27/01/2014

362. "LIEGE AND LIEF" The Fairport Convention

liegeandlief.jpgMe voici, en ce janvier vieillissant, une fois de plus et malgré moi, soumis à un rien de stress post-traumatique des examens universitaires, happé, dans mes moments d'inattention, par le vortex de mes souvenirs solboschiens... Dans ces années-là, un autre siècle, un autre millénaire, le jeudi en fin d'après-midi, nous nous entassions dans l'hémicycle dédié à l'inventeur du plastique pour écouter monsieur le professeur, à l'allure bien plus sinistre que son propos, nous conter les dédales du château kafkaïen, les vices de l'endoctrinement des salamandres de Capek, les modalités d'absorption du soma et les atermoiements d'Helmholtz Watson, entre autres joyeusetés... Utopie, contre-utopie, dystopie, les termes, alors vagues si pas méconnus, n'avaient soudain plus aucun secret, perdant au passage de leur mystique, gagnant, pour autant, en fascination... Des textes anciens de Thomas More aux détournements post-modernes de Huxley, Orwell ou Burgess, les valeurs sociétales et leur remise en cause ne faisaient plus aucun doute... Comme pourrait dire un chroniqueur littéraire qui aurait de l'esprit (il faut bien qu'il y en ait, c'est statistique) : "On ne lit pas William Gibson comme on lit la collection Darkiss"... Mais le fait est, en soudain clair-obscur sur mon air renfrogné, penché sur mon clavier azerty, que j'ai perdu le fil de mes idées... Bref, de sous-genre en exercice de style, j'aurais voulu vous entretenir de l'uchronie, une niche probablement encore plus méconnue que la dystopie... Entraînement mental qui amène à décrire des réalités proches mais divergentes, l'uchronie stipule qu'un événement, considéré capital mais parfois particulièrement trivial, modifié dans le passé plus ou moins proche a entraîné, au temps présent, l'émergence d'une société aux différences plus ou moins criantes... Sur le mode, bien connu des lecteurs de comics, du "what if ?", l'uchronie permet donc, très souvent, un commentaire social, économique, assurément politique... De nombreux récits uchroniques, parmi les premiers de ce sous-genre qui a pris de l'ampleur dans les années 60, partent d'un point de divergence évident; pour le vingtième siècle, on a beaucoup utilisé l'idée de "tiens, et si que c'était les Nazis /les Japonais /les Soviétiques, qu'y z'avaient gagné la deuxième guerre mondiale ?"... Les fans de la série télévisée "Sliders" (il doit bien en rester quelques-uns) auront tout de suite reconnu là l'un des ressorts narratifs utilisés pour justifier certains statu-quos dans les dimensions alternatives visitées par l'improbable quatuor (ainsi, de cet épisode qui explique comment les fusions d'entreprises au Texas se règlent au duel de cowboys, à l'arme à feu, en pleine rue car l'état à l'unique étoile a gardé son indépendance à l'issue de la guerre civile)... Juste pour remuer de la vieille misère politique, à coup de diamants offerts par des dictateurs cannibales qui auraient servi à financer des avions capables de détecter des nappes pétrolifères, je peux signaler que Valéry Giscard s'est essayé à l'exercice il y a peu, avec une uchronie qui conte la vie en France d'aujourd'hui alors qu'il y a deux cent ans, Napoléon serait revenu victorieux de sa campagne de Russie... Oui, l'uchronie n'a de véritable intérêt que si le parti-pris de départ n'en a pour le lecteur lui-même... Et tout cela, bien sûr, ne peut se confondre avec la simple anachronie... Elle aussi de racine étymologique grecque antique, l'anachronie évoque un temps bouleversé par un simple détail, une impossibilité technologique/ culturelle/ morale, telle que Léon Zitrone qui présente le JT en toge, 105 minutes avant l'an zéro, une ouvrière de chez Motorola qui sort de ses ateliers, en 1948, avec un GSM à l'oreille ou, bien sûr, six troubadours qui parcoureraient les chemins boueux de la lande d'Angle médiévale, avec leurs guitares électriques dans le dos et leurs amplis à bout de bras... Ah, ben, tout de même, nous y voilà... Mais, suis-je forcé de reconnaître, à l'issue de certaines des pires circonvolutions qu'il m'a été donné de rédiger sur ce blog, vous me les excuserez si l'entourloupe vous semble tressée avec une ficelle trop voyante... Bref, automne 1969, The Fairport Convention est établi comme le groupe le plus prééminent de la scène folk anglaise... Mais le club des cinq plus une fille va marquer d'une empreinte indélébile tout le panorama rockeux pour des décennies avec cet à-priori tout simple : ils allaient désormais traiter leur répertoire traditionnel comme si c'était du rock de l'époque; aujourd'hui, ça semble acquis, le processus n'a plus rien de surprenant mais il y a 45 ans d'ici, c'était d'autant plus perturbant que c'était le voyage inverse qui était initié par les précurseurs du prog... Ceux-là, d'abord des rockeurs, avaient décidé de teinter leur musique d'influences classiques et médiévales pour des résultats forcément inégaux et pompiers; ici, nous sommes d'accord, la Convention, forcément folkeuse, est venue aux sonorités électrisées, forte de sa maîtrise prérequise du répertoire trad... La preuve est éclatante, dès la première écoute (et tout autant après des dizaines et des dizaines, voici un disque dont j'ai bien du mal à décoller l'oreille), c'est cette recette qui fonctionne, cette approche qui a de la valeur... Venir au style quand on possède la substance plutôt que de tenter des greffons de suppléments d'âme sur un squelette qui ne tient debout que par la volonté d'être une vedette... C'est, et je ne parlerai probablement plus jamais de rock-prog après la sentence que je m'apprête à vous asséner (car je vais me faire déchiqueter dans les parkings souterrains par les fans de Marillion même si son leader historique possède une espèce de sixième sens; mais oui, Fish tique -ouilleouille, ça c'était mauvais), c'est, que je disais, toute la différence aveuglante entre des rockeurs qui jouent bien, voire très, très bien (Hackett, Emerson, Squire, Waters, vous connaissez la clique, vous écoutez Classic 21, j'parie) et The Fairport Convention qui se "contente" de jouer "vrai"... Tout ça s'attaque par une invective aux ménestrels en vadrouille ("Come all ye") qui permet à ce long playing pourtant si rock de s'ouvrir sur une ligne de violon... Forgées au feu médiéval de la tradition, les mélodies sont évidemment toutes aiguisées comme le métal, à tel point que les paroles, nourries de grammaire ancienne et de vocabulaire désuet, peuvent se laisser entendre sans s'écouter vraiment (ce qui, j'en conviens, va un rien à l'encontre de l'esprit même de la chanson traditionnelle qui, par essence, avait divers messages, informations, leçons de vie, édifications des masses, à faire valoir mais le fait est que ce disque, malgré le beau travail de restauration du label Island, garde son amplitude d'époque, à savoir un sous-mix flagrant qui, tout en rendant justice à la volonté de dénuement du groupe, ne fait pas couler l'écoute comme une source cristalline au coeur des collines celtes -bref, dans la voiture, le matin, à devoir faire attention aux autres automobilistes clairement bien moins réveillés que moi, tout en maintenant la conversation avec le petit bonhomme assis à l'arrière, je n'ai pas toujours la capacité, malgré mon bilinguisme avéré, de décrypter tous les récits développés dans les huit morceaux de ce disque)... Puis surgit, après cette ouverture signée par le groupe, un traditionnel particulièrement aérien, aux arpèges déliés : "Reynardine" qui, comme son nom permet de le deviner, met les jeunes filles en garde contre les divers sévices corporels, éventuellement érogènes, que leur réserve la créature titulaire, un renard-garou... Mais ce "Reynardine", c'est avant tout la confirmation d'une donnée rockologique que le grand public ignore copieusement (en même temps, si des renard-garous ça existerait, ils boufferaient le grand public avec délectation et des bons coups de canines au lieu de venir croquer nos poupoules au milieu de la nuit; si votre voisin, justement comme de par hasard roux de cheveux, revient tard aux petites heures du potron-minet avec, étonnament, des petites plumettes coincées entre les dents, ni une ni deux, je serais vous, je m'inquiéterais, des fois que les renard-garous, ça existerait, et tout ça) : Sandy Denny (morte en 1978, à 31 ans, des conséquences d'une bête chute d'escalier aggravée par des années d'abus de cocaïne) était l'une des plus grandes chanteuses de rock des années 60; décennie pourtant incontournable du rock, qui de Janis Joplin en Mama Cass, par Grace Slick et via Joni Mitchell, ne manquait pas de figures féminines imposantes et talentueuses... Sur la seule base de "Reynardine", Sandy Denny se hisserait sur le podium d'un éventuel top autant des chanteuses rock s'il me venait à l'esprit d'en compiler un et que, surtout, mon agenda trépidant veuille me laisser un créneau disponible... Bref, Richard Thompson à la guitare (le seul, pour le coup, qui poursuivra une carrière au succès commercial après ces fastes années de la Convention), Simon Nicol à la guitare, Dave Mattacks à la batterie, Ashley Hutchings à la basse et Dave Swarbrick au violon vont ensuite donner la pleine mesure de leur maîtrise sur leur revisite de "Matty Groves", un énorme standard anglo-saxon, trituré de toutes les manières au fil du temps, plus connu de l'autre côté de l'Atlantique sous le titre "Shady Grove" (et qui, tout en restant centré sur l'amour et le sexe, raconte alors une histoire bien moins glauque)... En quelques mots, dans ce récit d'adultère et de vengeance, on découvre comment la Dame des environs se trouve éprise d'un villageois qu'elle ramène chez elle, en l'absence de son époux et Seigneur, consomme dans les draps puis se fait trucider par le mari trompé qui, au final, fait enterrer sa femme avec son amant mais en demandant que l'on place sa dame au-dessus dans le tombeau, pour signifier, jusque dans la mort, son appartenance aristocrate... Cela dit, dans les cinq minutes que dure ce chant (auxquels les Fairports vous rajouteront bien volontiers une suite instrumentale de trois minutes qui sera le moment de la galette qui flirtera le plus avec les codes du prog), nous pouvons (en l'occurrence, "je peux" à moins que je n'utilise le nous majestif ou, qui sait, que je sois soudainement devenu schizophrène, atteint de trouble dissociatif de l'identité; en tout cas, je ne sais plus si je l'ai dit mais je le répète ici, la récente et particulièrement sous-estimée série "United States of Tara" fait pour toujours partie de mon top autant de séries préférées de tous les temps pour peu qu'il me vienne à l'esprit de rédiger un top autant consacré au séries TV dans la mesure où mon agenda trépidant ne me laisse aucun créneau bla bla bla, ça fait encore des lignes de gagnées à rédiger mes bêtises comme elles me sautent dans la tête), nous pouvons, qu'il écrivait (ah, bravo, je me parle à la troisième personne maintenant, toute la panoplie du n'importe quoi est donc bien là), nous pouvons épingler un rythme narratif tout médiéval : la résolution du conflit prend un seul vers (contrairement au poivrot du coin, mais ce n'est pas le sujet), Lord Donal plaque sa femme au mur et lui transperce le coeur; par contre, plus tôt, il nous faut un couplet entier pour décrire la course du servant qui a entendu les propositions salaces de Lady Donal au petit Matty Groves et s'en va "dans les champs de maïs lointains" prévenir son suzerain, le texte expliquera même qu'après avoir couru à travers la plaine, le servant est arrivé à une rivière, a enlevé ses chaussures et s'est mis à nager... Et la face A se termine avec calme et mélancolie sur une petite ballade inspirée, servie par les arpèges de Richard Thompson... Retour au traditionnel pur et dur sur la face B avec une sempiternelle histoire de Déserteur, dont la conclusion pacifiste n'a pas pris une ride... Vient alors un medley de quatre petits instrumentaux sur lesquels vous devriez voir notre héritier se gigoter, sur le carrelage devant la châine hi-fi, dans son siège auto, les bras qui battent, la tête qui opine rageusement, vous le connaissiez déjà fan de rock dur (relire chronique 342), vous le découvrez friand de jigue endiablée et de bourrée fiévreuse, c'est la magie de ce blog... De magie, qu'il en sera ensuite question à la pelle avec "Tam Lin", l'autre morceau le plus prog du disque, porté, lui, sur ses sept minutes vingt secondes, uniquement par la guitare électrique et la batterie... Si l'on ne savait pas que l'histoire de cet homme transformé en elfe par la reine des fées et dont une jeune fille tombe amoureuse puis enceinte de lui et va le sauver après qu'il se transforme en salamandre, en serpent, en que sais-je-encore puis en morceau de charbon ardent qu'elle doit balancer au fond d'un puits, était une véritable comptine écossaise ancestrale, on aurait aisément pu croire que les Fairports avaient eu, un soir ou l'autre, la main lourde en imbibant leur petits buvards... Mais donc, oui, cette histoire abracadabrante nous vient du fond des âges et a survécu jusqu'ici, prouvant à sa manière la suprématie acquise dans la culture de masse par l'approche fantastique sur l'approche scientifique (mais ça, c'est le débat de la prochaine fois)... Une dernière chanson, "Crazy Man Michael", signée Swarbrick et Thompson, achève d'entretenir la confusion entre répertoire et création et fournit les clés du concept : The Fairport Convention ici, sur cet album qui aura été leur troisième sortie de l'année 1969 (ah ça, on ne répétera jamais trop comment, à l'époque du vinyl, il était impensable qu'un artiste passe deux années entières sans sortir de disque alors qu'aujourd'hui, avec le format digital, le public serait presque surpris si une vedette sortait deux disques en l'espace de trois ans), décide de composer à la mode d'antan et de reprendre à la sauce du jour... Avec ces 45 ans de délai, et l'évidente influence qu'aura eu cette plaque, l'idée semble désormais passée dans le vocabulaire de base de la musique populaire mais c'est peu dire qu'à l'époque, ces messieurs les critiques étaient plutôt dubitatifs en découvrant ce parti pris inédit; ces messieurs les critiques qui étaient presque sinistres, à l'instar de ce professeur sépulcral dont le cours ex cathedra d'automne n'était guère rehaussé, de 17 à 19 h, par le soir déjà tombé, le froid déjà pinçant, l'hiver déjà imminent; derrière son éblouissante expertise de la littérature slave, nous lui trouvions des airs de vampire, nous ne pouvions pas savoir qu'il était un renard-garou...

16/10/2013

350. "A PRENDRE" Miossec

miossecaprendre.jpgUne escapade, par définition, ça ne dure guère... Et pourtant, même pas quarante-huit heures dans le noir du stout, le vert du trèfle, le brun du malt tourbé, le bleu de la Liffey, le gris de la vieille pierre, le multicolore des enluminures de Kells auront semblé s'étirer à l'envi... Le constat ne faisait aucun doute mais cette fois, nous pouvons l'affirmer haut et fort, avec des sourires benêts et les pouces dressés: "Dublin en amoureux, c'est topissime !!"... Pendant ce temps-là, il y a quinze ans d'ici, dans un autre coin du monde celte, un Breton encidré trouvait que c'était mieux de se séparer que de s'aimer... "Voilà, c'est fini", qu'y disait Jean-Loulou; mais trois mots, c'est trop court... Et en 1998, Miossec va prendre tout un disque pour raconter, observer, étudier, disséquer cet indéfinissable moment, à la longueur variable, à l'intensité flageollante, cet instant, aussi furtif puisse-t-il être, durant lesquels les couples comprennent que la fin de la voie est là, au bout des rails... Que le choix se résume à continuer jusqu'à verser ensemble par-delà le précipice, freiner des quatre fers pour éviter la chute et risquer malgré tout l'embardée fatale ou, insensée version sentimentale du jeu du prisonnier, essayer d'être le premier à sauter en marche, au risque de s'arracher les chairs de l'épaule sur le ballast... Je n'ai jamais accusé Miossec, l'artiste presque chanteur derrière lequel se cache Christophe l'auteur-compositeur, de respirer la joie de vivre... Mais force est de constater que sur cette troisième (et dernière, on en reparle plus loin) plaque de Miossec, les sourires sont particulièrement renversés, comme les tasses de café, la vaisselle est brisée comme les petits coeurs à réparer, ça sent donc l'essence et le chien mouillé... Avec cette monomanie qui lui colle à la plume de dérouler ses soliloques au mètre comme du tissu bon marché avec des rimes croisées ultrarépétitives, au risque de devoir parfois louvoyer dangereusement ou, carrément, de se répéter, Miossec étale une espèce d'impudeur dont on se doute qu'elle est feinte... Le narrateur dans ce disque quitte sans cesse sa bien-aimée (c'est vite dit), sa partenaire sexuelle (ça reste à prouver), l'objet de son désir (au genre malicieusement indéterminé sur "Le Voisin"); en vrai, on a toujours douté que le Christophe soit capable de mener une vie de famille dans la réalité concrète mais qui sait... S'inquiéter de tout ça, c'est de toute manière people et c'est malsain... Malsaine aussi la manière dont ce disque a mis fin, sans ménagement, à la collaboration entre Christophe Miossec auteur de paroles et Guillaume Jouan, compositeur de la plupart des mélodies... Déjà, on l'avait vu à l'époque, le bassiste s'était tiré entre les premier et deuxième albums; qu'ici, le guitariste prenne aussi le large laissait Miossec sur le quai, au propre comme au figuré, son alter-ego chanté autant que lui-même... Par après, chacun a droit à ses options esthétiques et c'est sociologiquement bienvenu de laisser les gens exprimer leur mauvais goût mais le fait est, objectif et indéniable, que tout ce que Miomio va écrire, composer, enregistrer, chanter après ce disque-ci n'aura plus le même éclat, plus le même fil de rasoir... Le houblon alambiqué, le raisin fermenté, l'orge distillé, peut-être aussi, n'arrangeront rien à l'affaire mais ne débordons pas trop vite du support auquel cas on se retrouverait obligé à citer du Patrick Schulmann, à moins que ce ne soit déjà fait... A posteriori, ces défections en cascade permettent une relecture sémiologique intéressante de ce triptyque d'albums... Sur "Boire" (chronique 209, en 2007, déjà une autre époque, on utilisait des gsm Nokia), avec une guitare et une basse, le trio évoquait la prise de conscience du désir; sur "Baiser" (pas 'core sur ce blog, non, en effet, merci de le signaler), l'adjonction d'une batterie et d'un violon permettait le développement, aussi dans les paroles, d'une certaine forme d'assouvissement (assurément contrarié mais tout de même); ici, en ajoutant de l'électricité dans leur musique, les compères de fin de parcours dressent donc l'ignoble constat: l'amour est éphémère, si pas illusoire, et le retour à soi-même est impossible... Les partitions puisent dans le grand chaudron qui a nourri un certain rock indépendant américain mélodique de la fin des années 80 autant que les formations rattachées à leur corps défendant à l'invention médiatique de la Britpop... Les paroles, à force de se répéter, ressassent la misère des alchimies flétries, des chairs répulsives, la disette sentimentale dans une succession de saynètes presqu'instantanées, figées en tout cas dans une pose réflexive que le Nouveau Roman n'aurait pas nécessairement reniée... De l'amant qui s'enfuit en silence dans "Le chien mouillé" à un énième dépité qui, "Au haut du mât" dix chansons plus loin, constate, sur un surprenant fond musical aux relents électros: "Comment ça commence, comment ça se finit, comment ça se fait qu'on était ensemble", on découvre celui qui déménage ("C'est aujourd'hui que l'on se délaisse, c'est aujourd'hui que l'on se chasse, pour une nouvelle adresse, pour une nouvelle impasse"), on croise un pathétique peine-à-jouir à "L'auberge des culs tournés", on voit ce couple délité chercher du répit dans ces bières qui s'ouvrent manuellement, et on sent d'instinct que tout ça c'est du flan... Bien obligé car sinon, franchement, Miossec serait, dans la vraie vie, totalement infréquentable... Cela dit, il traîne (à ce qu'il paraît, j'en sais rien, c'est people et c'est malsain) avec Cali qui, dans son genre, a tout autant l'air lourdé par sa propre vie; Miossec, aussi, écrit pour Johnny "va encore dire que je meurs et blam nouveau procès dans ta face" Hallyday... Alors, peut-être pour donner le change, on a droit à deux déviations en fin d'album: un couple qui s'en sort malgré tout ("La maison") et se bat côte à côte au quotidien, à travers la métaphore filée un rien maladroite de "le couple, c'est une maison en chantier" et un portrait presque dispensable, chargé de clichés en tout cas, de ces assistants parlementaires dont le destin serait de sucer de l'os en attendant leur tour de s'asseoir au plantureux banquet... In fine, Am Ende, eventually, après tout ça, on ne peut plus affirmer grand'chose à part que, déjà, il y a quinze ans, l'inspiration du sieur Miossec commençait à fleurer mal l'huître rance et l'auto-parodie... On en ressort, à l'aune des Génération Goldman et des comédies musicales à la moulinette, avec cet horrible constat que l'on voudrait que des disques un rien bancals comme "A prendre" redeviennent la norme et non pas une brillante exception dans ce gazpacho glacé et gluant où l'on ne voit plus surnager que des Emmanuel Moire, des Florent Mothe, des Brice Conrad (quelle plaie, sérieux), des Mickaël Miro, jouant des coudes entre les bouts de poivron et de concombre, poussant vers le fond du saladier, des Grégoire et des Maé déjà dépassés par cette nouvelle génération qui n'a absolument plus rien à dire... Admettons que l'écriture de Christophe Miossec soit maladroite et cède trop vite à une certaine automatisation du moindre effort... Mais un refrain tel que celui d'"A table", à savoir "Elle trouve ça drôle alors elle rit / Je ris aussi mais moi, c'est les nerfs", ça a du sens, du contenu et de l'euphonie... Enfin, et ce n'est pas la moindre qualité de ces trois premiers albums de Miossec, le pathos qu'ils véhiculent est indubitablement cathartique (des fois, je m'arrête de taper des mots les uns derrière les autres, je relis ce que je viens d'écrire et je suis forcé de me dire que ce blog n'a que les lecteurs qu'il mérite, pas étonnant de plafonner à 50 visiteurs uniques par jour avec des phrases de cet acabit; allez, pour nos plaisirs de petits intellos, on se la refait: "Le pathos qu'ils véhiculent est indubitablement cathartique", ouais, on s'applaudit bien fort)... Et si un jour, qui n'arrivera jamais mais c'est un simple exercice de simulation pour conclure cet argumentaire, je devais me retrouver séparé de l'amour de ma vie, je pourrais gérer la plongée dans la dépression grâce aux paliers de décompression de ce disque... C'est infâme mais nous sommes des animaux grégaires et ne mesurons notre absence de malheur qu'en la comparant avec la misère et la tristesse des autres... Ou alors, vivez seuls dans une caverne moite au sommet d'une montagne (va d'abord trouver une montagne en Belgique, je vais te dire) mais vous risquez de ne pas pouvoir écouter des masses de disques; alors, où est l'intérêt ?

Écrit par Pierre et petit pain dans ACI d'Hexagone, Pankeltia | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook | |

16/08/2013

336. "TOTO 30 ANS RIEN QUE DU MALHEUR" Alain Souchon

Uncdparjour souchon toto30ans.jpgIl y a comme cela des souvenirs d'enfance tellement vivaces qu'il suffit d'un frémissement de début de volonté de revenance pour que la vanne explose et qu'on voyage à l'intérieur de soi pendant de longues minutes... Ces expériences sont le plus souvent multisensorielles, les meilleurs souvenirs ne sont de toute manière ni sans bruit, ni sans odeur, encore moins sans couleur (sauf si l'on se remémore un film en noir et blanc, mais ce n'est pas le propos, d'ailleurs avant les postes de télévision étaient tous en camaïeus de gris, diffusaient moins de douze chaînes différentes dont la plus matinale démarrait ses programmes à treize heures et tout le monde était content mais ça n'est pas le propos non plus parce que si on va par là, les enfants jouaient dans les rues, ça n'existait pas des emboutaillages routiers de plus de trente minutes, les voisins se parlaient entre eux et le facteur avait le temps d'écouter les doléances des citoyens plus âgés mais franchement on s'éloigne du sujet, quoique)... Ce sont ces samedis matins au goût de sucre et de beurre, qui ne font toujours pas le bonheur des brocanteurs du coeur... Ces samedis matins dans l'eau de vaisselle et le crépitement du dîner qui se prépare... Ces samedis matins de pyjamas dans la cuisine, de figurines qui rejouent le film dans les plantes en pot... Ces samedis matins, surtout, pourquoi se cache-t-elle là ma madeleine proustienne ?, de ce souffle étouffé si caractéristique qui accompagnait la réception radio des fréquences Grandes Ondes... Sur 234 kilohertz, des Max Meynier, des André Torrent, des Anne-Marie Peysson racontaient les disques du jour, de Hit-Parade en Stop ou Encore, et faisaient monter la pression avant le rendez-vous du midi, l'inénarrable Casino Parade, en direct, en public, sur les places, les agoras et les parkings des supermarchés, dans les villes et les villages, avec ce turbulent Fabrice qui était fier de mal imiter la sonnerie de téléphone avec la bouche... La fameuse sonnerie de téléphone, celle de la Valise, cette traîtresse samsonite dont j'ai connu le montant à chaque instant de mon enfance et qui n'a jamais téléphoné à la maison pour se laisser gagner... Avec les centaines de millions de francs de là-bas, au cours d'alors ça faisait même des milliards de francs d'ici, j'aurais pu acheter tous les disques de la terre, tous les disques de la mer, tous les disques du ciel, des volcans et des forêts; ces forêts de Brocéliande, de Casablanca ou de Malo-Bray-Dunes où traînait donc une certaine vieille souche... Et Fabrice ne riait jamais plus que lorsque l'invité, une vedette de variétés de quand les variétés existaient encore, jouait au jeu du blind test (inutile de dire que ça ne s'appelait pas comme ça dans ces années 80 médianes) et que ledit invité ne reconnaissait même pas un extrait de son propre répertoire... Ma mémoire peut ici soudain se dégonfler comme un badaboum de samedi-barbecue (référence purement personnelle à destination d'amis qui liraient ces lignes, je m'en excuse auprès du plus large public qui vient par ici, parfois, perdre son temps) mais j'en mettrais ma main à couper (comme dans une pub Garbit tant qu'on reste dans les réminiscences eighties) que cet immonde Michel Sardou fut de ces chanteurs incapables de mettre le doigt sur leurs propres ritournelles... Mais tout ça, hormis la mal amenée référence à un pied d'arbre mort, ne nous approche que très peu de notre sujet... Si ça n'est, donc, que dans ces années-là, sur cette radio-là, à ces horaires-là, quand l'animateur devait pressement faire pipi, il n'était pas rare qu'on ait, enfin, droit à la version complète du Bagad de Lann Bihouë... Ces sept minutes et demi de midlife crisis explosée au sortir des refrains par les bignous, les bombardes et les tambours de la fanfare breizhoneg la plus célèbre de ce côté-ci des bassins d'Arcachon (pour rappel, six foies gras égal dix huîtres)... Un monument vivant de la chanson, vécu, malgré cette ignorance enfantine que mes racines étaient finalement très celtiques, comme un appel personnel, en gigotant sur le lino, en chantant avec maman les premiers sabots et le tonnerre soufflé dans du roseau... Mais ce Bagad, c'est un mégalithe aussi, un truc tellement énorme qu'il projette une espèce d'ombre sur tout le reste de l'album, amoindrissant l'impact de textes et mélodies pourtant très valables, souvent accouchés avec le Laurent Voulzy en sage-femme-guitare ("Le dégoût", malgré son synthé mal vieilli depuis 1978; "Nouveau", pépite des plus méconnues ou "Cosy corner" et, encore, cette plage titulaire qui confirme qu'on est dans un disque plus aigre que doux)... C'est bien simple, il faut attendre la face B pour voir débouler un autre tube, "Papa Mambo", certes également massif (ankylosé sous les kilos de calories, en fait) dans le répertoire d'Alain mais le fait est que "Toto 30 ans, rien que du malheur" est l'un de ces albums qui s'est acheté pour une seule chanson et que l'on peut pour ainsi dire résumer à celle-ci... Que la mélodie du Bagad soit reprise sur 90 secondes pour conclure la plaque ne fait que confirmer le sentiment... Et je m'en voudrais dès lors, à mon tour et via toituyau, de ne pas flanquer de la tempête et du rocher noir dans nos toutes petites vies.


Écrit par Pierre et petit pain dans ACI d'Hexagone, Pankeltia | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

04/03/2011

321. "PEMP" EV

EVPemp.jpgLa différence entre le printemps et l'automne, c'est qu'au printemps le soleil d'été revient se mesurer au vent d'hiver qui résiste tandis qu'en automne, le vent d'hiver revient bousculer le soleil d'été qui collabore... Tout ça pour dire que dans ce petit coin de la planète, dans ce petit coin d'Europe, dans ce petit coin de ce pays qui se sera appelé Belgique, dans ce petit coin de "hey no, oh yes", on se les caille caille caille du soir au matin, et particulièrement pour le moment... Et chauds peut-être le bignou et l'accordéon, froides assurément les guitares sur ce "Pemp" de nos amis finno-bretons, les EV... Sorti il y a tout juste dix ans, ce disque était alors le cinquième (d'où le titre de la plaque, pemp n'étant rien de plus que le chiffre cinq en langue bretonne) de ce grand méchant groupe, qui sillonnait et écumait tout le monde celte et/ou rock depuis le tout début des 80's... Fidèles à leur cheminement personnel, les quatre pirates (Gweltaz, guitare-chant; Jari, basse-chant; Fakir, divers instruments bretonnants; Tof, batterie) continuent ici à mélanger le rock le plus droit et le plus direct avec des circonvolutions panceltiques du meilleur effet et cette jonglerie qui reste étourdissante entre des textes en français, en brezhoneg et en suomi... Des douze plages (forcément pleines de galets et d'huîtres) qui composent cette galette (ben oui, au sarrasin, forcément, vous commencez à piger l'esprit), il n'y a pour ainsi dire aucun déchet à pointer du doigt... On peut constater, mais sans tirer de généralités pour autant, que les morceaux en finlandais sont plus nerveux que les autres, la faute autant à la nature agglomérante de cette langue qu'au chant de Jari plus hargneux que ce que Gweltaz offre en breton... Mention aussi à la longue et quasi-lyrique chanson "les mois noirs", dont les paroles pétries de poésie naïve que n'aurait pas renié un Nicolas Sirkis (et non, dans mon esprit, ce n'est pas un compliment) sont largement compensées par une mélodie infectieuse et d'irrésistibles breaks post-refrain où guitare et bignou hésitent entre se mettre sur la tronche ou se faire des bisous... hein, des bisous de bignou ? je pense qu'il est plutôt temps de remonter son col et d'affronter à nouveau cette bise (une bise de bignou ? mais c'est quoi cette histoire ?) de fin d'hiver.

Écrit par Pierre et petit pain dans Pankeltia | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

19/03/2008

246. "LA BLANCHE HERMINE ou GILLES SERVAT (éponyme 1972)" Gilles Servat 17/03/08

Gilles Servat La Blanche HermineYoupie, c'est mon anniversaire, je suis encore plus vieux qu'hier... C'est aussi, comme me l'a rappelé judicieusement mon tonton Denis (qui ne s'attendait guère à voir son nom apparaître sur ce blog), la saint Patrick, fête patronale de tous les Irlandais et donc de tous les Celtes et donc de tous les Bretons... En capillotractant un rien, ma fête, donc, puisque de récentes avancées généalogiques ont prouvé que ces ascendants maternels qui ont toujours ptête ben qu'oui été normands étaient en fait ptête ben qu'non plutôt des bretons qui avaient déménagé quelques kilomètres vers le nord... Et donc, l'action se déroule dans des bacs de disques pas chers (vas-y madame, la bonne qualité à 4,9€, là, faut pas hésiter, si y'en a un peu plus, je te l'laisse) dans un hypermarché avec un gros zoziau sur l'enseigne, quèque part par là où le clair de lune vaut mieux que tout ça... Et votre héros de se laisser tenter par ce disque jamais vu nulle part auparavant... Première écoute dubitative, c'est qu'on avait plutôt imaginé l'homme en gentil folkeux rêveur comme ses contemporains Tri Yann an Naoned que comme le va-t-en guerre hargneux et revanchard que son premier coup de voix impose... 35 minutes en 10 chansons, l'équilibre est bon, c'est que Gilles, comme il se pose en ciré jaune sur la pochette de son premier disque, a le pied marin... Il a surtout, en pleine vague de bretonnitude, une plume aiguisée comme un galet brisé... Cette Blanche Hermine s'ouvre, tambours celtes en avant, sur un "Koc'h ki gwenn ha koc'h ki du" (une évocation d'étrons canins blancs et noirs, si si) qui n'hésite pas à remuer un passé révolu, une vaguelette de l'Histoire qui semble un tsunami pour les Bretons mélancoliques toujours blessés par le sort réservé à leurs ancêtres après que la duchesse Anne ait cédé ses terres au roi de France... Mais aussi vite, une guitare effrénée et une basse carrée se percutent pour évoquer cette "Blanche Hermine" titulaire et qui peut inquiéter quant aux intentions du sieur Servat... Serait-il un agent d'agitprop au service de l'ARB ? "Où allez-vous camarades avec vos fusils chargés ? Nous tendrons des embuscades, viens rejoindre notre armée / Ma mie dit que c'est folie d'aller faire la guerre aux Francs mais je dis que c'est folie d'être enchaîné plus longtemps", le doute est permis et l'époque est marquée... Oui, nous sommes à l'aube des années 70, époque riche de protestations de tout crin... Car le Gilou n'a pas tout dit et va même un chouïa trop loin sur l'âpre chant trad "An Alarc'h" qui suit... Avec sa voix chaude comme la glace carbonique, il sectionne son chant en deux et se lance dans une diatribe parlée qui n'a pas resisté à 36 ans de modération politique... "Voici la leucémie bretonne", commence-t-il, sûr de son fait, évoquant des "fils bougnoulisés", des "prolos décalqués au carbone", "le folklore boulet et une culture de pacotille", "et notre langue à la poubelle"... A n'en point douter, on a oublié, si l'on veut bien croire l'engagement de Servat qui, de toute évidence, parle et chante avec ses tripes au bord des lèvres, à quel point la Bretagne fut brimée par le parisianocentrisme en ce début de vingtième siècle... Juste au passage, il est nécessaire de souligner que ce procédé fut utilisé en copié/collé de manière quasiment contemporaine par le grostourinnois Julos sur son Front de Libération des Arbres Fruitiers où, en 1974, il interrompt sa version de "l'ptite gayole" pour déclamer un texte exultant les 180 millions de francophones recensés sur cette boule de boue... Et enfin, arrivé vers le milieu du disque, Gilles Servat sort sa meilleure arme, et celle qui a manqué jusque là : une bonne dose d'humour... "Notre bonne vieille république, jalouse des Américains, a fait du Parc d'Armorique une réserve d'Armoricains" attaque-t-il sur les "Bretons Typiques" avant de conclure "Même la faune a son folklore, y'aura des bisons et des loups / Heureusement qu'les dinosaures s'acclimatent pas bien chez nous"... Et aussitôt, car basés sur le texte, le chant et une petite guitare toujours aussi sautillante, les morceaux sont courts et sans chipoteries, c'est "l'institutrice de Quimperlé" qui se présente, celle-là même qui "sans y voir malice a épousé un divorcé" et s'est vu renvoyée de son école... "Vive les culs bénis, ma mère, vive les culs bénis", assène en refrain cet ogre marin décidemment de plus en plus sympathique... La face B du disque est un rien moins agressive, faisant la part belle à des trads (Gwerz marv pontkallek, Kalondour, Me zo gannet) évoquant la mer, la vie et plein de choses qu'on ne comprend pas puisqu'on parle pas la langue au-delà de "demat, trugarez, kenavo"... Quoique, cette face B contient également l'étourdissante chanson "Les Prolétaires" dans laquelle Gilles envoie à l'usine ("Ils s'en iront à la ville, tralalalalère, on les mettra à l'usine, on manque toujours de prolétaires"), tous les sacrifiés des métiers traditionnels (matelots, agriculteurs, petits commerçants) remplacés par les codes du monde moderne alors en cours de cette mondialisation aujourd'hui acquise... Et que faire des chômeurs ? Une fois de plus, Servat plie l'humour au service de sa cause : "Même en les faisant fonctionnaires, y' aura toujours trop de prolétaires, un soldat ça coûte moins cher et c'est bien plus raisonnable, mais de tous ces policiers qu'est-ce qu'on va en faire ? Tralalalalère, ils s'en iront à la ville, taper sur les ouvriers, taper sur leurs frères"... C'est qu'on regretterait presque la fin du voyage quand le "Montparnasse Blues" clôt ce disque finalement immense comme l'océan atlantique... Sur cet ultime coup de cafard, Servat emprunte l'un ou l'autre maniérisme de chant à Léo Ferré, remisant de plus sa guitare-mitraillette pour un piano souffreteux et évoque cette capitale dont il n'a jamais caché l'importance dans son parcours personnel... "Ce n'est qu'en me retrouvant seul à Paris au début de ma vie d'adulte que j'ai pris conscience de ma Bretonnitude", a toujours affirmé le gaillard qui peut donc, finalement, se compter, avec trente-cinq ans de retard, un nouveau fan.

Seb 

Écrit par Pierre et petit pain dans Pankeltia | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

25/07/2007

209. "BOIRE" Miossec 01/07/07

Miossec BoireIl était trois petits breton-ons, il était trois petits bretons, qui n'avaient ja-ja-jamais déssoûlés, qui n'avaient ja-ja-jamais déssoûlés, ohé ohé... 1995, la barquette est donc à flots, elle contient Christophe (chant et états d'âme à la con), Guillaume (guitare, basse, trompette, fouet) et Bruno (guitare, harmonica, petites angoisses)... Le premier album des Miossec (oui, depuis le Chri-chri a repris son patronyme rien qu'à son propre compte, mais bon...) n'a pas été un pavé dans la mare, c'est plutôt un caillou bien plat, bien oblong, bien brillant, qui ne cesse depuis de faire des ricochets... Fourré d'office par les marchands de disques dans le bac "rock breton", "Boire" n'a de celte qu'une certaine imagerie en filigrane, de soirées grises et enfumées où l'on ne sait plus si ce sont l'Atlantique et ses embruns ou la gitane filtre qui fait tousser... "Boire" a de rock, la rage au ventre, le grand espace intérieur, la lamentation du chanteur solitaire de son propre fait, incapable de vivre dans l'amour partagé ("merci pour la faim, merci pour la soif, merci pour les nerfs, merci pour la joie, merci mais je te perds, comme un con, c'est bien moi")... Rapidement, l'écriture de Miossec, avec ses chansons à rime unique et ses thématiques de couples déliquescents, va tourner en rond et irriter les chiens de garde de l'autoplagiat mais ici, sur les treize morceaux de ce premier album, tout est nouveau, frais, innocent, pardonnable... Et avec le recul, quand on voit ce que tous les petits aspirants (et certains de la vieille garde qui se cherchent un troisième souffle) proposent à nos oreilles, on se dit qu'eux aussi, ils ont écouté "Boire"... Si "Non non non non", "La vieille", "Des moments de plaisir", "La fille à qui je pense" (reprise d'une pépite méconnue du Johnny francosuissobelgomonégasque) et "Planter des primevères" (le morceau caché à plus ou moins six minutes après la fin du disque) se détachent un peu du lot, il n'y a pour ainsi dire aucun déchet sur cette plaque, ce qui demeure toujours un petit exploit en soi... Place à l'anecdote perso, donc... Nous sommes en 1995, l'album vient de sortir, le premier single ne passe quasiment sur aucune radio et le clip ne peut se voir que furtivement certains soirs entre 19h30 et 20h sur MCM... Nous voici, trois étudiants foufous, embarqués tout de même dans les ruelles du carré ardent pour atterrir voir Miossec en concert dans l'escalier dont l'arrière-salle accueille moins de 70 personnes... Le set est d'enfer, les gars refourguent, dans le désordre, l'intégralité de leur galette et l'ambiance est tellement enfiévrée que ce n'est que l'explosion de l'ampli de Bruno qui force la fin du concert alors qu'ils sont en plein milieu du quatrième morceau de la deuxième fournée (jamais revu ça depuis évidemment, les Miossec avaient l'air tellement contents de cliquer avec un public belge qu'ils avaient tout simplement commencé à bisser leur prestation depuis le début)... Deux ans et demi plus tard, le deuxième album cartonne, Bruno s'est barré, Guillaume va pas tarder à le faire, revu les Miossec à l'Orangerie, Christophe était déjà perdu, comme possédé par le démon de la suffisance et de l'autohype, passablemment jeanpierremuratisé, a passé la moitié de son concert à se taper la tête contre le micro, s'est ouvert le front, a chanté comme une mouche à merde flottant à demi-noyée dans un verre de Duvel... Et pourtant, aussi infréquentable soit-il devenu aujourd'hui, le Christophe Miossec, il lui restera toujours ce "Boire" qui a pour de bon et à juste titre trouvé sa place dans les anthologies de la chanson française.

Écrit par Pierre et petit pain dans Pankeltia | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook | |

21/03/2007

125. "BLANKASS" Blankass 19/03/07

blankassArrêtons-nous une nouvelle fois sur un groupe précurseur et intègre qui s'est fait dépasser par d'autres formations moins talentueuses mais qui ont su surfer la vague de la mode (Candie Prune, chronique 112, peut témoigner)... Construit autour des frères Ledoux, Guillaume et Johan, qui avaient au début du milieu des 80's, à quinze ans à peine, fondé le groupe punk Zéro de Conduite, Blankass enregistre son premier album (éponyme, en effet) à l'automne 1994 pour une sortie au printemps 1995, plus d'un an, donc, avant l'explosion du pop-rock bretonnisant... Accordéon, bombarde et cornemuse accompagnent les onze compos de cet album surtout conduites par les guitares de Johan et la voix de Guillaume et l'ambiance finale est plus panceltique que purement armoricaine... Le premier et imparable single "La couleur des blés", le dents-serrées et athée "La colère des dieux", l'amusant "Garagiste" chanté en franglais cajun, le slow chanson réaliste années 20 "Celui que j'aime" ou le sailor/soldier shanty "Traverser les mers" rappellent combien Blankass a toujours plutôt penché pour les Pogues que pour Tri Yann... Mais donc, voilà, tandis que Louise Attaque, Manau et Matmatah s'en mettaient plein les poches, nos six héros rongeaient leur frein et s'électrisaient de plus en plus, pour atteindre aujourd'hui un son débarassé de toute référence au grand ouest français... Reste ce premier album, sans équivoque le meilleur de toute la "nouvelle scène bretonne" évoquée (et puisque les EV, chronique 33, sont de la vieille garde), qui a déferlé de Rennes à Nantes sur tout le reste de la francophonie il y a un bon dix ans.  

Écrit par Pierre et petit pain dans Pankeltia | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |

18/01/2007

65. "RUM, SODOMY & THE LASH" The Pogues 18/01/07

rum,sodomy & the lashMythique, cette pochette qui détourne le Radeau de la Méduse de Géricault annonce la couleur comme bien peu de pochettes de disques l'ont réussi auparavant ou depuis... Car c'est à 13 portraits, treize tristes terribles tranches de vie (essayez de répéter ça six fois de suite très vite) de chute, de décrépitude, de déchéance, de désert affectif que les Pogues invitent leurs auditeurs... Le rhum du titre, on le devine sans peine dans l'haleine chargée de la bouche édentée de Shane McGowan... Les coups de fouet, ils surgissent ici et là, dans les coups de batterie frénétique pendant The Sick Bed of Cuchulainn ou dans le prérefrain de Sally McLennane, ils sont également présents dans les guitares débridées des deux instrumentaux (Wild Cats of Kilkenny et A Pistol for Paddy Garcia) mais s'il frappe moins fort, sa morsure n'en est pas moins douloureuse dans l'accordéon maladif qui sous-tend The Old Main Drag ou Dirty Old Town... Plus de vingt ans après la sortie de cet album, le pari de mélanger folklore irlandais et punk-rock, mythologie celtique et constats sociaux reste toujours aussi insensé... Mais les Pogues étaient suffisamment fous dans leurs têtes et nécessairement imbibés dans leurs corps pour réussir ce mariage contre nature... Reste à définir où se trouve la sodomie... Oh, tiens, c'est Elvis Costello qui a produit cet album! 

Écrit par Pierre et petit pain dans Pankeltia, Safety Pin | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook | |

17/12/2006

33. "MAR PLIJ EN PUBLIC" EV 17/12/06

mar plij EVLe professeur, sévère mais juste, demande à sa classe : "L'un de vous peut-il me citer le nom d'un groupe qui chante en Breton, en Français et en Suomi ?" Loïc Le Glougennec lève le doigt, fébrilement : "Moi, m'sieur, moi... les EV, m'sieur." Les quatre de Nantes en sont déjà à plus de quinze ans de carrière quand sort ce live, leur premier, en 1998. Seul rayon de soleil dans le revival breton de la moitié des 90's, ce paysage d'insupportable vomi musical généré alors par Manau, les EV (dont le nom est la contraction de deux mots armoricains siginifiant Plus de Bruit) profitent un peu de la vague pour irradier hors des frontières de l'ouest français non moins sauvage. L'anecdote vaut son pesant d'huîtres: ça se passe en 98, à Ixelles. Avec des potes, on regarde Event TV (ah la la) et blam, les EV y interprètent un morceau (Ni A Sell Ouzh An Heol) puis annoncent qu'ils seront le lendemain au Forum de la FNAC. On craque, on y va, le mini-set de la FNAC est explosif, on achète le CD, on se le fait dédicacer. Gweltaz, Jari, Fakir et Tof annoncent alors qu'ils ont un gig le soir même au Chip de l'Espace (les Bruxellois des 90's comprendront), on y va, y'a pas un chat dans la salle (et à peine 20 personnes) et ça reste l'un des concerts les plus brutalement débridés que j'ai vu de ma vie. Parce qu'ici, non seulement la démarche est vécue, authentique, le Breton et le Finlandais ne sont pas des gimmicks mais de véritables facettes de leurs vies et les guitares électriques ne prennent jamais le dessus sur l'accordéon, la bombarde, le bignou et vice-versa. Depuis Mar Plij, nos héros ont connu bien d'autres aventures mais ce live reste le seul de leur discographie et, a fortiori, constitue une belle brochette de leurs morceaux les plus efficaces jusque là. Ne se trouve pas si facilement en magasin, donc achetez-le à la seconde où vous le voyez, merci.

Écrit par Pierre et petit pain dans Pankeltia | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook | |