The Durutti Column comme de l'art pictural qui se regarde avec les oreilles)... Face à cet objet plutôt hybride et totalement métamorphe (même si, évidemment, le rond métallique brillant reste un compact disc quoi qu'on y fasse), j'imagine bien que les réactions doivent être mitigées, il n'y a pas d'unanimité dans l'art (rien que des consensus qui évoluent au gré des métasensibilités et de "l'inconscient collectif", tout ça c'est de la mémétique, j'ai pas le temps de m'y étendre; il paraît simplement évident qu'au-delà de la seule et unique approche esthétique qui offre un rien d'objectivité (nonobstant, parenthèse dans une parenthèse, je travaille sans filet, je vais vous perdre car je risque bien de me perdre aussi, l'impossibilité de comparer les oeuvres les plus disparates selon la même grille d'analyse), il n'est pas acquis que le culte de Dali survive à encore de nombreuses générations ni que les délires "bleus de gyne" (je suis très fier de ce jeu de mots car c'est un calembour particulièrement intellectualisant) d'un Félix Labisse ne reviendront jamais à la mode ni que les rats de Banksy soient réellement inscrits à la postérité la plus durable) et donc, je m'attends à ce que la mélopée coulante des "The Durutti Column" irritent d'aucuns autant qu'elle en fascinent d'autres... Il est établi que je suis un salopard d'intellectuel, je tire un plaisir évident à me laisser astiquer le cortex par ce genre de musique qui s'écrit bien loin des étiquettes et des petites boîtes... Par un détour du hasard, il se trouve que les disques de Vini reilly (et, à l'époque, de Bruce Mitchell, percussioniste présent sur de nombreux morceaux, ce qui maintient l'illusion que Durutti Column soit un duo, a fortiori, un véritable groupe) ont notamment été édités sur la succursale Benelux du label Factory (par ailleurs repère majeur de la musique des années 80, maison de disques mancunienne qui a édité Joy Division, New Order, Happy Mondays), ce qui explique que nous sommes l'un des coins du monde où il est le plus facile de se procurer ces quelques albums... Car, au final, s'interroger sur le fait que le grand public puisse apprécier ou pas les parti-pris musicaux et créatifs de Vini Reilly est un débat particulièrement spécieux (si pas stérile) puisque, pour ainsi dire, The Durutti Column est l'un de ces mots de passe que les rockologues utilisent entre eux pour se reconnaître (parmi toute une série de symboles, de gestes et d'autres idiomes -wlazic kobaïa- que je ne peux pas trop dévoiler ici car, à peu de choses près, allons-y, nourrissons des mythologies sombres et postmodernes, ces gens-là sont des espèces de frères à truelles qui marchent, le sourire suffisant aux lèvres, l'acouphène dans le tympan fêlé, l'oeil lourd et injecté, parmi cette foule sans visage qui se contente béatement de la bouillie commerciale régurgitée par la tsf)... A musique atypique, succès inégal, c'est logique... Et puisque nul n'est prophète en son pays, il se dit que Vini Reilly, qui a connu les salles vides dans son Manchester natal, pourrait encore facilement aligner des publics de mille et plus de spectateurs lusitaniens car, pourquoi-comment, c'est bien là-bas, dans le tout bout atlantique de cette péninsule mauresque que l'homme a obtenu le plus de reconnaissance financière... Enfin, force est de constater, par son long étalage instrumental (LC, vinyle de 1981, comptait déjà dix morceaux, la réédition digitale qui est aujourd'hui présentée explose de matériel : 17 extraits sur le CD1, 16 autres sur le CD2) et sa cohérence d'inspiration qui brouille sans cesse les pistes entre la maîtrise de partition et l'improvisation de l'instant, cet album oblige aussi à la comparaison avec une certaine idée de l'exercice de bande-originale de film... Un métrage plutôt long, partiellement redondant et pourtant toujours renouvelé, avec des couleurs joyeuses ("Messidor") et de bonnes doses de mélancolie pathétique ("The missing boy"), du trouble intérieur ("Enigma") et des amitiés franches ("For belgian friends")... Une définition de la vie, en quelque sorte.

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27/01/2014

362. "LIEGE AND LIEF" The Fairport Convention

liegeandlief.jpgMe voici, en ce janvier vieillissant, une fois de plus et malgré moi, soumis à un rien de stress post-traumatique des examens universitaires, happé, dans mes moments d'inattention, par le vortex de mes souvenirs solboschiens... Dans ces années-là, un autre siècle, un autre millénaire, le jeudi en fin d'après-midi, nous nous entassions dans l'hémicycle dédié à l'inventeur du plastique pour écouter monsieur le professeur, à l'allure bien plus sinistre que son propos, nous conter les dédales du château kafkaïen, les vices de l'endoctrinement des salamandres de Capek, les modalités d'absorption du soma et les atermoiements d'Helmholtz Watson, entre autres joyeusetés... Utopie, contre-utopie, dystopie, les termes, alors vagues si pas méconnus, n'avaient soudain plus aucun secret, perdant au passage de leur mystique, gagnant, pour autant, en fascination... Des textes anciens de Thomas More aux détournements post-modernes de Huxley, Orwell ou Burgess, les valeurs sociétales et leur remise en cause ne faisaient plus aucun doute... Comme pourrait dire un chroniqueur littéraire qui aurait de l'esprit (il faut bien qu'il y en ait, c'est statistique) : "On ne lit pas William Gibson comme on lit la collection Darkiss"... Mais le fait est, en soudain clair-obscur sur mon air renfrogné, penché sur mon clavier azerty, que j'ai perdu le fil de mes idées... Bref, de sous-genre en exercice de style, j'aurais voulu vous entretenir de l'uchronie, une niche probablement encore plus méconnue que la dystopie... Entraînement mental qui amène à décrire des réalités proches mais divergentes, l'uchronie stipule qu'un événement, considéré capital mais parfois particulièrement trivial, modifié dans le passé plus ou moins proche a entraîné, au temps présent, l'émergence d'une société aux différences plus ou moins criantes... Sur le mode, bien connu des lecteurs de comics, du "what if ?", l'uchronie permet donc, très souvent, un commentaire social, économique, assurément politique... De nombreux récits uchroniques, parmi les premiers de ce sous-genre qui a pris de l'ampleur dans les années 60, partent d'un point de divergence évident; pour le vingtième siècle, on a beaucoup utilisé l'idée de "tiens, et si que c'était les Nazis /les Japonais /les Soviétiques, qu'y z'avaient gagné la deuxième guerre mondiale ?"... Les fans de la série télévisée "Sliders" (il doit bien en rester quelques-uns) auront tout de suite reconnu là l'un des ressorts narratifs utilisés pour justifier certains statu-quos dans les dimensions alternatives visitées par l'improbable quatuor (ainsi, de cet épisode qui explique comment les fusions d'entreprises au Texas se règlent au duel de cowboys, à l'arme à feu, en pleine rue car l'état à l'unique étoile a gardé son indépendance à l'issue de la guerre civile)... Juste pour remuer de la vieille misère politique, à coup de diamants offerts par des dictateurs cannibales qui auraient servi à financer des avions capables de détecter des nappes pétrolifères, je peux signaler que Valéry Giscard s'est essayé à l'exercice il y a peu, avec une uchronie qui conte la vie en France d'aujourd'hui alors qu'il y a deux cent ans, Napoléon serait revenu victorieux de sa campagne de Russie... Oui, l'uchronie n'a de véritable intérêt que si le parti-pris de départ n'en a pour le lecteur lui-même... Et tout cela, bien sûr, ne peut se confondre avec la simple anachronie... Elle aussi de racine étymologique grecque antique, l'anachronie évoque un temps bouleversé par un simple détail, une impossibilité technologique/ culturelle/ morale, telle que Léon Zitrone qui présente le JT en toge, 105 minutes avant l'an zéro, une ouvrière de chez Motorola qui sort de ses ateliers, en 1948, avec un GSM à l'oreille ou, bien sûr, six troubadours qui parcoureraient les chemins boueux de la lande d'Angle médiévale, avec leurs guitares électriques dans le dos et leurs amplis à bout de bras... Ah, ben, tout de même, nous y voilà... Mais, suis-je forcé de reconnaître, à l'issue de certaines des pires circonvolutions qu'il m'a été donné de rédiger sur ce blog, vous me les excuserez si l'entourloupe vous semble tressée avec une ficelle trop voyante... Bref, automne 1969, The Fairport Convention est établi comme le groupe le plus prééminent de la scène folk anglaise... Mais le club des cinq plus une fille va marquer d'une empreinte indélébile tout le panorama rockeux pour des décennies avec cet à-priori tout simple : ils allaient désormais traiter leur répertoire traditionnel comme si c'était du rock de l'époque; aujourd'hui, ça semble acquis, le processus n'a plus rien de surprenant mais il y a 45 ans d'ici, c'était d'autant plus perturbant que c'était le voyage inverse qui était initié par les précurseurs du prog... Ceux-là, d'abord des rockeurs, avaient décidé de teinter leur musique d'influences classiques et médiévales pour des résultats forcément inégaux et pompiers; ici, nous sommes d'accord, la Convention, forcément folkeuse, est venue aux sonorités électrisées, forte de sa maîtrise prérequise du répertoire trad... La preuve est éclatante, dès la première écoute (et tout autant après des dizaines et des dizaines, voici un disque dont j'ai bien du mal à décoller l'oreille), c'est cette recette qui fonctionne, cette approche qui a de la valeur... Venir au style quand on possède la substance plutôt que de tenter des greffons de suppléments d'âme sur un squelette qui ne tient debout que par la volonté d'être une vedette... C'est, et je ne parlerai probablement plus jamais de rock-prog après la sentence que je m'apprête à vous asséner (car je vais me faire déchiqueter dans les parkings souterrains par les fans de Marillion même si son leader historique possède une espèce de sixième sens; mais oui, Fish tique -ouilleouille, ça c'était mauvais), c'est, que je disais, toute la différence aveuglante entre des rockeurs qui jouent bien, voire très, très bien (Hackett, Emerson, Squire, Waters, vous connaissez la clique, vous écoutez Classic 21, j'parie) et The Fairport Convention qui se "contente" de jouer "vrai"... Tout ça s'attaque par une invective aux ménestrels en vadrouille ("Come all ye") qui permet à ce long playing pourtant si rock de s'ouvrir sur une ligne de violon... Forgées au feu médiéval de la tradition, les mélodies sont évidemment toutes aiguisées comme le métal, à tel point que les paroles, nourries de grammaire ancienne et de vocabulaire désuet, peuvent se laisser entendre sans s'écouter vraiment (ce qui, j'en conviens, va un rien à l'encontre de l'esprit même de la chanson traditionnelle qui, par essence, avait divers messages, informations, leçons de vie, édifications des masses, à faire valoir mais le fait est que ce disque, malgré le beau travail de restauration du label Island, garde son amplitude d'époque, à savoir un sous-mix flagrant qui, tout en rendant justice à la volonté de dénuement du groupe, ne fait pas couler l'écoute comme une source cristalline au coeur des collines celtes -bref, dans la voiture, le matin, à devoir faire attention aux autres automobilistes clairement bien moins réveillés que moi, tout en maintenant la conversation avec le petit bonhomme assis à l'arrière, je n'ai pas toujours la capacité, malgré mon bilinguisme avéré, de décrypter tous les récits développés dans les huit morceaux de ce disque)... Puis surgit, après cette ouverture signée par le groupe, un traditionnel particulièrement aérien, aux arpèges déliés : "Reynardine" qui, comme son nom permet de le deviner, met les jeunes filles en garde contre les divers sévices corporels, éventuellement érogènes, que leur réserve la créature titulaire, un renard-garou... Mais ce "Reynardine", c'est avant tout la confirmation d'une donnée rockologique que le grand public ignore copieusement (en même temps, si des renard-garous ça existerait, ils boufferaient le grand public avec délectation et des bons coups de canines au lieu de venir croquer nos poupoules au milieu de la nuit; si votre voisin, justement comme de par hasard roux de cheveux, revient tard aux petites heures du potron-minet avec, étonnament, des petites plumettes coincées entre les dents, ni une ni deux, je serais vous, je m'inquiéterais, des fois que les renard-garous, ça existerait, et tout ça) : Sandy Denny (morte en 1978, à 31 ans, des conséquences d'une bête chute d'escalier aggravée par des années d'abus de cocaïne) était l'une des plus grandes chanteuses de rock des années 60; décennie pourtant incontournable du rock, qui de Janis Joplin en Mama Cass, par Grace Slick et via Joni Mitchell, ne manquait pas de figures féminines imposantes et talentueuses... Sur la seule base de "Reynardine", Sandy Denny se hisserait sur le podium d'un éventuel top autant des chanteuses rock s'il me venait à l'esprit d'en compiler un et que, surtout, mon agenda trépidant veuille me laisser un créneau disponible... Bref, Richard Thompson à la guitare (le seul, pour le coup, qui poursuivra une carrière au succès commercial après ces fastes années de la Convention), Simon Nicol à la guitare, Dave Mattacks à la batterie, Ashley Hutchings à la basse et Dave Swarbrick au violon vont ensuite donner la pleine mesure de leur maîtrise sur leur revisite de "Matty Groves", un énorme standard anglo-saxon, trituré de toutes les manières au fil du temps, plus connu de l'autre côté de l'Atlantique sous le titre "Shady Grove" (et qui, tout en restant centré sur l'amour et le sexe, raconte alors une histoire bien moins glauque)... En quelques mots, dans ce récit d'adultère et de vengeance, on découvre comment la Dame des environs se trouve éprise d'un villageois qu'elle ramène chez elle, en l'absence de son époux et Seigneur, consomme dans les draps puis se fait trucider par le mari trompé qui, au final, fait enterrer sa femme avec son amant mais en demandant que l'on place sa dame au-dessus dans le tombeau, pour signifier, jusque dans la mort, son appartenance aristocrate... Cela dit, dans les cinq minutes que dure ce chant (auxquels les Fairports vous rajouteront bien volontiers une suite instrumentale de trois minutes qui sera le moment de la galette qui flirtera le plus avec les codes du prog), nous pouvons (en l'occurrence, "je peux" à moins que je n'utilise le nous majestif ou, qui sait, que je sois soudainement devenu schizophrène, atteint de trouble dissociatif de l'identité; en tout cas, je ne sais plus si je l'ai dit mais je le répète ici, la récente et particulièrement sous-estimée série "United States of Tara" fait pour toujours partie de mon top autant de séries préférées de tous les temps pour peu qu'il me vienne à l'esprit de rédiger un top autant consacré au séries TV dans la mesure où mon agenda trépidant ne me laisse aucun créneau bla bla bla, ça fait encore des lignes de gagnées à rédiger mes bêtises comme elles me sautent dans la tête), nous pouvons, qu'il écrivait (ah, bravo, je me parle à la troisième personne maintenant, toute la panoplie du n'importe quoi est donc bien là), nous pouvons épingler un rythme narratif tout médiéval : la résolution du conflit prend un seul vers (contrairement au poivrot du coin, mais ce n'est pas le sujet), Lord Donal plaque sa femme au mur et lui transperce le coeur; par contre, plus tôt, il nous faut un couplet entier pour décrire la course du servant qui a entendu les propositions salaces de Lady Donal au petit Matty Groves et s'en va "dans les champs de maïs lointains" prévenir son suzerain, le texte expliquera même qu'après avoir couru à travers la plaine, le servant est arrivé à une rivière, a enlevé ses chaussures et s'est mis à nager... Et la face A se termine avec calme et mélancolie sur une petite ballade inspirée, servie par les arpèges de Richard Thompson... Retour au traditionnel pur et dur sur la face B avec une sempiternelle histoire de Déserteur, dont la conclusion pacifiste n'a pas pris une ride... Vient alors un medley de quatre petits instrumentaux sur lesquels vous devriez voir notre héritier se gigoter, sur le carrelage devant la châine hi-fi, dans son siège auto, les bras qui battent, la tête qui opine rageusement, vous le connaissiez déjà fan de rock dur (relire chronique 342), vous le découvrez friand de jigue endiablée et de bourrée fiévreuse, c'est la magie de ce blog... De magie, qu'il en sera ensuite question à la pelle avec "Tam Lin", l'autre morceau le plus prog du disque, porté, lui, sur ses sept minutes vingt secondes, uniquement par la guitare électrique et la batterie... Si l'on ne savait pas que l'histoire de cet homme transformé en elfe par la reine des fées et dont une jeune fille tombe amoureuse puis enceinte de lui et va le sauver après qu'il se transforme en salamandre, en serpent, en que sais-je-encore puis en morceau de charbon ardent qu'elle doit balancer au fond d'un puits, était une véritable comptine écossaise ancestrale, on aurait aisément pu croire que les Fairports avaient eu, un soir ou l'autre, la main lourde en imbibant leur petits buvards... Mais donc, oui, cette histoire abracadabrante nous vient du fond des âges et a survécu jusqu'ici, prouvant à sa manière la suprématie acquise dans la culture de masse par l'approche fantastique sur l'approche scientifique (mais ça, c'est le débat de la prochaine fois)... Une dernière chanson, "Crazy Man Michael", signée Swarbrick et Thompson, achève d'entretenir la confusion entre répertoire et création et fournit les clés du concept : The Fairport Convention ici, sur cet album qui aura été leur troisième sortie de l'année 1969 (ah ça, on ne répétera jamais trop comment, à l'époque du vinyl, il était impensable qu'un artiste passe deux années entières sans sortir de disque alors qu'aujourd'hui, avec le format digital, le public serait presque surpris si une vedette sortait deux disques en l'espace de trois ans), décide de composer à la mode d'antan et de reprendre à la sauce du jour... Avec ces 45 ans de délai, et l'évidente influence qu'aura eu cette plaque, l'idée semble désormais passée dans le vocabulaire de base de la musique populaire mais c'est peu dire qu'à l'époque, ces messieurs les critiques étaient plutôt dubitatifs en découvrant ce parti pris inédit; ces messieurs les critiques qui étaient presque sinistres, à l'instar de ce professeur sépulcral dont le cours ex cathedra d'automne n'était guère rehaussé, de 17 à 19 h, par le soir déjà tombé, le froid déjà pinçant, l'hiver déjà imminent; derrière son éblouissante expertise de la littérature slave, nous lui trouvions des airs de vampire, nous ne pouvions pas savoir qu'il était un renard-garou...

06/09/2013

343. "IN THE COURT OF THE CRIMSON KING" King Crimson

in-the-court-of-the-crimson-king-an-observation-by-king-crim-4ec8c9076271d.jpgOn ne peut guère me taxer de royaliste mais le fait est que j'ai apprécié la manière dont Bébert (jusqu'au bout car on a pas fini d'en parler de son "big kiss" même si, là tout de suite, c'est la volée d'impudeur de la mère de la fille qui agite plutôt nos muscles génioglosses de petits belges) a quelque peu humanisé la fonction tout en grommelant de manière opportune face aux nouveaux nazillons anciens bonshommes tout ronds qui prendraient, à déchirer cette Belgique, le même plaisir qu'un sale gamin livré à lui-même, qui arrache les pattes d'une sauterelle et fait griller des fourmis sous sa loupe, dans le terrain qui divague, derrière chez son beau-père qui dit bonjour en arrachant la languette de la cannette de sa pils marque distributeur et qui dit au-revoir du plat de la main à travers la face... Comme beaucoup dans ce pays où l'on n'a le choix, en matière de restaurant à hamburgers (c'est clairement l'un de mes oxymorons préférés), qu'entre des arches dorées dont les pépites de poulet contiennent 48 ingrédients différents (du poulet, de la panure, du sel, du sucre, d'accord; mais les 44 autres, bord**, c'est quoi ?) ou une enseigne qui fut belge (ah, quelle fierté de participer à l'obésité modiale mais c'est comme le chocolat à l'éléphant, la bière au taureau, voire tous les services aux publics, tout ça passe aux mains des autres) et dont la définition de l'adjectif "géant" fait hurler au délire les liliputiens dont la famille et les proches ont été écrabouillés par les pieds patauds de Gulliver, il peut m'arriver, à l'étranger, de confier mon envie de gras mou tiède au Burger King... Je ne suis pas non plus très fan du mouvement musical défini comme "prog-rock", dont les envolées faussement lyriques, les circonvolutions mélodiques inutilement tarabiscotées et les boursouflures sonores largement indigestes me laissent toujours les oreilles lourdes et l'envie d'aller vite me refaire un marathon de la musique punk la plus crassement primaire... Et pourtant, tout pas royaliste que je suis, je me plais à traîner dans ces jardins-là, à la botanique un rien vénéneuse, à plier le genou de la révérence à la cour de ce roi écarlate... Premier album, coup d'éclat, chef-d'oeuvre peut-être, cette salve inaugurale de King Crimson se trouve, de longue date, dans le dessus du panier de tout classement personnel d'albums de musique dont je peux, de loin en loin, avoir envie de procéder à la rédaction... Or, c'est du prog, c'en est, avec des chansons qui cachent d'autres morceaux de chansons, des échappées instrumentales et narratives, bon sang, un disque de 44 minutes pour une track-list de cinq titres à peine (comparez ça avec du Ramones ou du Minor Threat et comprenez que le rock est une bestiole métamorphe qui peut, en vérité je vous le dis, revêtir toutes les apparences qu'elle souhaite, comme cette Putain de Babylone dont on reste obnubilé par le dessus féminin dénudé alors qu'il faudrait très clairement beaucoup plus s'inquiéter de la monture difforme qu'elle califourche)... Mais ce "In the Court of the Crimson King", c'est aussi un de ces jalons fondateurs, à même d'enthousiasmer l'archéorockologue que je peux être, parfois... Car avec des sessions studio entamées au tout début de l'année érotique, on peut difficilement accuser King Crimson d'avoir consciemment coulé leur musique dans le moule de ce qui allait devenir le prog-rock, que les choses soient claires: ce sont Robert Fripp (guitare), Ian McDonald (bois, vents, claviers, mellotron, choeurs), Greg Lake (basse et chant), Michael Giles (batterie, percussion choeurs) et Peter Sinfield (textes et illumination) qui ont dessiné les patrons, cousu les premiers modèles et démarché les revendeurs; créé, de toutes pièces, ce fameux mouvement de la musique populaire mâtiné à la fois de jazz rageur et de prétentions symphoniques... C'est ce côté totalement free qui en impose sur la plage d'ouverture, ce "21st Century Schizoid Man" qui illustre également la pochette du disque (et dont une anecdote méritera d'être racontée plus tard); c'est un brûlot de plus de sept minutes dans lequel Fripp donne toute sa démesure, c'est une torpille qui cache un escadron de F-16 qui, en explosant, révèle une flotte de porte-avions... Que le reste de la plaque soit tout de suite plus planant et cosmique ne gêne pas, après ce coup de boule d'entrée de jeu... Et là, si c'est Fripp qui gèrera tout le reste de la carrière du groupe, on constate sans conteste que c'étaient les autres membres originaux qui tenaient la barre... Ian McDonald est sensationnel dans son rôle de lutin forestier manieur de flûtes et de hautbois, il signe d'ailleurs seul la musique de deux des cinq morceaux du disque dont "I talk to the wind", porté par sa virtuosité traversière et cette ahurissante plage titulaire qui clôt la galette et qui établit le cadre de toute l'exploitation de style qui aura lieu dans les décennies suivantes: "In the Court of the Crimson King", qui mélange philosophie new-age et mythologie vaguement arthurienne, dans un magma certes discutable, se présente sous la forme d'un collage de la chanson de base et de deux interludes musicaux... C'est également le cas de "Moonchild", qui ouvre la face B et qui, construction de 12 minutes introvertie et tressée autour du silence, aura forcément semé les graines de bien des groupes qui, à défaut de donner dans le somptuaire orchestral, iront plutôt récolter dans les champs du minimal et de la note de musique excessivement soupesée... C'est aussi un "trois-en-un" pour "Epitath" qui, en milieu de disque, assène son lot de leçons: avant tout, Greg Lake est l'un des chanteurs les plus sous-estimés et injustement oubliés de la riche histoire du rock; son tremolo contenu tout au long de ce tour de force ajoute le plus adéquat des désespoirs à une composition qui, incroyable mellotron en tête, est la plus plombée de ce disque déjà sombre et névrosé... C'est grâce à la puissance fêlée de la voix de Lake qu'on croit à ce narrateur qui affirme: "Le trouble de l'esprit sera mon épitathe tandis que je rampe sur ce sentier brisé / Si nous nous en sortons, nous pourrons nous asseoir et en rire mais je crains que demain je ne sois en train de pleurer"... Et donc, comme souvent, ajoutant à ce manque de primesauterie, il y a cette pochette, peut-être encore plus mythique que le disque lui-même... (vous l'avez compris, c'est l'heure de l'anecdote)... Au recto, l'homme schizo, qui hurle de terreur, en constatant que son crâne se fond et se délite dans un cosmos passablemment coloré (de un, ah la la, les ravages psychotropes des précipités de lysergamides et de deux, thématique très 1969, qu'on y verrait aussi Dave Bowman passer de l'autre côté de Jupiter pour finir dans un grand lit au coeur d'une chambre rococo) et au verso, le roi écarlate en personne, deux doigts dressés dans une pose de l'enfant christique, au sourire carnassier et au regard pourtant si triste... Deux dessins, peintures, gouaches, acryliques, que sais-je, j'ai pas suivi des cours avec Szymkovicz, moi !, qui résument assez bien les ambiances de ce gros disque... Deux dessins signés Barry Godber, un jeune informaticien qui allait être terrassé par une crise cardiaque en 1970... L'artwork de cet album reste, à tout jamais, la seule création connue de ce garçon; en voilà, de l'anecdote particulièrement pas joyeuse, avec des morceaux d'infarctus dedans et de la mort, beaucoup de la mort car même les souverains doivent tous crever.

King%20Crimson%20-%20In%20The%20Court%20Of%20The%20Crimson%20King%20-%20Booklet.jpgKing Crimson - In The Court Of The Crimson King [Original Master Edition HDCD] - GATEFOLD2.jpg

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20/08/2013

337. "THE WEIGHT OF YOUR LOVE" Editors

uncdparjour editors weightoflove.jpgC'est un dilemme facilement résolu mais qui laisse tout de même un drôle de goût en bouche, quand l'amour de votre vie vous offre en cadeau le dernier album d'un groupe que vous aimez bien mais dont le premier single vous avait laissé une impression plutôt mitigée... Ce n'est pas cette déesse faite chair qui chante, qui écrit et compose ce disque, ce n'est pas elle qui se met en jeu à travers ce présent... Et pourtant, qui n'aurait pas un peu peur d'avouer qu'au final, vous êtes déçu, que l'affaire n'est pas excitante, qu'Editors vous ont laissé tomber, que leurs intentions artistiques se sont dévoyées de vos propres balises esthétiques, que peut-être, ils ont déjà carrément commis le funeste "album de trop"... De ce côté, qu'on se rassure, Tom Smith et sa clique n'ont jamais tant eu de succès qu'aujourd'hui et ce ne sont pas leur placement en têtes d'affiches des plus gros festivals de l'été qui vont venir contredire cette bonne santé financière... Mais le fait est que "The Weight of your love" pêche, parfois en lettres et chiffres capitaux... Comme ce U et ce 2 invoqués de manière bien grossière (les "desire, desire" du refrain) sur "A Ton of Love", le mi-figue premier single précité... Comme ce R, ce E et ce M, dont, en interview, Editors semblent vouloir se réclamer, dont certains critiques croient entendre l'influence sur "The Weight", le poussif morceau d'ouverture qui personnellement nous frappe uniquement par les lampées faussement tremolo de Tom Smith entre un Lizard King d'outre-tombe et un King of Leon en mode strepsils... Reste, dans cette massive ouverture, cette phrase qui fait déjà craindre pour la suite : "Je me suis promis de ne plus parler de la mort, je sais que je deviens ennuyeux"... Car, certes, les premières plaques des Editors sont particulièrement plombées au niveau des idées morbides mais leur musique y correspondait, amenant une rare cohérence à leur production electro-gothique... En refusant ces étiquettes qu'ils s'étaient eux-mêmes cousus au revers, Editors se fourvoient probablement un rien... Car le changement est une vertu en soi mais ce qui en résulte reste toujours aléatoire, c'est l'histoire du diable que l'on connaît, de la proie et de l'ombre... Et quand "Sugar", le deuxième track, démarre, on sent qu'on va pas aimer non plus la réminiscence du jour; cette basse qui gratte et ces envolées de cordes arabisantes puent pas mal le faux-prog défendu par Muse (et le "It breaks my heart to love you" du refrain est de l'acabit de ce qu'on n'écrit plus une fois qu'on a fini sa puberté, normalement)... Puis, faut-il lui reconnaître au moins ce courage, Tom Smith, pour de plus en plus caméléon que soit sa voix, se frotte au ridicule le plus consommé en sortant sa voix de tête la plus aigüe sur "What is this thing called love"; et non, malgré de nouvelles nappes de cordes chantilly (dont Coldplay se ferait un festin), le flan ne tient pas... "Honesty" qui suit ne marque guère, on en viendrait presque à se réjouir qu'une chanson ne provoque pas de sentiment négatif... Mais on approcherait déjà de la moitié du disque sans grand'chose à tirer à part un sentiment diffus d'académisme par trop respectueux... La promo annonce un quatrième disque beaucoup plus libéré et foisonnant que les précédents, on a jusqu'ici une farandole des desserts sérieusement trop crémeuse, grasse, presqu'indigeste... Et puis, est-ce possible, l'épure de "Nothing" tombe comme un after eight glacé sur la pape qui alourdissait l'estomac, juste cette (belle) mélodie tenue par un filet de cordes aériennes et, surtout, Tom Smith, en équilmibre sur le câble entre puissance et retenue qui, enfin, chante d'abord comme lui-même... C'est indéniable, c'est même une évidence, c'est la chanson balise de cet album... Et ce qu'elle remet en place permet d'apprécier la suite... Le riff faussement americana, la batterie poum-tchac et la mélodie rebondissante, pour le coup on l'entend l'hommage annoncé à REM, sur "Formaldehyde"; et qui prépare à la folie, retenue du bout des dents et des médiators, de "Hyena" avec un Tommy au sommet de son art, qu'il pourrait être le meilleur chanteur rock de sa génération, malgré ce radical changement de look qui tendrait à prouver que le garçon en avait assez d'être mis en avant pour son physique... Et maintenant qu'on comprend enfin où le groupe a voulu en venir, le disque peut tirer ses dernières cartouches, qui seront d'ailleurs beaucoup plus noires et oppressantes ("Two-Hearted Spider" inciterait presque à se replonger dans ses manuels scouts pour être certain de ne pas louper son noeud coulant, la prochaine fois tandis que "The Phone Book" invite à la fête le spectre inattendu de Neil Diamond, plongé pour l'occasion dans l'introspection la plus morbide) que ces cinq premières chansons particulièrement dispensables... Et il n'y a à cela aucun déshonneur, quelques très grands albums (Let it bleed, The dark side of the moon, Highway 61 revisited, Low, Back in black, Bad, entre beaucoup d'autres), succès critiques et/ou commerciaux, présentent des face B bien supérieures à leurs face A... Il y aurait par contre une certaine malhonnêteté à utiliser "The weight of your love" (même ici, pochette noire, dans son édition limitée rehaussée de cinq titres bonus-trois inédits et deux sessions acoustiques) comme mètre-étalon de mon engagement sentimental... Ma chérie, si un jour je te dis, "je t'aime plus que le quatrième album des Editors", tu as le droit de m'envoyer mon bol de muesli à travers la tronche.

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12/08/2013

334. "STEREO TYPICAL" Rizzle Kicks

uncdparjour rizzle kicks.jpgVous, mes fidèles sexy mignoutrognons chouchous lecteurs en sucre impalpable que je vous relèche tout le long de la fraise de votre admiration pour ce blog enfin revigoré (mais jusqu'à quand, persiflent à juste titre les plus sceptiques d'entre vous, mes poulets-poulettes), vous l'ignorez... Et à bien y penser, les Anglais l'ignorent aussi et pourtant, je suis, par bien des côtés, comme eux... Pas britannique, non... Pas la lame entre les dents, la grenade prête à dégoupiller, courant vers la mort pour mon petit rédempteur à la croix de bois, dans les ghettos de Belfast ou Derry... Pas gargarisé à la tourbe, vêtu, les bonbons à l'air frais, d'un essuie-vaisselle ancestral, dans des vieilles pierres battues de courant d'air, à l'ombre de Saint-André sa cathédrale... Pas non plus, même pas, berger tranquille, accroché à mes collines, à rire des touristes ferrovipathes qui bavent d'envie sur mes tickets de train à rallonge; Llanfairpwllgwyngyllgogerychwyrndrobwllllantysiliogogogoch, toi-même, d'abord... Non, silly old sods, je suis une saloperie d'anglais, l'idex et le majeur dressés à la face du continent qui se permet du vin et du tabac pas chers, aux dents cariées, à l'establishment vacillant, qui accélère à l'approche des passages pour piétons, qui signe des hypothèques qui engageront jusqu'à mes arrière-petits-enfants (those ungrateful bastards), qui se rue au comptoir en jouant des coudes pour se faire remplir sa pinte de real ale (I'm a southern ponce, mon doigt d'évèque se sert en draught, contrairement au Dog de ces inbred geordies qui ne se boit qu'à la bouteille) quand la cloche sonne le fatidique 11pm, qui claque ses derniers quids chez William Hill en pariant sur la couleur du premier caca du bébé royal, qui clamera partout que la Beeb est la meilleure du monde mais qui regarde Corrie sur Independent et ne se réjouit que peu de l'explosion du freeview digital (même si la Pepsi IPL commence in a quarter sur ITV4)... Et quand on est un anglais pareil, un numéro NHS parmi 51 millions de numéros NHS, on sait que Henry est un meilleur Carry On que Abroad mais que ni l'un ni l'autre ne vaut Camping, on trouve que sa majesté assure dans son job (qu'elle est restée calme et a continué comme si de rien n'était durant le blitz) et que la petite soeur de la duchesse de Cambridge est pas mal aguichante dans son genre, on se réconforte dans l'idée que malgré l'infâme crise, que ni les Conservateurs ni les Travaillistes n'ont pu éviter, ni contourner, ni atténuer, ni même expliquer avec honnêteté, on garde la devise la plus forte de la planète, une planète dont, il n'y a pas si longtemps, on était encore copropriétaire d'une bonne moitié (et incidemment, des plus beaux morceaux)... On se méfie, bien sûr, du flux constant de basanés de toute sorte qui a l'air de surgir des ventres des navires, faudrait-il pas dépêcher les SAS à Douvres, si pas vite lancer une frappe préventive sur le ferry-port de Calais ?... Mais on est capable de se réjouir quand des enfants des communautés moins blanches parviennent à tirer leur épingle du jeu... Jamie Oliver, après tout, est un abruti de cockney ras du bonnet; Gok Wan est beaucoup plus amusant dans son excentricité criarde... Et tout en époussetant les portraits côte à côté de Diana Spencer et de Jade Goody, en se rongeant les ongles pour savoir si on va garder les Cendres à la maison cette année (those bloody Aussies) et qu'on retourne chez William Hill pour gager quel nouveau record The Rocket va exploser du bout de sa queue, on se surprend aussi à remuer la tête sur les beats urbains de Rizzle Kicks... Fondé en 2008 à Brighton, le duo hip-hop a réussi, en un disque et quelques singles, à se faire sa place sur un marché musical particulièrement brutal, où il n'était pas évident de se faufiler entre The Streets et Dizzee Rascal... Mais la recette des Rizzle Kicks est la bonne, les chiffres ne mentent jamais (un million de singles vendus et 600000 albums écoulés en date ancienne de mai 2012), à vouloir mélanger le flow faussement décontracté et réellement incisif du rappeur Jordan "Rizzle" Stephens au brin de voix du chanteur Harley "Sylvester" Alexander-Sule, le tout sur des rythmes plutôt enjoués, agrémentés de-ci de-là de cuivres ou de guitares électriques... Et puis, comme il se doit, malgré ces options musicales festives et assez légères, les textes des Rizzle Kicks, comme pour casser les "têtes de gagnants" que nos gars affichent sur leur pochette, trouvent toujours plus à dire que tout ce que le rap commercial US a pu déverser comme insanités depuis, au moins, vingt ans... Et avec un rare goût du calembour (puny puns) tel qu'illustré par le titre même de la galette: s'agit-il bien des deux mots "stereo typical" (qu'on peut traduire par "typique de la radio") ou faut-il y lire "stereotypical" (relevant, dès lors, du stéréotype, en l'occurrence social et racial)... Mais le contenu est rarement sacrifié au simple bon mot; ainsi, le désenchantement du narrateur dans "When I was a youngster" frappe juste dans cette société en perte de vitesse et en jonglerie de valeurs: "J'voulais être un pompier mais j'en ai perdu l'envie à la seconde où j'ai eu l'âge de m'acheter une cannette de cidre / Ouais, j'étais un gamin fûté, mais depuis, j'ai perdu ce côté et aujourd'hui, on peut me trouver sur un banc du parc, avec une pils et des chips"... Tout en exhortant, par leur exemple, la jeunesse enbétonnée à croire à un mieux via le travail et l'éducation: "Laisse moi poser cette brique à terre, à terre sur le sol, il était temps que vous découvriez ce son, qui traîne entre les HLM, discret, certainement, mais pourtant nous voulons être entendus, ne devrions pas nous laisser décourager. Avec des marteaux et des outils, nous comptons nous imposer (...) C'est facile de construire pour s'isoler du reste mais c'est beaucoup plus facile jeter ces barrières à terre (...) je suis l'homme de la démo, je suis l'homme de la démolition" dans "Demolition Man"...  Plus loin, la métaphore filée de l'addiction à la nicotine en tant que relation amoureuse autodestructrice, "Miss cigarette", permet de prouver sans conteste les capacités d'écriture du duo d'interprètes qui, c'est aussi à souligner, met la main à la pâte dans la réalisation de chaque morceau et ce malgré leur tout petit âge... Les Rizzle Kicks ont tout juste 21 ans et se sont entourés, pour cette première plaque, d'invités de choix, dont le polymorphe Norman Cook qui sera aussi de service sur leur prochain album, annoncé pour cette rentrée des classes 2013... Sur ce, il est 14 heures, je vais aller manger un petit-déjeuner de tartines plongées dans l'huile, d'oeufs au plat, d'haricots sauce tomate, de demi-tomates grillées, de galettes de patates, de bacon mi-carbonisé, de saucisses mi-molles et d'une giclée de sauce brune à m'en faire sténoser mes artères puisque, mes petites grenouilles, si je ne m'amusais pas tant dans cette grande foire Belgique désunie où, seul bémol, je ne peux que fantasmer mon miam-miam et me contenter du sempiternel sandwich américain/poulet curry/boulette mayonnaise, je pourrais être anglais à en crever.

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05/08/2013

331. "ADAM ANT IS THE BLUEBLACK HUSSAR IN MARRYING THE GUNNER'S DAUGHTER"

Uncdparjour Adam Ant 1.jpgPour sa nénième résurrection, ce blog se devait de dérouler le tapis rouge (en l'occurrence, le tapis bleunoir, on y reviendra) à un véritable ressuscité, môssieur Stuart Leslie Goddard... Et qu'on dirot què s'appeloriot Adam Ant... Silencieux pendant quasiment vingt ans, à peine vu dans de quelconques téléfilms ou épisodes de séries, la fourmi vient (ou presque, la plaque est sortie le 21 janvier dernier) de publier son premier album depuis 1995... La question, c'est keskilafait pendant tout ce temps ? Ben, ressuscité, on vous a dit... Adam Ant a titubé entre la vie et la mort, au fil de la montagne russe que reste ce méconnu et sous-estimé désordre bipolaire, dont lui-même ne prendra conscience qu'après des lustres sans lumière... Bien sûr, Adam n'a pas passé ces derniers vingt ans assis entre deux ours blancs, ce n'est pas sakondi... De ses propres mots: "J'ai été un robot, j'ai subi une expérience décorporée. On m'a prescrit du sodium valproate (Epilim/Depakine) pendant sept ans. Je n'arrivais plus à dormir, plus à faire l'amour. J'ai perdu mes cheveux, je ne pouvais plus lire par manque de concentration. Je n'ai plus tenu de guitare ni écrit de chanson et j'ai pris du poids, beaucoup. J'aurais aussi bien pu être mort"... Sauf que là, il y a ce "Adam Ant est le hussard bleunoir (ah, on y est revenu) qui épouse la fille du cannonier" qui nous prouve assez joliment que l'homme est vivant... Partiellement concept, passablemment old school et parfaitement réalisé "à l'ancienne", ce LP a atteint la 25e place dans ce pays où Adam fut prophète... Car bon sang de jambe de bois, c'est bien cela le sujet, si sir Goddard est aujourd'hui ressuscité, c'est qu'il fut le messie d'une pop-punk anglaise du meilleur acabit, pleine de rythmiques tribales et de guitares délayées... Sexy à en bouffer son certificat d'hétérosexualité, Adam a été, de 1980 à 1985, au sommet de la chaîne alimentaire des charts british, avec ses fourmis complices puis en solo... Années formatrices autant que formatées durant lesquelles, guidé et salivé dessus par Malcolm McLaren et Vivienne Westwood (pas nécessairemment dans cet ordre, d'ailleurs mais chacun à droit à un hommage dans cette nouvelle galette), il se façonnera son alter-ego, moitié Jack Sparrow avant l'heure, moitié Dick Turpin (un célèbre bandit de grand chemin du 18e siècle auquel Adam empruntera le look "loup et tricorne") baptisé depuis "le Hussard bleunoir" et devenu une véritable marque qu'Adam utilise notamment pour sa ligne de vêtements et son label de disques... Car si vos yeux, chers lecteurs enamourés et tout autant détransis de retrouver ce blog en pleine activité, vos yeux, donc, voulaient remonter quelques lignes, vous reliriez "parfaitement réalisé à l'ancienne"... Oui, ce disque a quelque chose d'artisanal, Adam y a mis ses billes, ses boules et sa boudine, pour un résultat qu'il faut qualifier d'adéquat... Le relatif succès obtenu dans le classement des ventes UK le prouve: malgré une atmosphère qui brinqueballe et un mixage des voix en dents de scie (tantôt au fond d'une cave moite tandis que les musiciens jouent sur le seuil du manoir, tantôt couvrant le tout comme vingt centimètres de poudreuse sur le toit en pente), l'artiste renoue aussi avec une véritable inspiration et livre quelques pépites, de celles forcément que le hussard bleunoir a trouvé dans la carcasse d'un bateau-pirate... Le propos de l'album en son début est limpide: oui, Stuart Leslie revient de loin mais garde la niaque ("Cool Zombie", "Stay in the Game") et assume ce passé à la fois psychiatrique et superstar, notamment dans cette plage titulaire qui demande un rien d'explication de texte... Car les épousailles avec la fille de l'armurier n'ont rien de quelconques noces, "marrying the gunner's daughter" était une des nombreuses pratiques d'humiliation et de punition dans le monde de la flibuste; qui consistait à attacher quelqu'un au fût du canon, ce qui est déjà fort désagréable en soi, surtout lors des coups et des tirs, et d'ensuite profiter de cette immobilisation douloureuse pour infliger divers sévices à la victime (ah, ces pirates, suintant la romance par tous les pores)... Adam l'annonce, par le truchement de la troisième personne, comme s'adressant au reflet dans le miroir: "En épousant la fille de l'armurier, tu me connais, je vais trop loin / Comme une génisse à l'abattoir, le voici, le hussard bleunoir / Etre attaché à un canon, c'est pas si marrant mais c'est tout ce qui lui restait / Il a été numéro un et, juste pour le fun, il s'est mis à la roulette russe"... Musicalement, les guitares sont toujours aussi délayées, la batterie tribale refait surface de loin en loin, Marco Pirroni, la fourmi numero uno de l'époque, a contribué à quelques mélodies mais des claviers et des tchictchic électroniques se laissent aussi entendre... Bref, les fans d'avant resteront des fans de maintenant; pas sûr qu'Adam séduise une jeune génération, en même temps celle-là se goinfre trop au Redfoo ou au Maître Gims pour encore y comprendre quoi que ce soit au rock'n'roll... Quant aux vingtenaires qui brûlent des cierges à Matthew Bellamy, Chris Martin, Tom Smith (on en reparle bientôt), Ricky Wilson (pas feu le génial guitariste bombardier, évidemment) ou Tom Meighan, je ne peux rien pour eux mais je peux anticiper la critique: oui, je vous semble être un vieux con et oui, je n'en ai rin n'à fout' de votre avis de blanc becs... Car c'est là que se trouve tout le véritable enjeu de ce comeback, Adam Ant était un pu*biip* de chanteur, maniant l'ironie jusqu'au fond des cordes vocales, capable de s'envoler dans un falsetto à la maîtrise académique comme d'autres prêtent serment sur la constitution sans avoir les doigts qui tremblent... Et Adam Ant reste un excellent chanteur qui s'offre quelques moments de bravoure ("Vince Taylor", "Darlin' Boy" et, surtout, le refrain de "Cradle your Hatred")... Au final, cette résurrection n'a rien du gaspillage de karma... Je suis content de retrouver Adam Ant en forme, vous êtes content de retrouver un blog qui ne sent plus le formol, kedmantlepeup'      

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21/03/2011

323. "THE HURTING" Tears For Fears

the hurting.jpgAlors là, on peut difficilement se sentir autrement que comme l'anonyme gamin qui se prend la tête dans les mains sur la pochette du premier album des Tears For Fears... On glosera plus tard des implications mystiques liées à la révélation mondiale que même le peuple le plus technologiquement développé et le plus empreint du respect des conventions sociales n'est qu'une poule sans tête face au hachoir du fermier, une fois que la terre tremble et que la planète reprend son statut de maîtresse intraitable qui tolère, sûrement plus de guerre lasse que par jeu, notre présence à sa surface... Au surplus, peut-on espérer que la catastrophe de la centrale Fukushima Daiichi parviendra, là où Three Mile Island et Chernobyl ont échoué, à purger notre marché énergétique de la bestiole atomique... Cela dit, l'ampleur du désastre et sa gestion subséquente qui s'annonce comme un nouveau calvaire de cinquante ans pour la société japonaise devrait réfréner notre envie de poser cette question mais, et avec tout le respect que l'on doit aux victimes: comment la collectivité du soleil couchant a-t-elle pu autant investir dans le nucléaire après s'être pris Big Boy et Little Man au coin de la tronche ? ...Donc oui, on oublie pour un temps les frappes offensives en Libye qui cachent, sous un réel besoin de liberté démocratique exprimée par le peuple, la partie d'échecs des stocks pétroliers; on passe sous silence le réveil de la bête immonde, haineuse et génocidaire dans une Europe qui n'a toujours pas compris que l'Union doit être celles des humains et pas celle des marchandises; on ferme les yeux un instant sur cette déliquescence belge, d'autant que le scénario en a révélé son twist final (plus le temps passe sans instance fédérale et moins le pays implose, plus les nationalistes avaient raison et moins le Royaume n'a de sens à survivre) et on a le choix entre trois attitudes... Un, on se révolte contre l'entièreté du biome terrestre global, ce qui est débile puisque notre planète est l'entité la plus proche de la divinité (et nonobstant vos délires religieux hallucinatoires les plus divers) que vous côtoyerez de toute votre vie; Deux, on se laisse sombrer dans le désarroi le plus complet, on en revient à l'image de la poule sans tête, on est pas plus avancé, les populations vivant dans la peur sont celles qui sont le plus facilement contrôlées par ces messieurs qui tiennent les cordons de la bourse; Trois, on active son moteur à résilience et, bien sûr, on utilise la musique populaire pour faire son deuil... Sorti en en mars 1983, The Hurting n'est pas un album joyeux (ça tombe bien, non ?), l'empathie des textes de Roland Orzabal, sublimés par la voix tranchante de désespoir de Curt Smith se love puis se recroqueville sur la catharsis des compositions (principalement toutes d'Orzabal aussi), portées par une guitare sèche et un synthétiseur glacial... Les percussions parfois bien tarabiscotées ajoutent au climat étrange et souvent oppressant de cette plaque... Pop, oui; pas que, c'est sûr... Tous deux alourdis, à l'époque, par des bagages psychologiques ramassés dans leurs enfances difficiles (familles nombreuses mais monoparentales, entassées dans les cités sociales de Bath), tant Orzabal que Smith déversent ici toutes leurs obsessions et névroses, réclamant comme influence première ni un grand poète ni les Beatles ni aucun artiste musical mais bien un certain Arthur Janov... Né en 1924, Janov est le créateur de la "thérapie primale", sujet de controverse dans le mileu médical de longue date mais qui a connu son engouement médiatique dans les années 70... Le fameux "cri primal" est censé être la clé pour permettre aux patients de débloquer leurs traumatismes enfantins, ceux-là même qui influent sur la vie adulte et dont, vraisemblablement, les Tears For Fears avaient décidé de se débarasser à travers ce disque... Les titres des chansons sont sans équivoque (et vous épinglerez les quelques singles à succès du LP, en passant): "The Hurting", "Mad World" (n°3 au Top 40 britannique), "Pale Shelter" (n°5 au Top 40 britannique), "Ideas as Opiates", "Memories Fade", "Suffer the Children", "Watch Me Bleed", "Change" (n°4 au Top 40 britannique), "The Prisoner" et "Start of the Breakdown", dix chansons en 42 minutes, dont on extraira deux phrases du refrain de Mad World: "The dreams in which I'm dying are the best I've ever had / When people run in circles, it's a very, very mad world"... Voilà, après ça, on essuie ses joues, on retrousse ses manches et on s'arrange pour que, cette fois, une catastrophe aboutisse enfin sur un monde meilleur. 

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24/02/2011

319. "MADE IN JAPAN" Deep Purple

deep purple made in japan.jpgEt donc vous voulez quoi ? Que je condamne l'immobilisme coupable des états riches et gras de l'Union européenne face à l'Histoire en marche au Maghreb et dans le monde Arabe ? Que je dise combien je conchie et vomis par tous les orifices les déclarations de monsieur le ministre Brie Pot-au-Feu du style "Nul n'entre sur le territoire européen sans y avoir été invité au préalable" ? Faudrait-il aussi s'insurger que certaines des armes qui sont en train de massacrer des civils enfin avides de leurs droits les plus fondamentaux seraient sorties des fabriques herstaliennes ? Depuis quand une arme sert à guérir plutôt qu'à tuer ? Quand a-t-on inventé des munitions qui tuent les méchants et font des bisous aux gentils ? Peut-on réellement accepter du premier président du monde libre qu'il juge "scandaleux et inacceptables" le bain de sang et les représailles du pouvoir kaddhafien envers la population libyenne tandis qu'il n'a toujours pas retiré, malgré promesses à répétition, d'Irak ni d'Afghanistan, ses troupes ingérentes aux nombreuses "victimes collatérales" ? Qui, enfin, a réellement entendu le rappel à l'ordre de Navanethem "Navi" Pillay ?... Mais comme vous tous, fidèles lecteurs et lectrices déglinguées, j'ai de toute manière bien plus important à m'inquiéter, sans même évoquer bébé dont la construction se passe selon le cahier des charges... Comme le savent bon nombre de travailleurs du tertiaire non-marchand, autant le début de l'automne, c'est l'ouverture de la chasse, autant la fin de l'hiver, c'est la saison des stagiaires... Alors quand débarque sur votre lieu de travail, une grande gamine qui ne jure que par le heavy metal mais qui ne connaît rien à l'histoire de la musique rock, l'envie de lui balancer Made in Japan dans les oreilles devient rapidement impérieuse... Live mythique (Tokyo et Osaka, les 15, 16 et 17 août 1972) mais aussi gloubi-boulga des cris et vocalises d'Ian Gillan, de la guitare attila le deux de Ritchie "Je me suis perdu dans mes cheveux" Blackmore, des claviers nappés de prog de Jon Lord et de cette section rythmique souvent "rock-étalon" parfois plus "boogie-bourrin" (Roger Glover au tagadam, Ian Paice au poumpoum), Made in Japan garde, pour les fans, une place à part dans la discographie des Profonds Pourpres... En sept plages pour 77 minutes (à 6'42'', Highway Star, en ouverture de face A, est quasi-instantanée face aux 19'54'' du Space Truckin' qui clôt la face B), c'est évidemment une musique matricielle qui se déverse ici... Rock dur et métal lourd, c'est entendu, avec ce parfait résumé, juste avant "The Mule", en milieu de plaque, d'Ian Gillan apostrophant son ingé-son : "Mets-moi tout plus bruyant que tout le reste"... Et l'appel des peuples à prendre leur propre destin en mains, il est assez bruyant ? Le silence obstiné du refus de nos dirigeants à assumer leurs rôles de garants des droits de l'homme est d'ores-et-déjà, lui, assourdissant...

25/01/2011

316. "ELASTICA" Elastica

elastica elastica.jpgIl y aurait beaucoup à dire et si peu de temps pour reprendre sa respiration, risquant de voir les plus faibles tomber en syncope le cerveau trop peu perfusé, que nous allons plus que probablement nous rendre (mais sans drapeau blanc) à l'essentiel... Même si, ne nous voilons pas la face (en tout cas ni niqab ni burka), Michel de Nostredame lui-même n'avait pas la moindre idée de ce qu'il racontait... Or donc, pour comprendre Elastica, sa percée fulgurante des deux côtés de l'Atlantique au printemps 1995, son record glâné à l'époque de "premier album d'un groupe rock à s'être vendu le plus vite au Royaume-Uni" et, surtout, sa disparition aussi rapide à l'été 1996, il faudrait aussi se lancer dans une longue analyse mémétique qui dépasse allégremment le cadre bon enfant de ce blog léger, agréable, primesautier et diablement sexy (tout moi, quoi)... J'esquisserai plutôt, tel un action painter fébrile, le portrait de ce groupe à grands traits... A savoir, la leadeuse (et principale auteure-compositrice) Justine Frischmann avait été, au tout début de la décennie, amante de Brett Anderson et cofondatrice, avec lui, du groupe Suede... Lorsqu'elle quitte Anderson pour Damon Albarn (âme de Blur, aujourd'hui chef des Gorillez), leur couple devient le chouchou des tabloids britanniques... En ce même temps (nous sommes donc en 1993-94), NME (l'hebdomadaire New Musical Express) décide d'aligner sa force de presse et de promo derrière un petit groupe de bands émergents, dont forcément Elastica, qui se retrouvent affublés de la grotesque étiquette "New Wave of New Wave"... Trois premiers singles ("Stutter", "Line Up" et "Connection", pas loin d'être les trois meilleurs morceaux de la plaque) égrénés de 1992 à 1994 finissent d'exciter le public, qui passe donc massivement à l'acte d'achat quand le disque arrive "enfin" (on peut aussi soupconner une tentative de créer le manque de la part de la maison de disques, Deceptive Records, fondée par un DJ de BBCRadio1) dans les bacs... Quid, dès lors, après l'ascension, de la dégringolade ?... Le contexte dépasse les seuls Elastica (trois filles et un gars) et touche toute la "New Wave of New Wave" : le 14 août 1995, Blur et Oasis sortent de manière concomitante le premier single de leurs albums respectifs, la rivalité que la critique veut y déceler ne laissera plus la place à d'autres groupes que ceux étiquettés "Britpop"... Surtout, la véritable New Wave (les groupes Wire et The Stranglers en tête) va attaquer Elastica de front, pour suspicion de plagiat; les tribunaux ne se saisiront jamais de l'affaire (tout est réglé à l'amiable par transactions pécuniaires) mais la réputation du groupe s'égratigne salement... Enfin, Annie Holland, la brightonienne bassiste de la bande (c'est pas de l'allitération, ça ?), dont le frais minois de petit chaperon rouge a certainement participé au succès multimédiatique du quatuor (dont les trois autres ont, franchement, plus l'allure du grand méchant loup), décide de rentrer chez elle, revoir son pier, son aquarium, sa famille et ses amis... Pont d'chance (comme on dit chez nous), cette défection tombe juste avant le départ du groupe en tournée américaine via le festival Lollapalooza... Et re-enfin, pour de vrai, après c'est vraiment fini, on voudrait croire que c'est le seul argument qui a réellement entraîné la disparition d'Elastica mais le public d'il y a quinze ans est globalement le même qu'aujourd'hui et le public d'aujourd'hui il écoute les Black Eyed Peas et il vote pour M.Pokora aux NRJ Music Awards, mais, donc, mais, surtout, on espère, mais, avant tout, l'album éponyme d'Elastica n'est pas bon... Pas bon du tout... Enérgique, d'accord, nerveux, oui, incisif, peut-être... Mais mélodieux, inspiré, durable, ça non, alors, misère que non, pas bon, pas bon, même Nostradamus, sur ce coup, pourrait vous le dire. 

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18/01/2011

315. "LOW" David Bowie

Bowie Low.jpgIl faudrait tout de même une bonne fois expliquer aux gens mauvais que nous avons autre chose à faire, le matin, que subir leur bêtise et leur attachement fasciste à la lettre du règlement au détriment du bon sens dont n'importe quel être humain un rien éduqué est capable de faire preuve... Mais, dans la grande balance taoiste de la vie, je peux me réjouir d'avoir, cette fois-ci, sorti, vif et cinglant, la bonne répartie au bon moment... "Si le règlement, c'est le règlement, y'a plus qu'à renvoyer les juges de tous les tribunaux et les remplacer par des machines, bonne journée madame"... En 1977, David "Bowie" Jones, qui ne doit pas être le dernier des psychorigides dans son genre, rêvait justement plus ou moins de fondre sa peau et ses organes dans le plastique et les polymères mécaniques... Et, prouvant une nouvelle fois qu'il n'est jamais meilleur que lorsqu'il est bien secondé, Bowie sortait "Low", disque cyborg surgi des entrailles de Brian Eno, mutant au front dégarni cachant mal un cerveau sans cesse ébouilli, et première balise de ce que la critique a rapidement intitulé "la trilogie berlinoise" (Berlin Trilogy, en anglais; ce qui n'a rien à voir, cela dit en passant, avec les romans d'un certain Philip Kerr, publiés au tournant des 80's-90's; ici, on parle de musique, pas de livres même si la musique, c'est la lecture par les oreilles, mais bref, essayez d'écouter avec les yeux, je vous promets bien du plaisir, ah la la)... Or que donc, que David Bowie, c'est de lui qu'on parle aujourd'hui, recycle pour sa pochette une photo d'un film dans lequel il vient de tourner, c'est particulièrement multimédia en ce jour, et qui s'appelle "The Man who fell to Earth" et qui n'a vraisemblablement pas marqué l'histoire du septième art (mais auquel Bobow devait viscéralement tenir puisque c'est déjà un still de ce tournage qui avait servi de pochette à son disque précédent)... Soulignons, c'est quasiment contractuel, le jeu de mots visuel entraîné par la pochette: le terme "low" surplombe David de profil, on en déduit dès lors qu'il fait "profil bas" sur cette plaque (ce qui n'est pas un mal après les assauts mémétiques de Ziggy Stardust et Aladdin Sane, il est clair qu'ici, c'est la musique qui occupe le devant de la scène, pas le showman androgyne)... Enter Eno, cofondateur du Roxy Music, rapidement parti explorer des contrées musicales vierges, inventant quelques années auparavant la musique discrète (appelée aussi musique d'ambiance, même si ce vocable évoque autant des désodorisants dont vos copines croiront qu'il s'agit de sculptures modernes ou de galets ramassés sur une plage grecque plutôt que d'une avancée majeure dans la création musicale du vingtième siècle mais on s'égare un peu)... Fort de ses expérimentations musico-technologiques, Brian Eno noue des liens d'amitié avec bonne part de la scène psychédélique et cosmique ouest-allemande de l'époque (et que la critique britannique baptisera, à tort, de Krautrock)... Eno vient d'ailleurs de réaliser un (magnifique) album avec Harmonia (supergroup malaxant les méconnus mais immenses Cluster et Neu!) et c'est tout ce bagage qu'il vient livrer au pieds d'un Bowie qui se cherche clairement de nouvelles jungles à traverser... Celle-ci sera définitivement urbaine, de verre, d'acier, de béton et de fin de siècle... Avec ce manque de vergogne qui caractérise l'ensemble de sa carrière, Bowie remâche et recrache tous les codes du "kraut"... Les sonorités sont froides et plastiques, la rythmique est forcément "motorik" (un rythme 4/4, j'ai pas fait mon solfège, m'en demandez pas plus, typique de cette scène ouest-allemande)... Tout en déroutant une part de son public, Bowie bluffe les autres, s'attribuant le manteau d'avant-garde dans lequel Eno vient de l'emmitoufler... Tiens, juste pour le plaisir de chichiter, il est aussi cocasse de souligner que cette première galette de la trilogie berlinoise a surtout été enregistrée au château d'Hérouville, à Hérouville, dans la France comme son nom l'indique, hein, que c'est cocasse ?... Low offre aussi un joli cas d'école sur le besoin d'avoir du recul et émotionnel et temporel pour juger au mieux les oeuvres artistiques; lorsque le disque paraît, 39 minutes en 11 chansons, une grande majorité de critiques préfère nettement la face A, plus "carrée", plus "chansons" alors qu'aujourd'hui, c'est la face B, totalement décomplexée et expérimentale qui recueille les hourras, les bravos, les encore-encore... Et de cette face B, histoire une nouvelle fois de prouver que tout est dans tout (ça pourrait devenir, limite, le nouveau nom de ce blog car, vraiment, et en aparté freestyle, se croire, parce qu'en tant qu'humain on se retrouve doté de sensations autoconscientes, n'être qu'une nef, détachée des lois de nature et voguant seule et droit devant, au mépris, si besoin est, des autres vaisseaux, c'est là, la voie directe au naufrage et, pour ceux qui veulent y croire, à la damnation infernale éternelle; en conclusion, donc, oui, tout est dans tout), de cette face B, donc, retenir "Warszawa", ce morceau épique, à la rare intervention scandée par Bowie dans des sonorités faussement slaves, sur lequel Eno donne, par contre, toute l'amplitude de sa vision... Morceau qui, donc, puisque, c'est la leçon du jour, tout est dans tout, lancera l'inspiration du jeune Ian Curtis et de ses amis, qui allaient au tournant de la décennie 70's-80's fonder le groupe Joy Division... Mais foin de tels détails, là où Low, aussi, frappe dur, c'est, et nonobstant le clivage entre faces A et B, dans sa cohérence complète, son unité d'atmosphère et d'inspiration, son écho d'une justesse rare de cette époque pas si lointaine où l'on croyait encore que le progrès était forcément, et toujours, la panacée... Ai-je vraiment dès lors besoin de le dire ? -Low doit se trouver dans toute discothèque qui se voudrait un rien crédible. 

Écrit par Pierre et petit pain dans Bibibiiip, For the love of Liz | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook | |