19/05/2014

369. "METAL MACHINE MUSIC" Lou Reed

metalmachinemusic.jpgNous avons foulé les trottoirs de la grosse pomme, pour la première fois; cette grosse pomme qui assomme, avec ses bandelettes de ciel qui s'aperçoivent entre les sommets des pics urbains, la fourmi est humaine dans cet enchevêtrement, son repos est dans la verdure centrale ou sur la ligne haute, réhabilitée... Si la ville ne dort jamais, forcément, ses habitants peuvent parfois se parer d'atours morts-vivants, au détour de la 42ème rue... Les temps sont carrés mais la nuit ne tombe pas, de cinq à sept et 24 sur 24, la lumière éclabousse, les néons vomissent leurs réclames, le magasin le plus paresseux ne fermera ses portes qu'au jour suivant... Ca tape du pied, ça frappe des mains, claquettes et hauts de forme devant les box offices... Le tapis volant aguiche les caméras, c'est la première, le gratin sera là pour en faire tout un fromage... Les mots du prophète sont écrits sur les murs du métro et les sons de Gotham ne laissent aucune place au silence... Mais la verticalité... Tant qu'à être touristes, prenons la nécessaire hauteur; du 86e étage, le panorama n'est pas exceptionnel, il coupe le souffle, purement... A l'est, le New Jersey aligne son rivage industriel et l'on comprend pourquoi on a mis les pieds dans la plus grande mégalopole de l'Ouest... Au nord, on distingue la verdure du park, les chromes du Chrysler se laissent lècher par le soleil... Au sud, c'est la carte postale immanquable, les éperons de verre et d'acier du district financier qui viennent érafler les chevilles des nuages, les jumelles n'ont même plus de fantômes à défendre, une nouvelle tour se dresse, frondeuse... Nous verrons, dans la lanterne magique, toute la paranoïa tressaillir comme une génisse à l'abattoir... Dans la nuit, un gamin de onze ans a franchi les sécurités et est monté au sommet du WTC One, alors que l'immeuble n'est pas encore ouvert au public... Mais la boîte à images crache tant d'horreurs : tous les médicaments miracles pour des maladies qui n'existent pas chez nous entraînent des effets secondaires délétères; nous devons saisir tous les avocats de tous les états si nous avons vécu un jour à moins de cent mètres d'une plaque d'amiante ou si nous avons fumé des cigarettes après avoir vu une publicité pour le tabac; pire, nous refusons tous de sortir de chez nous et de mener une vie normale si nous n'avons pas des implants capillaires sur la tête et des bagues en porcelaine sur les dents... A l'ouest, les Reines abritent leur aéroport puis, plus bas, Brooklyn se débrooklynise... Sur Park Slope, les arbres longent les trottoirs, les maisons sont en briques, la vie est presque réaliste... Mais nous parviendrons à nous glisser à l'arrière du décor, au bout de la 9e rue, sur Smith street, l'aérien de la ligne G surplombe le viaduc routier qui enjambe un quelconque canal aux rives chargées de casses métalliques... Sous le viaduc, le passage piétonnier longe un grillage fatigué... Nous y avons vu une chaussure attachée par les lacets... Plus loin, l'ombre d'un gamin noir qui rentre au crochet rouge à cloche-pied... Le subway est un léviathan polyglotte -le fatra sé on pwoblèm- à double vitesse, il avale la foule sans appétit et la recrache de loin en loin, machouillée... Son ventre de fer blanc abrite aussi bien des danseurs urbains aux acrobaties époustouflantes que des rebuts paysans à l'halitose inévitable, la mère aux cheveux en palmier, les enfants aux bouches édentées, les anti-bimbos en joggings roses élimés... En sortant des illusions touristiques de Little Italy, après s'être dépêtrés des restaurateurs chinois qui tentent d'écouler, en invectives mandarines, des sacs à main contrefaits, nous avons croisé une famille Amish... La serveuse de chez Bill's Bar and Burger est francophile, toute l'île de l'homme-chapeau-bronzage est francophile, l'enseigne d'un restaurant nous fait sourire, c'est le "Petit Poulet"; notre petit poulet nous manque mais nous savons que là, il nage au milieu des mantas et des requins, tout va bien... J'ai trempé ma viande dans du gravy au Jack Daniel's et les frites se cachent sous le chili con carne et le fromage fondu... Nous mangerons aussi des crèpes au lard dans du sirop, des beignets troués, des cafés à emporter, en gobelets surdimensionnés, sirotés dans le matin frais, entre Riverside et Broadway... Les amoureux d'art deco se tapent des mini-orgasmes à chaque coin d'avenue... Le lobby marbre et métal de l'ESB est sensationnel... James Eckhouse nous a souri... Les frontons du Rockefeller assènent leurs slogans modernistes, Zeus en pierre aux éclairs forgés nous annonce que "la science et la raison seront la mesure de notre époque", Atlas en bronze porte un globe évidé, un dragon en briques lego surgit du plafond de la boutique; et ces gens-là nous parlent du passé, eux aussi étaient persuadés que la crise, la vraie, le krach ultime n'arriverait que plus tard, c'est-à-dire jamais et, pourtant, eux aussi se sont défenestrés, ruinés... Plus bas, à l'extrémité du sentier large, là où la verticalité est la plus omineuse, le taureau n'arbore-t-il pas quelques gouttelettes de sang séché ?... Nous mangerons le picnic acheté chez Walgreen's dans un recoin tranquille de la High Line... Réhabilitée, on l'a dit, c'est un endroit auquel les touristes se doivent d'accorder un peu de temps, sur ce caillebottis par-dessus les rails rouillés... Parce que finalement, et hormis l'immanquable panorama, ici, les meilleures choses sont gratuites... Même si rien ne vaut son prix, de taxes cachées en pourboires à 18%... A 15 heures 30, le vendredi, la file est aussi longue sur les deux trottoirs; d'un côté, on s'aligne pour se faire servir par les gars halal, de l'autre, on attend la gratuité du musée... Au fond de la salle, un rien à l'écart de la foule du Moma, la ballerine incarne les notes que le violoniste vient piocher sur la portée peinte à même la grande toile; et juste à côté d'eux, comme pour rappeler que la création contemporaine reste inaccessible aux esprits les plus serrés, les deux artistes remplacent la laitue pressée par un câble à un bloc de granit... La foule, donc, est souvent bovine, quand la visite d'un musée aussi riche se transforme en diaporama au pas de course... Au Louvre, vous les voyez se monter dessus pour apercevoir le timbre-poste de La Joconde alors qu'à l'arrière de cette cimaise, le même Léonard s'étale sur des mètres carrés de Dernière Cène; imaginez-les donc, ici, se donner du coude dans les côtes pour faire semblant de se pamoiser devant la Nuit étoilée de Van Gogh alors que tout autour, sur les murs de cette salle, se donnent à voir une litanie de chefs-d'oeuvre, du Parc de Klimt à La Bohémienne Endormie de Rousseau en passant par les paysages de Honfleur, Gravelines et Pont-en-Bessin de Seurat... Chaleur de la salle, crétinerie de la foule, surprise de retrouver le pointilliste de mon enfance, j'ai vécu là le premier syndrome de Stendhal de ma vie... Au-delà de Nolita, sur East Houston st., nous avons osé franchir le seuil du marchand de salamis... Si Grizabella chante la mémoire, il ne s'agit pas ici du même Cats; le ballet  incessant des bouffeurs de pastrami donne le tournis mais aussi un rictus qui oscille sans cesse entre l'étonnement apeuré et le sourire moqueur... Nous nous sommes assis sous les photos de vedettes variées, quand vint notre tour, enfin; la viande marinée, avec tous ses secrets de fabrication yiddish, fond dans la bouche pas dans la main, personne, par contre, ne sait ce que cache la pâte collante du knish... Et toujours cette verticalité... Maya Hayuk a barbouillé un mur entier, les hipsters se prennent en photo... Dans le village, les lois de la physique volent en l'air; la ville s'organisait orthogonalement, dans cette progression mathématique qui empêche les piétons les plus distraits de jamais perdre leur chemin mais là, soudain, les rues ont des noms, elle tortuent et s'entrecoupent dans des angles aigus... Les galeries d'art s'étalent dans les lofts reconvertis des hangars où s'échinaient les emballeurs de viande; nous ne pouvions pas le savoir alors mais l'esprit fictionnel de Marnie Michaels flotte par-là... Les taxis sont jaunes, les camions de pompiers sont chromés, les bus scolaires sont boursouflés, le semi-remorque est tellement long que même totalement adossé au quai de déchargement, à l'intérieur du hangar, son tracteur dépasse sur la moitié de la rue et interromp toute la circulation... Klaxons, sirènes, crissement de pneus, freins hydrauliques, gyrophares, lointains grondements aéronautiques... Le soleil ne manque pas en cette fin mars, il y a un Flamand qui vend des gaufres dans sa petite cahute au pied du city hall; il tourne le dos au pont pris d'assaut par les touristes, sur cette promenade en planches qui surplombe le flux constant de la circulation automobile... Ca tape dur et nous tombons la veste, tout en gardant, là-bas, un oeil rivé sur Battery... Nous ferons demi-tour sous les câbles de 1883, Max, Caroline et Williamsburg attendront; à 17 heures 30, nous monterons sur le ferry, en direction de l'autre île... Les cinq boroughs battent chacun à leur vitesse, Staten Island n'est pas le plus trépidant mais depuis le pont du bateau, nous l'avons vu : Liberty n'a pas de culotte sous sa jupe au bronze aussi lourd à porter que le rêve qu'elle est censée défendre... C'est poser le pied à terre pour aussitôt reprendre la mer mais au final un seul borough n'aura pas enregistré notre tachycardie sur son ECG... Nous ne serons pas allés plus au nord que cette 103e où se tapit notre hôtel... De la petite chambre au septième étage, on entend les vapeurs du réseau aquatique, les sirènes des véhicules d'urgence, le boum-boum constant de la ville que tous les t-shirts coeurent... Monsieur Douglass a construit des HLM en briques rouges... Le yaourt glacé se vend au poids... La pollution lumineuse éteint la voie lactée mais le hall de Grand Central est si haut que des constellations brillent dans son plafond... Un container accueille les scories métalliques de travaux en cours; le tintamarre amène le promeneur de chiens sur les rives de l'infarctus... Les marchands de souvenirs étalent leurs petites lunettes rondes devant le Dakota... Les animaux figés rendent foi dans la taxidermie même si certains dioramas fleurent cette étrange nostalgie d'une époque qui n'a jamais totalement existé... Ils sont bien vivants, par contre, les canards du Reservoir, qui regardent les joggeurs tourner en rond, tous dans le même sens... Plus loin, derrière un rocher affleurant, par-dessus le tunnel où Jodie s'est mis les nerfs à vif, en bordure d'une tranchée autoroutière, les écureuils gris se poilent, quel que soit le jour de la semaine, ils envoient des bras d'honneur à Pancol... Sur le trottoir du museum, en guise d'au-revoir aux sciences naturelles, en promesse de revenir à cette bestiole que nous avons à peine eu le temps de gratouiller, nous mastiquerons un hot-dog suspect... Une heure souterraine nous attend, JFK est au bout... Les divertissements embarqués de Delta permettront d'apaiser cet inattendu déchirement (on reparlera des joies et déboires de l'in-flight entertainment lors d'une prochaine rubrique)... Dans notre lopin belge, à peine plus peuplé que la Nouvelle-Amsterdam, la grande ville reste accessible, Lou Reed pensait entuber sa maison de disques, en 1975, en livrant un double album de feedback chaotique... Il prétendra, jusqu'à sa mort, l'année dernière, avoir maîtrisé les intentions artistiques floues et le modus operandi discutable de ce Metal Machine Music... Par sa volonté partielle, néanmoins, il a posé le premier jalon du rock bruitiste, de toute la mouvance noise... Mais, surtout, sans nécessairement le savoir, il venait de figer la bande-son de sa ville... Ce New-York qui frappe les sens, alourdit l'estomac, oppresse la respiration, envahit le champ de vision, arrache l'oreille, hypnotise et émerveille.

15/11/2013

354. "BAT OUT OF HELL" Meatloaf

Bat_out_of_Hell[1].jpgUn jour, quand j'avais les cheveux (très) longs, j'avais été invité à un nouvel-an déguisé (que ça ne vous donne pas de fausses idées, je déteste ça; fêter le nouvel-an, c'est s'abaisser à une insupportable nomenclature héritée des Romains, qui nous rappelle chaque jour que la Révolution n'a pas réussi à imposer son calendrier citoyen; et se déguiser hors Carnaval et Soirées transformistes, c'est tout simplement pathétique) et, pris au dépourvu, j'ai gardé mon jean's, j'ai retrouvé un vieux t-shirt ignoble acheté sur un quelconque marché bruxellois par une tante dont je tairai le prénom (quand elle était petite, elle est allée à la mer, au cirque, à la ferme, en voyage, à la foire; si vous voyez c'que j'veux dire) sur lequel on trouvait, me semble-t-il, l'assemblage maladroit d'un aigle et d'une Harley-Davidson (de la plage); je me suis noué un foulard rouge autour du poignet, j'ai glissé un oreiller sous mon t-shirt pour me faire une grosse brioche et, blam, j'étais déguisé en Meatloaf... Puis finalement, je n'ai jamais trouvé de foulard rouge à me nouer autour du poignet alors je ne me suis pas déguisé, de toute manière, je l'ai dit, je déteste ça... A l'inverse, et pour des raisons que j'ignorerai toujours, je suis, comme au moins 43 millions autres acheteurs de disque (voire 42 999 998 autres acheteurs du disque car, chose rare, je possède deux exemplaires de ce CD, l'un acheté en seconde main à Bruxelles, au milieu des années 90, une version ancienne, assez amusante aujourd'hui car son livret contient en son centre un mini catalogue des sorties Nice Price du catalogue CBS, si vous vous souvenez de ces CDs moins chers avec un gros point d'exclamation jaunes collé sur le boîtier; et je l'ai racheté il y a peu pour quignon, dans une version low cost en pochette carton, en binôme avec l'album Dead Ringer, évidemment beaucoup moins bon du même Meatloaf mais dont la plage titulaire, en duo avec Cher reste un bon moment de portnawak et j'imagine d'ailleurs sans mal les docteurs Moreau de fond de classe, assis contre le radiateur, glousser comme des dindons anthropomorphes en essayant d'imaginer la progéniture mutante de ce couple bestial) je suis, donc, et toujours après cette parenthèse à rallonge, un fan idiobasique de cette chauve-souris issue des enfers... Cela dit, j'aime beaucoup plus les hérissons volants que les grosses motos chromées (d'ailleurs, que je sache, Pairi Daiza, pandi panda, n'a pas de Silver Phantoms dans ses enclos alors que l'on peut assister, dans le silence et le recueillement de la crypte, aux ébats et agapes des pipistrelles et autres renards ailés)... Plongeons-nous donc sans serre-nez dans cet incroyable disque, aussi bouffi mais aussi mystérieusement charmeur que son interprète principal, ce Michael Lee Aday, né sous le soleil implaca-a-able du pays du dollar, du pétr-o-ole,  dont la corpulence à mille lieues des standards du vedettariat hollywoodien lui vaudra cet indécrottable surnom de scène de Meatloaf (littéralement, Pain de Viande; un mets que je ne goûte guère, sauf, rarement, en tranches froides avec sauce et salade dans mes tartines s'il n'y avait plus de boulettes rôties dans les bacs de boucherie self-service du Delhaize; voilà, ce blog a déjà atteint son quota de révélations impudiques à propos de mon alimentation)... Hésitant toute sa carrière entre le chant et le jeu, Meatloaf va forcément vite tomber dans le milieu de la comédie musicale... Un passage remarquablement remarqué dans le Rocky Horror Show et sa déclinaison filmique (il y incarne, en insistant sur "carne", Eddie, le motard loubard -un archétype qui lui colle au cuir clouté- victime du dévolu et des expériences du Docteur Frank N. Furter) lui ouvrira tout un tas de portes, il rencontrera aussi un new-yorkais judéïque (si, ici, je commente "un de plus", malgré les pelletées de Woody Allen, Mel Brooks, Larry David, Larry King, Barbra Streisand et autres Tony Curtis, je serai appelé à la barre pour antisémitisme ou bien ?), le cidevant Jim Steinman... Celui-ci veut écrire des chansons et, nourri au revival des années 50 (monday, tuesday, happy days) de sa propre jeunesse autant qu'à sa propension aux délusions symphoniques, va se diriger vers ce genre... De son projet avorté Neverland (un truc avec du Peter Pan et de la science-fiction dedans), il gardera jalousement la certitude d'avoir écrit et composé trois plages exceptionnelles... De ces trois morceaux, il extrapolera un cycle musical de sept chansons qui donneront, vous l'avez compris, notre album du jour... Disque de records à plus d'un titre, Bat out of Hell va pourtant traîner, comme certains synopsis sur la côte ouest (dont les palaces, forcément, puisque nous étions à Dallas quelques lignes plus tôt, n'abritent que mensonges et passions), de nombreux, très nombreux mois, dans les coulisses des maisons de disques qui, clairement, ne savent pas quoi faire de cet objet à la fois fascinant et pas mal encombrant... Enregistré en 1975, le disque ne sortira sur le label indépendant tout juste fondé Cleveland records (toute une autre histoire centrée sur la personnalité très polka du serbo-américain Steve Popovich) qu'à l'automne 1977, en plein double contexte pas évident d'un typhon disco toujours rageur et d'un tsunami punk qui vient seulement de ravager ses premières digues... Et pourtant, on l'a dit, le succès sera rapidement au rendez-vous (et se maintiendra à travers les générations, le disque est devenu quatorze fois disque de platine en 2001), cinq des sept titres seront édités en singles 45 tours... Par une analyse rapide, peut-être une preuve par l'absurde, on peut imaginer à la fois pourquoi les grandes maisons de disques s'y sont cassés les dents et pourquoi le grand public y a trouvé son bonheur : Bat out of Hell est inclassable, trop sombre et alambiqué pour n'être que du glam, trop viscéral et rectiligne pour n'être que du prog, trop dansant et libidineux pour n'être que du hard, le style développé par Steinman, exponentialisé par Meatloaf, se situe quelque part à l'intérieur d'un cabaret boursouflé, où la prohibition concernerait les inhibitions et non la bibine, où les pianos majestueux et leurs saxophones courtisans tentent de mater des guitares retournées à l'état sauvage et des batteries en plein rut, le tout sous le regard lubrique de choristes qui sont, in fine, les seules à assumer leur évidente inspiration : tous les arrangements vocaux, dégoulinant de wapadoowap et de houuwoouhoou, proviennent en droite ligne de ces années cinquante qui, d'autant plus, percolent à travers les paroles... Car les textes se répercutent sur les labiales, les occlusives, les léche-babines d'un Meatloaf qui, plus que l'univers musical bigbangué ici, va justifier l'étiquette qui sera finalement apposé à l'objet : "Bat out of Hell", nous affirme le consensus, c'est de l'opera-rock, du symphonic rock, il y a, en tout cas, quelque chose de wagnérien dans ce déferlement... Car, de toute manière, dans baroque, il y a rock (c'est pas Armande Altaï qui va me contredire) et il est évident qu'on touche avec ce disque au pa-rock-xysme du rock-oco... Et pourtant, c'est bien cette grandiloquence capable de tourner au grand-guignol qui plaît ici... Transposez-les dans une dimension alternative muppet et l'on imagine bien Jim Steinman en Docteur Bunsen qui tortionne, de bonne foi, son Beaker de Meatloaf... La symbiose est totale, les suspicions de manoeuvres ferroviaires/maritimes vers l'arrière ont longtemps collé au cuir, au jean's, aux jabots de soie, aux chevalières de bronze de ce pseudo-couple auto-ravalé... Jimmy écrit et compose, il est agoraphobe, ses chansons sont plus grandes que lui; Michael le pain de viande interprète le tout avec une démesure herculéenne, il tranche les têtes de l'hydre d'un vibrato trop soupesé, il nettoie la crasse des écuries d'une cascade lyrique intarissable, il vous fait une compote moussue de ces pommes d'or qu'il a cueillies d'un cri achevé dans le soupir... Il ne fait aucun doute, l'Histoire est passée par là, que Meatloaf n'aurait eu qu'un succès moyen sans le chaudron débordant qu'était l'inspiration de Steinman; et que les chansons de Jim seraient restées dans leurs tiroirs à partitions sans la présence moite, le charisme femme-fontaine de ce chanteur hors-normes... Meatloaf n'a jamais été beau (et il était encore pire à regarder, dans ces relativement jeunes années-là) mais il prouvait, encore plus qu'Alice Sapritch à quatre pattes dans son four sale, que le charme n'a jamais été une question d'esthétique... D'ailleurs, il faudra une autre artiste en totale démesure, cette Galloise semi-naine avec sa voix cassée par une opération des amygdales loupée dans l'enfance, pour que d'autres chansons de Steinman n'atteignent le haut des classements... Mais retour au récit, le narrateur entame son voyage à l'envers, débutant d'emblée par le climax de l'histoire : il roule comme un possédé sur sa Harley, il arrache l'asphalte, il veut retrouver sa poulette, qui est "la seule chose dans ce monde à être pure et bonne et juste", tout en lui annonçant qu'au petit matin, il s'enfuira comme cette chauve-souris issue de l'enfer... Sauf que, sauf que cette chauve-souris, c'est son coeur à lui... Qui tape de travers dans sa poitrine, tandis qu'il agonise, tas de chair broyé à côté de la carcasse métallique, juste après avoir loupé un soudain virage... Liberté est alors laissée à l'auditeur d'imaginer que le reste du disque consiste en cette microseconde qui s'éternise juste avant de passer de l'autre côté, aux portes du premier cercle de Dante, le narrateur abandonne tout espoir et dresse le nécessaire bilan... Les chaudes nuits d'été, avec cette intro parlée qui résume bien l'esprit du disque (c'est à la fois pompant, poilant et passionnant), frissonnent encore des premiers émois de ces jeunes amants, même si l'on devine déjà l'ironie prédatrice du héros : "Et alors tu m'as ôté les mots de la bouche / Ca devait être pendant que tu m'embrassais / Mais je jure que c'est vrai / J'allais justement te dire que je t'aime"... Sans s'égarer dans la psychanalyse de bazar, on sent déjà que Jim Steinman veut, ici, régler des comptes avec une adolescence difficile, sans filles à embrasser et, forcément, encore moins à éconduire... Première respiration au piano seul, avec quelques cordes, "Heaven can wait", dont le titre se suffit à lui-même, si l'on accepte le drame qui se joue dans la narration globale du disque, prépare aux assauts sonores d'"All revved up with no place to go" où l'on épinglera, à travers le crescendo de la frustration sexuelle du narrateur, cette phrase tellement 1977, "Chaque samedi soir, je sens la fièvre qui monte" (ah, mince, ça tape des frères Gibb en bas de leur piédestal, ça)... Puis le drame se noue, la tension se couperait au cran d'arrêt, il est obligé de lui avouer, tandis qu'elle pleure toute la nuit : "Je te veux, j'ai besoin de toi / Mais en aucune manière je ne pourrai t'aimer / Mais ne sois pas triste / Deux sur trois, c'est déjà pas si mal"... Et l'on doute de plus en plus d'avoir envie de se retrouver projeté dans l'esprit de Steinman qui apparaît de plus en plus mégalomane et misogyne mais on n'a pas le temps de gamberger car nous voilà valdingué dans le moment le plus music-hall de la plaque, avec ce "Paradise by the dashboard light" construit en trois actes sur base d'un dialogue entre Meatloaf et Ellen Foley, le garçon et la fille vont passer à l'acte, dans la voiture... Surtout, on obtient ici les clés du drame ordinaire qui se joue : "Nous avions à peine dix-sept ans / Et plus beaucoup de vêtements"... Elle se donne à lui, elle veut des promesses d'infini (ou, au moins, du "pour la vie"), il voudrait continuer son quotidien de chien fou (à nouveau, Steinman doit surcompenser sa propre adolescence miteuse), il partira comme une balle, au petit matin, sur sa moto, avec les dégâts que l'on connaît depuis la plage d'ouverture... Il reste à écouter le garçon se lamenter, dans "For crying out loud", la dernière, longue et languissante chanson, portée par trois pianos; il est trop tard pour ce refrain mais il le crachera quand même, avec ses dernières gouttes de sang mêlé à l'essence de la bécane et au pire pathos post-adolescent : "Bon dieu, misère, tu sais que je t'aime"... Ouais, ben, fallait s'en rendre compte plus tôt, que moi j'dis, parce que là, c'est un chouïa trop tard... Que "Bat out of Hell" serve donc de leçon à tous les adolescents prompts à la promesse pour accéder à l'intérieur des petites culottes, vous ne l'emporterez pas au paradis, vous allez finir broyés dans la feraille, voilà la vérité... Bien, sur cette belle moralité bien troussée, il suffira d'aligner les noms des musiciens invités à plaquer leurs accords sur cette affaire pour conclure qu'au-delà des goûts et des couleurs (et je conçois sans mal que la grandiosité pompière de l'opération puisse irriter), on a affaire ici à un grand disque : Todd Rungren (qui produit l'ensemble et joue de la pétaradante guitare), Roy Bittan (meilleur pianiste du rock si Benmont Tench n'existait pas), Max Weinberg (aussi du E Street Band, à la batterie, évidemment), Edgar Winter (au saxophone albinos)... Il paraît que certains matins, sur la route de corniche de la côte californienne, on peut encore entendre le vroum vroum de la Silver Phantom, le crépitement des flammes, le boum boum de ce coeur qui s'est extirpé de la poitrine du jeune homme crevé... comme une chauve-souris issuuuue de l'enfeeeeeerrr !!!!

21/10/2013

351. "HER GREATEST HITS (Songs of long ago)" Carole King

Cette chronique doit nécessairement débuter par deux précautions importantes: premièrement, ce texte, rédigé il y a plusieurs semaines, n'entend nullement offrir de commentaires sur le récent accident d'avion de Gelbressée. Si les propos aéronautiques tenus dans les lignes qui suivent devaient blesser ou choquer certains lecteurs, qu'ils sachent que ce n'est nullement l'intention du rédacteur de ce blog mais simplement une vilaine coïncidence, dûe au délai entre l'écriture et la publication des chroniques d'"A chaque jour suffit son CD". Deuxièmement, ledit rédacteur de ce blog (c'est moi) vient d'entamer un nécessaire travail d'introspection et de consultation psychologique. Les tenants et aboutissants de l'affaire importent peu sur ce blog. Sans être trop impudique, j'ai un côté sombre dont j'ai pris conscience, qui m'a coûté le bonheur de ma cellule familiale et que j'ai grand besoin de pouvoir nommer, circonscrire et éliminer. La mise en ligne des futures chroniques de ce blog risque donc d'être chahutée dans les semaines (ou mois, on verra) qui viennent. Merci de votre fidélité, place à la musique. 

carole king greatest hits.jpgC'est l'histoire d'une reine dont le patronyme était roi (en vérité, son vrai nom c'est Klein mais n'ergotons pas, quand on est une vedette, seul le pseudonyme compte) et que nous allons plutôt appeler Carole... Des gens ont même réalisé le montage financier nécessaire à la production d'un film, "Grace of my heart", qui sans être totalement un biopic fidèle s'inspire de sa vie et romance sa carrière dans les grandes lignes... Je n'ai pas vu ce film et il y a deux bonnes raisons à cela: premièrement, je n'aime pas les biopics; deuxièmement, mon premièrement se suffit à lui-même... Mais survolons donc, plutôt en Beechcraft Bonanza qu'en Antonov 225 Mriya (pourquoi ? parce que c'est déjà la rentrée des classes bien entamée, vous avez cinq minutes pour me trouver trois arguments pertinents liés à la nature des aérodynes cités dans cette phrase; deux de ces arguments auront un rapport direct avec le sujet de cette chronique), le parcours exemplaire de madame King... Que je déciderais de commencer par des chiffres que vous diriez "d'accord, commençons par des chiffres" que je répondrais "merci, mes chéris, vous êtes bien conciliants aujourd'hui"... Or donc, finalement peu reconnue dans le grand public, vaguement programmée sur les stations de radio, toujours les mêmes, qui se nourrissent de nostalgie classique, Carole est une recordwoman hors-paire (si je place ici une remarque idiote sur son tour de poitrine, je risque d'avoir un troupeau de Femen devant ma porte en rentrant ce soir, alors je m'abstiendrai) de la chanson populaire américaine et, forcément, mondiale... En tant que compositrice (travaillant alors en couple, aussi à la ville, avec le parolier Gerry Goffin), Carole engrange son premier numéro 1 dans les charts en 1960, alors qu'elle est à peine âgée de 18 ans, avec "Will you love me tomorrow" interprété par les Shirelles... Aujourd'hui entrée dans la septantaine (preuve de plus que les Français ont tort de s'obstiner dans leurs multiples de vingt hérités des Gaulois, que je sache on ne dit pas "entrée dans la soixante-dixaine"), elle est l'artiste à avoir classé le plus de chansons dans le Billboard Hot 100 (top 100 américain des singles) avec 118 morceaux écrits ou coécrits par elle... On reprend son souffle, on tire les coudes vers l'arrière, on étend le cou et on hurle: "118 morceaux classés dans le top 100"... Vraisemblablement, elle détient le même record, mais les chiffres ne sont pas disponibles, pour le classement britannique... Au-delà, et l'on entre alors dans sa carrière solo, avec son physique à elle et sa voix, tous deux mis en avant, son deuxième album, "Tapestry", sorti en 1971, restera dans les charts US pendant plus de six ans et occupera le sommet des ventes pendant 15 semaines; un record qui ne flanchera que plus de vingt plus tard, détrôné par la bande-son du "The Bodyguard" (je dis ça comme je dirais rien mais Carole n'est pas morte émiacée, plus capable de chanter, d'une overdose sur le sol de sa salle de bains; Carole n'est pas morte du tout)... Autant dire que lorsqu'elle sort enfin ses premiers greatest hits en 1978, Madame King a du matériel à faire valoir; les douze morceaux de ce disque puisent donc dans ses albums solos, tous sortis dans le courant de cette décennie 70's... Loin des étiquettes et des petites boîtes où ranger les artistes populaires, Carole King avait alors développé un corpus cohérent, elle, la petite judéo-new yorkaise qui chanterait presque comme une diva noire, à la voix certes plus fragile qu'une Aretha, par exemple... Pianiste de haut niveau, Carole peut parfois surprendre l'auditeur actuel par l'absence totale de cordes grattées dans ses compositions... Mais la cohérence de l'ensemble, avec la récurrence assumée d'un saxophone, offre ces ambiances jamais désagréables de boîte à musique en fin de soirée, quand le café et le whisky se téléscopent... Il faut l'admettre, à certains moments (sur "Only love is real" ou "Sweet seasons", par exemple) on titube sur la corde raide entre la délicatesse d'un jazz smooth du meilleur tonneau et la charge mélodique d'une publicité Campari revisitée par l'orchestre du Pacific Princess... Mais Carole mérite à tout jamais d'engranger le bénéfice du doute, ne serait-ce que par son CV à rallonge, qu'elle garde enroulé, et qui traîne de plusieurs mètres à ses pieds lorsqu'elle le déploie, à la manière d'un contrat d'Otis B. Driftwood qui, cigare au bec, passe en revue toutes les clauses habituelles de ce type de documents (tant qu'on est à évoquer des Juifs du showbiz de la Grosse Pomme)... Succès le plus probant de cette envolée solo, "I feel the earth move" garde intacte, quarante ans plus tard, sa capacité à remuer le pied, à claquer du doigt, avec son irrésistible intro pianotée "papapam papapam papapapa popam" (je sais, je fais super bien les onomatopées de piano, et avec zéro année de solfège, s'il vous plaît)... "It's too late", beaucoup plus mélancolique, heureusement pas néphrétique, déjà qu'ça nous a enterré des moustachus au pieds des arbres heptagonaux (faut vraiment que j'arrête de laisser mon subconscient me dicter mes mots sur ce blog; cela dit, tout ça a aussi du sens mais ça n'arrangera rien à ma mauvaise réputation), est aussi l'un des gros tubes de Carole (qui a dit un gros tube, un petit tube, c'est l'heure de l'apéritube ? ça va se payer, ce genre d'interférence pendant le cours, faisez gaffe à vos moyennes, c'est pas parce qu'on est pas encore à la Toussaint que je peux pas skèter dins l'lard, si je veux)... J'aurai un seul très gros reproche (un gros reproche, un ptit reproche, c'est l'heure de l'apéreproche; punaise, vous devenez ridicules, on croirait que mon blog est pris en otage dans la caboche de Wade Wilson; et hop, une référence geek de plus au passage), le transfert sur CD, sur le label pourtant respectable CBS/Epic, de ce disque est un travail de total sagouin... En vérité, on imagine bien que c'est une machine mal réglée qui s'est occupée de la digitalisation de ces sons car le résultat est sous-mixé, complétement plat et étouffé, on croirait presque écouter du Mono sur un magnétophone aux piles fatiguées, au fond d'une cave remplie de jeunes filles asiatiques qui cousent des t-shirts le matin et roulent des nems le soir... C'est pas compliqué, quand j'ai tapé ce compact dans l'auto-radio, sur la route en prévision de cette chronique, j'ai dû pousser le volume sur 32 et j'avais encore l'impression que Carole et son piano jouait sur le tableau de bord, devant moi, en s'époumonant pour se faire repérer après être passés dans le rayon de la machine de Wayne Szalinski (j'ai perdu le fil mais c'est assurémment la nénième référence geek totalement dispensable de cette chronique, je ne m'améliore pas)... Si un être humain est responsable de cette masterisation dégueulasse, j'espère grandement, tout pacifiste que moi être, qu'on l'a donné à bouffer aux wendigos dans la forêt de la colline qui surplombe Haven, Maine... Bref, un bon album de plus grands succès, un CD au traitement infâme, une immense artiste qui mérite encore plus de reconnaissance que ce qu'elle n'a déjà, une chronique de plus en moins à écrire.

Alors, pour ceux d'entre vous qui se seraient pliés à l'exercice proposé en début de cette nouvelle divagation, voici quelques pistes de réflexion possibles. Tout d'abord, il est évident que le Beechcraft Bonanza est des milliers de fois plus léger que l'Antonov 225 qui est, tout simplement, le plus lourd avion de la création; Carole King, on ne l'a pas dit mais vous le saviez peut-être, étant une militante environnementale très active, nul doute que de deux maux, elle préférera les hélices du Bonanza plutôt que les six turbines du Mriya; cela dit, on parle de musique et il est impossible de passer sous silence que c'est dans un Bonanza que Buddy Holly, Richie Valens et The Big Bopper ont trouvé la mort le 3 février 1959; enfin, les plus astucieux d'entre vous auraient pu souligner que cette chronique parle de Greatest Hits: Antonov, avec 22000 avions en service, est la marque la plus répandue sur la planète tandis que le Beechcraft Bonanza n'est pas loin d'être l'avion personnel le plus vendu de l'Histoire, avec 17000 exemplaires écoulés depuis 1947. Voilà, vous repartez moins bêtes. 

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04/10/2013

348. "BRINGING IT ALL BACK HOME" Bob Dylan

bringingitallbackhome.jpgJ'ai vérifié mon paquetage, cliqué-claqué les mousquetons à répétition, testé la corde en y accrochant le contre-poids de mes interrogations, j'ai poli à la motivation la plus crasse les crampons de mes chaussures, fait le plein de magnésie (je vivrai pendant trois jours entouré d'un brouillard blanc opaque) et craché dans mes mains; je suis prêt... Et pourtant, même si je connais par coeur le sommet à escalader aujourd'hui, je ne sais toujours pas quelle piste suivre, à quelle face m'accrocher, sur quelle corniche chercher la pause bienvenue... Dans mes toutes jeunes années de varapeur, quand je me délectais des vinyles de papa-maman, il y avait ce greatest hits d'époque qui annonçait avec une rare justesse: "Personne ne chante du Dylan comme Dylan"... Robert Zimmerman a imposé, tout seul, chétif judéo-américain agnostique, débarqué dans la grosse pomme depuis son Minnesota natal (contrairement aux jumeaux Walsh qui, eux, partiront vers l'Ouest pour s'installer au code postal 90210; hé, oh, si je commence directement à raconter n'importe quoi, je peux aussi arrêter tout de suite, si je préfère)... Bob Dylan, donc, qui impose le statut d'auteur-compositeur-interprète dans la musique populaire moderne (et principalement anglo-saxonne, de ce côté-ci de l'Océan, quelqu'un qui chante ses propres chansons, ça ne suprenait plus depuis, au moins, Charles Trenet) et ravive, au passage, la figure ancienne du ménestrel, capable autant de chanter la vie qui passe que les grands enjeux de société, de faire rire et larmoyer que de grincer les dents et cracher la bile... Dylan qui, à son corps défendant mais à son profit évident, se retrouve labélisé leader de cette scène new-yorkaise qui redécouvre, au début des 60's, le patrimoine de la chanson traditionnelle, tout en vouant un certain culte à cette scène culturelle beatnik aux relents toujours sulfureux... En 1965, même Kerouac est encore vivant, il a le foie abîmé et il n'écrit plus vraiment mais Ti-Jean continue à marquer son époque et frappe, à répétition, l'esprit du jeune Bobby Dylan... 1965, donc, année de sortie de ce cinquième album du troubadour nasillard, album qui frappe, à répétition, l'esprit du jeune votre chroniqueur de ce blog pas mal beat non plus dans son genre... En 1965, Woody Guthrie n'est même pas encore mort; il ne chante plus, ne gratte plus sa guitare, ne traverse plus le pays caché dans les wagons à bestiaux, wagons à bestiaux, wagons à bestiaux (celui qui peut dire pourquoi je viens de taper trois fois de suite "wagon à bestiaux" aura toute mon admiration d'avoir prouvé qu'il était, lui aussi, un beatnik accompli); Woody est terrassé par la malédiction familiale, cette chorée de Huntington dégénérative qui finira de lui bouffer toutes les terminaisons nerveuses... Un Guthrie cependant, qui aura particulièrement frappé à répétition la caboche de Zimmerman puisque, faut-il le rappeler, je l'ai déjà dit, c'est dans sa chambre sur le campus que le jeune Robert Z s'éloigne des wambambalooba de Little Richard après avoir découvert les disques de Guthrie et deviendra Bob D, chantre de sa génération... Mais c'est aussi pour cela que le scandale éclate... Car la critique, le public, passablemment intégriste, voulait ce Dylan décharné, vêtements douteux, penché sur son harmonica, porté autour du cou, les doigts crispés sur sa six-cordes... Et quand "Bringing it all back home" démarre, l'auditeur se prend dans l'oreille les deux minutes vingt de la plage d'ouverture; guitare électrique et batterie qui sous-tendent ce "Subterranean Homesick Blues" dont il y a beaucoup à dire... Donc, tout d'abord, sacrilège, blasphème, le passage de Dylan au coup de jus est vécu comme une véritable trahison par une bonne part de son public (il sera carrément, en cette même année 1965, hué par de nombreux fans lors de sa prestation électrifiée au Newport Folk festival)... Mais c'est évidemment à l'artiste que l'Histoire donnera raison et ce "Subterranean Homesick Blues", en plus d'un titre qui roule difficilement sur la langue, gardera un vrai impact jusqu'à aujourd'hui... Primo, c'est un rhythm 'n' blues au tempo haletant; secundo, en y déclamant divers aphorismes plus ou moins cryptiques ("Tu n'as pas besoin de Mr. Météo pour savoir d'où souffle le vent", "Fais-toi emprisonner, boude ton procès, rejoins l'armée si tu te loupes", "Vingt ans d'école et tu travailleras dans la pause de jour", "La pompe ne marche pas car les vandales en ont volé le bras"), Dylan y torture le vieil exercice du talking blues et, accélérant sa diction, pourrait quasiment prétendre à la paternité du rap... Le rap inventé par un juif blanc, on aura tout lu sur ce blog, vous dites-vous, mes cochons; et pourtant, écoutez ce morceau et revenez-moi avec vos contre-arguments... Un "Subterranean Homesick Blues" dont je me voudrais aussi de ne pas souligner la référence immédiate à la Légende de Duluoz: second ouvrage dans le cycle, et faisant donc suite à "Sur la route", "The Subterraneans" raconte, à peine voilée, la romance catastrophique entre Kerouac et "Mardou Fox" (Alene Lee), une beatnik africo-américaine (ce n'est pas anodin, on reparlera de la communauté black plus tard sur ce disque); de la prose spontanée du romancier à la logorrhée du chanteur, il y a un évident passage de témoin... Ce "Homesick Blues", aussi, qui par le truchement du documentaire de 1967, "Don't Look Back", offrira l'un des tout premiers (probablement le premier) et l'un des plus célèbres clips musicaux: Dylan, debout, tient un paquet de "cue cards" (cartes sur lesquelles, avant l'invention du téléprompteur, on inscrivait des mots repères ou des phrases pour guider les comédiens, les animateurs télévisés) reprenant certains mots de la chanson; suivant la cadence, sans autre mouvement de sa part, His Bobness laissait tomber la carte du paquet, révélant la suivante et ainsi de suite... Dans cette allée si américaine d'entre-deux buildings, un étrange personnage apparaît à l'arrière-champ. Il n'est pas très grand, pas très mince, pas très glabre, pas très pas myope, emmitouflé dans une peau de mouton: si vous le reconnaissez, une fois de plus, vous êtes un vrai beatnik (et vous savez pourquoi "wagon à bestiaux, wagon à bestiaux, wagon à bestiaux")... Ce morceau d'ouverture, enfin, qui va tellement concentrer le zeitgeist et frapper à répétition les esprits des générations musicales que Columbia records n'hésitera pas, une fois le CD avenu, à rééditer ce "Bringing it all back home" sous le titre "Subterranean Homesick Blues"... Et voilà, je suis forcé de constater que je suis parti pour rédiger la plus gargantuesque chronique de l'histoire de ce petit blog puisque je viens seulement d'évoquer la première chanson d'un album qui en compte onze... Disons que nous ferions une pause, suspendus par nos pitons bien engoncés dans la roche, en écoutant "She belongs to me", petite ballade presque inconséquente (dont on devine qu'elle parle de l'égerie/concurrente/objet de désir et de hargne Joan Baez) qui vient directement offrir une respiration avant le nouveau mur qui se présente à nous... Car, à nouveau sur un (pour l'époque) brutal lit de guitares déchaînées et de batterie swing, le narrateur, qu'on va vite se figurer noir de peau, annonce qu'il ne travaillera plus jamais à la ferme de Maggie... Nous sommes toujours en 1965, l'esclavage est illégal mais la ségrégation ne l'est toujours pas... Et dans les portraits acides de la famille qui gère cette exploitation fermière (imaginez "Ces gens-là" mais en Sudistes américains), on comprend aussi, en filigrane, que c'est tout le système de l'entreprise qui est remis en cause... La ressource humaine se tue à la tâche pour un salaire de misère tout en créant la richesse qui engraisse le frère de Maggie et son double langage, le père de Maggie et ses gros cigares, la mère de Maggie qui ment sur son âge... D'aucuns, rompus aux textes dylaniens et à leurs pelures d'oignons de niveaux de lecture, veulent également voir dans ce réquisitoire, une attaque en règle contre la scène folk acoustique que l'artiste a quitté à la seconde même où il a branché un jack dans un ampli... La fin du dernier couplet, suffisamment universelle, peut éventuellement leur donner raison: "J'essaie de mon mieux d'être moi-même / Mais tout le monde veut que je sois comme eux / Ils disent "chante pendant que tu te fais exploiter" / Et j'en ai juste marre"... Et on revient aux affaires du coeur avec "Love minus zero/No limit", qui par cette poésie particulièrement codée, offre quelques moments de pur sentiment et reste, certainement, avec sa mélodie ciselée, l'une des plus belles chansons d'amour de Dylan, l'une des plus belles chansons d'amour tout court... Si j'étais une fille, que je voudrais qu'on me désire et me comprenne, j'imagine que je m'offrirais à celui qui m'écrirait, parce qu'il le pense: "Mon amoureuse parle comme le silence / Sans idéal ni violence / Elle n'a pas à dire qu'elle est fidèle / Pourtant, elle est vraie, comme le feu, comme la grêle / Les gens s'encombrent de roses / Allongent les promesses à chaque instant / Mon amoureuse rit comme les fleurs / Elle ne se laisse pas acheter par ces présents" ou, plus loin, "Les capes, les épées sont rangées / Ces dames allument les bougies / Dans les cérémonies des chevaliers / Même les pages doivent garder rancoeur / Les statues d'allumettes rougies / S'écroulent, consumées, l'une sur l'autre / Mon amoureuse lance un clin d'oeil, ne se laisse pas froisser le coeur / Elle en sait trop que pour se mettre à les juger" (si vous êtes un rien fan de Dylan, vous aurez remarqué ma tentative d'adaptation du texte, pour un effort de versification en français, c'est un pur cadeau, je suis généreux, la poésie est par contre très égoïste)... L'homme enchaîne ensuite deux nouveaux rhythm'n'blues rapides et souriants ("Outlaw blues", "On the road again") avant d'atteindre un nouveau surplomb qui fait, réellement, de ce disque l'un des plus incroyables sommets de la cordillière du rock... Car on arrive à la fin de la face A, à la dernière plage de cette moitié électrique de disque, au "115e rêve de Bob Dylan"... En ce printemps 1965, les Beatles ne sont pas encore sortis complétement de leur chrysalide, leurs chansons restent gonflées de "shalala" et de "yeahyeahyeah" et ils sont seulement en train de défricher les montages-collages aventureux et précurseurs qui feront la marque de fabrique de leurs albums à venir... Dylan, sans avoir l'air d'y toucher, et probablement sans autre ambition que d'amuser la galerie, fait garder, pour l'enregistrement sur microsillon, la première prise de ce "115th dream", un début de chanson qui, dès le deuxième vers, tourne en eau de boudin, toute l'équipe en studio se farcissant un fou rire, désormais gravé pour la postérité... Inutile de dire que ce genre de "scorie" qui, au passage, dévoile les coulisses et ajoute une bonne dose de méta-communication à l'oeuvre, était particulièrement inédite à l'époque... Passé le clin d'oeil fou-rire, le morceau démarre pour de bon, donnant aussi, dès lors, l'image mentale d'un enregistrement en un seul pan de cette grande fable surréaliste de six minutes à travers laquelle le chanteur, sublimé en marin paumé qui vient de débarquer, dresse le portrait de son Amérique en attente, dans ce milieu des 60's, d'être secouée une bonne fois... La chute de cet exercice qui frôle parfois le sketch de stand-up vaut son pesant de verroteries avec lesquelles acheter l'île de Manhattan à la mauvaise tribu amériendienne: "Mais le truc le plus comique, alors que je quittais la baie / C'est que j'ai vu trois bateaux venir vers moi, prêts à accoster / Alors j'ai demandé son nom au capitaine et s'il venait de France / Il m'a répondu "Christophe Colomb", je lui ai souhaité bien de la chance" (ici aussi, licence poétique accordée au rédacteur de ces lignes, si Dylan est pas content, qu'il vienne me le dire en face)... Et voilà, on se crache bien fort dans les mains avant de se remettre à agripper la roche, on en a fini avec la face A de cet album dont vous n'imaginiez probablement pas l'élan de littérature qu'il allait m'inspirer (mais si vous tenez jusqu'au bout, vous aurez droit à une petite confession inutile)... Place donc au verso de ce vinyle, cassure tout aussi évidente dans les versions digitales de la galette: la face B est acoustique, les conspueurs de Newfolk sont contents, le Zim est à nouveau seul, à nouveau crispé sur sa six-cordes, à nouveau l'harmonica qui dégouline de salive autour du cou... Et là, patâââtt, voilà-t-y pas que Dylan, comme pour contrarier son monde, va nous lâcher un demi-disque acoustique de quatre énôôôrmes machins, qui s'entament par une sombre histoire de joueur de tambourin; allez, hop, une nouvelle explication de texte s'impose... Plus célèbre parmi les plus célèbres chansons de son répertoire, "Mr. Tambourine Man" (qui jouit aussi de la renommée folk-rock de la version, au texte totalement élagué, des Byrds, que l'on entend encore régulièrement aujourd'hui sur Nostalgie; d'ailleurs, je préfère écouter Nostalgie en me disant qu'avec un peu de chance, je vais entendre les Byrds plutôt que d'écouter Classic21 en me disant qu'avec beaucoup de risques, je vais me taper les Eagles mais c'est avant tout une question de philosophie, des verres à moitié vides, à moitié pleins, une discussion sur la création contemporaine avec Magloire ou un caquettement sur le prêt-à-porter avec Vincent McDoom, tous ces trucs, quoi, la relativité de la vie, crotte alors) qui, en cinq minutes et demie, déverse ses images et métaphores les plus enhardies afin de parler, au final, d'un seul sujet... Il n'y a ici pas de possibilité de nier, l'homme ne joue pas vraiment du tambourin, il distribue de merdiques bâtonnets de résine... Si vous avez déjà pollué vos corps avec ce tétrahydrocannabinol de bien mauvais aloi et de pire conseil que ça, il y a un écho qui tinte à l'arrière de votre esprit à lire ceci: "Prends-moi en voyage sur ta nef magique et tourbillonnante / Tous mes sens m'ont été enlevés, et mes mains n'arrivent plus à saisir, et mes orteils trop engourdis pour marcher / J'attends simplement que les talons de mes bottes s'activent pour recommencer à errer / Je promets d'aller n'importe où / Je promets de me plier à ma propre parade, lance ton sort de mon côté, je promets de m'y soumettre", dans le seul couplet sauvegardé par les Oyseaux précités... Ou, dans la dernière strophe de cette incantation majijuanée, qui met de côté la possibilité que le psychotrope évoqué soit plus tutti-frutti (beaucoup de lecteurs de Dylan, obnubilés par le contexte des années 60, veulent y voir le LSD): "Emporte-moi, je disparais dans les ronds de fumée de mon esprit / Jusqu'au brouillard sur les ruines du temps / Au-delà des feuilles gelées / Depuis les arbres hantés et terrifiés jusqu'à la plage venteuse / Loin de la poigne cruelle des regrets insensés"... Arrive alors "Gates of Eden", une nouvelle respiration sociétale, à la mélodie concentrique et chaloupée, qui trahit l'éducation religieuse de Robert Zimmerman... Mais c'est tant mieux car il faut reprendre son souffle, collé à la paroi abrupte, avant de se hisser jusqu'au dernier porte-à-faux... Méconnu dans le foisonnement de son grand oeuvre, le pénultième morceau de ce disque est un parfait tour de force... En sept minutes trente, Dylan distille tout le fond de sa pensée à travers ce "It's alright, Ma (I'm only bleeding)" qui coupe le souffle par sa mélodie fiévreuse et le débit habité de ce Bob dont on oublie trop vite, à cause de sa voix de canard laryngectomisé, qu'il est aussi, tout simplement, un vrai grand capable chanteur... Morceaux choisis, deux des quinze couplets de ce pamphlet aux conclusions indiscutables: "Les mots éteints claquent commes des munitions / Tandis que les dieux humains affinent leur attention / Fabriquent de tout, des jouets-pistolets à friction / Jusqu'aux christs couleur chair à effets phosphorescents / On comprend vite dans ces conditions / Que rien n'est jamais vraiment sacré" et puis, aussi : "De vieilles femmes-juges observent les amoureux / Mettent des limites au sexe et pour eux / Inventent une fausse moralité, les insultent et les flinguent / Alors que si l'argent n'a pas d'odeur, il schlingue / L'obscénité, tout le monde s'en moque / La propagande, tout ça, c'est du toc"... On a les muscles qui tremblent, les jambes qui flageollent, on sourit en regardant la solide corde qui pourrait nous sauver la vie, un dernier effort, on se tire sur le plateau, on peut planter le drapeau... Et le temps de s'acclimater à la pression, la teneur en oxygène, sur ce toit du monde de la chanson mondiale, on a le temps de se dire "C'est tout terminé, bébé triste"... Car, bon sang, c'est pas possible, Dylan rajoute une ultime ballade incontournable à cet album déjà suffisamment patrimonial comme ça... Ce "It's all over now, Baby Blue" est un extrait plus qu'apprécié de son répertoire, une chanson simple et belle qui conclut de manière adéquate ce disque dont je ne comprends toujours pas, après quasiment vingt ans d'écoute régulière, qu'il ne soit pas plus porté aux nues par le consensus critique, qui continue à lui préférer "Highway 61 revisited", que Dylan sortira quelque mois après celui-ci et qui sera, pour le coup, totalement électrique mais, surtout, avec le recul, beaucoup plus daté, au niveau des sonorités, que notre disque du jour... Vous aurez donc compris tout le bien que je pense de ce disque et j'imagine que si vous avez lu tout ça jusqu'ici, c'est que vouzaussi... Alors, comme promis, petite confession inutile: quand j'étais, avant, célibataire et non-procréé, détenteur de temps à perdre, je pouvais consacrer parties de mes insomnies à compiler divers classements de tout crin, dont un top de mes albums non pas bassement préférés à titre personnel mais tentativement basés sur un système de catégories qualitatives avec attribution de points me permettant, au final, d'avoir une vision partiellement objective des meilleurs disques de ma collection (ne vous inquiétez pas, je suis parfaitement conscient que j'abrite en moi un petit adolescent névrosé auquel on soupconne une pointe de syndrome Asperger) et, au final, "Bringing it all back home" termine toujours dans le top 5... Voilà, maintenant, y'a plus qu'à rassembler son barda et entamer la redescente.

01/10/2013

347. "CAR BUTTON CLOTH" Lemonheads

Uncdparjour Carbuttoncloth.jpgNous le savions mais nous pouvons confirmer plusieurs choses: Crna Gora est un lieu rare, sa riviera évacue les flonflons européens au profit d'une indolence balkanique toute pardonnable, ses plages n'ont pas besoin de sable fin, leurs galets sont d'un vert vif qui dialogue sans cesse avec le turquoise de l'Adriatique... Enfin, afin de boucler ce préambule particulièrement impudique, sachez, mes lecteurs toujours plus nombreux et avides, que le système du all-inclusive, dont on peut critiquer certains aspects, est idéal pour un enfant comme le nôtre qui, du haut de ses 27 mois, s'est pourléché plus que de sa part, faisant voler à parts égales, les saucisses, les frites, les crèmes glacées, les morceaux de pastèque, barbotant, flotteurs aux bras, dans des piscines de joie et d'éclabousse... Mais voilà, reprenons le cours normal de ce blog, puisque se plonger dans des piscines d'hôtel déplace des volumes d'eau équivalents à des poussées verticales et tout ça...  Archimède était un vieil aigri particulièrement désagréable à fréquenter, d'autant que son haleine de casu marzu (ah, vous aussi vous avez passé votre été à regarder les pitreries de Willy dans la forteresse maritime ?) vous retournait l'estomac et vous brûlait les sourcils... Mais étant donné le peu de documents écrits et de témoignages fiables nous venant de cette lointaine antiquité, nous préférons tous, autant que nous sommes, ne propager d'Archimède, au sein des générations futures (c'est un réflexe mémétique, ne vous en voulez pas), que son principe bien connu qui dit un truc du genre: "tout ce que tu fais déborder de ta baignoire et qui coule sur le sol de ta salle de bains, tu le dois au poids de tes fesses, va faire du spinning en cours collectif plutôt que d'embêter le monde avec ton blog pourri de l'intérieur par les asticots"... Une petite voiture (car), un bouton (button), un morceau de tissu (cloth), tous ces objets ont coulé dans l'eau, déplaçant x et y décilitres, par une poussée verticale égale au carré de la douleur musculaire après ladite heure de vélo-torture... Pas le dernier dans son genre pour jouer au kidult, Evan Dando (déjà croisé sur ce blog, notamment en 282 et en 322), choisissait donc, pour la pochette de son album de 1996, de raviver un exercice appliqué de sciences qu'il avait mené dans sa tendre enfance... En l'occurrence, plonger divers objets dans l'eau et constater lesquels flottent (aucun, on l'a vu)... Et somme toute, ce titre plutôt obscur, "Voiture, Bouton, Tissu", s'il fait directement référence à ce devoir de primaire, pourrait aussi adéquatement illustrer l'ambiance de la plaque... Dando sortait alors de cette période, de 1990 à 1994, qui avait été sa plus riche, tant créativement que financièrement, avec des chansons inspirées et un vrai kolé seré avec le succès grand public... Pour diverses raisons, il s'était alors distancié de ses musiciens de l'époque, concoctant une nouvelle mouture des Lemonheads pour ce "Car, Button, Cloth" qui présente tout à la fois les pétarades nerveuses d'une automobile, les élans authentiques d'un rond de bois troué et la douceur élimée d'un morceau d'étoffe... Il est temps d'un aparté à moi-même, car cette chronique me prouvera également que je ne rédige pas ce blog uniquement pour tes beaux yeux, toi, mon lectorat croquignolet, cet exercice, qui d'abord m'exulte tous les travers de cette réalité non-idéale, me permet également de redécouvrir des disques de ma grosse collection (dédoublée, les plus anciens fouineurs céans le savent, c'était dans le sous-titre de l'objet à son lancement, par la collection de mon amoureuse, fiancée, raison de vivre)... Et cette plaque de 1996 des Lemonheads, groupe, je le sais le sais-tu, dont j'étions très friand dans ces temps-là, m'avait, alors, pas mal déçu, par la chute globale de qualité par rapport aux deux sorties précédentes du groupe, par le changement radical de personnel et par les effets en dents de scie de l'agencement des chansons tout au long de l'album (on dit track-list en jargon de rockologue, mais vous le saviez, vous savez d'ailleurs déjà beaucoup trop de choses, je trouve, il serait peut-être temps que je consacre mon temps, mon énergie et mon charisme à la constitution d'un mouvement sectaire de type apocalyptique-survivaliste; de un, ça me ferait des rentrées d'argent faciles et régulières; de deux, ça m'éviterait d'avoir à raconter n'importe quoi à propos de secte apocalyptique-survivaliste pour essayer de tirer en longueur une chronique dont je sens bien qu'elle ne donnera rien de bon)... Et, à la réécoute, en préparation de cette nouvelle entrée (la trois-cent quarante-septième, ça commence à chiffrer, cette histoire), je découvre qu'avec quinze ans de décalage, c'est finalement l'aspect pot-pourri de ce disque qui me plaît le plus... On démarre sur quatre chansons (incluant les deux singles qui seront extraits de ce disque et que vous verrez en fin de texte, si vous crachez pas vos poumons à agiter vos bras en poussant des cris barbares, en pédalant en danseuse, après trois tours de molette) calibrées, mélodies entêtantes, compos efficaces, comme Dando pouvait en pondre treize à la douzaine, tout en renouant avec une certaine distortion, un bruit de fond qui faisait les choux gras des premiers albums des Lemonheads (quand ils étaient encore deux à auteuriser-compositer, on en a parlé en temps et heure)... Puis, l'auteur-compositeur passablemment lymphatique emprunte au répertoire de son ami australien Tom Morgan (du groupe Smudge mais on entre là dans les antichambres les plus obscures du folk-rock mondial, promis je me pencherai sur leur cas un jour, d'autant que leurs disques font partie de ceux de ma collection dont je sais pertinemment que je ne parviendrais pas à les remplacer si je venais à les perdre mais c'est sans discussion possible une gloserie que nous devrons tenir un autre jour) en offrant une version country sautillante de "The Outdoor Type" et une lecture particulièrement indie à grosses taches de "Tenderfoot"... En milieu de plaque, cassant le rythme, on s'enfonce dans "Losing your mind", un long blues fracturé sur lequel Evan, déjà pas le plus gros hurleur du rock, chante avec un filet plaintif qui ferait pleurer les saules les plus solides (et je ne parle pas du copain Baptiste, malgré son deux cent centimètres et ses cent vingt kilos)... Plus loin, la murder ballad traditionnelle "Knoxville Girl" donne lieu à une ruade réjouissante (qui rappelle aussi que le principal modèle de Dando a toujours été Gram Parsons, ce qui, tant qu'on est à parler de country-rock, nous oblige à envoyer des bisous à Linda Ronstadt pour ces prochaines difficiles années sans plus pouvoir chanter), à mille lieues du velours easy listening de "C'mon Daddy" qui suit... Entre les deux, un petit scud dont Evan Dando a toujours le secret: "6ix" (confer le titre du film de David Fincher) qui en deux minutes de bruit répète à l'envi "Here comes Gwyneth's head in a box"... Arrivée la fin du disque, cette nouvelle incarnation des Lemonheads donne libre cours à son énergie sur un long instrumental, au mystérieux titre de "Secular Rockulidge", qui enchaîne cassures de rythme et envolées de guitare... Et fournissait aussi la matière au terrifiant final des concerts du groupe en ce temps-là, comme lors de ce soir d'hiver, dans la salle VK, avec cet ami d'il y a vingt-cinq ans (qui ferait bien un petit coucou s'il passait par ici, ce n'est ni ton tour ni le mien de recevoir chez soi, comment faisons-nous si le troisième larron se trouve trop pris par ses responsabilités en tant que notable de son village ?)... Evan Dando, apparemment plutôt dépressif (ou alcoolisé ou les deux), avait fourni une prestation fiévreuse mais également asthmatique et a terminé ce concert, moment formateur de ma vie de jeune fan de rock, en relâchant lentement la tension des cordes de sa guitare, se retrouvant à jouer des notes totalement désaccordées et forcément fluctuantes, sur des cordes dont l'amplitude devait dépasser le corps de la guitare de cinq bons centimètres, tant vers le haut que vers le bas... des hauts et des bas, des notes fluctuantes, j'achèverai là cette chronique à l'inspiration, au final, aussi discutable que ce disque du jour. Discutable aussi, cette petite prestation live, passée à la postérité de la toile mondiale via le gros site de partage vidéo, du groupe en 1996 dans le talk show de milieu de journée de Jenny Jones, sorte de croisement moral entre la condescendance bienveillante d'une Oprah Winfrey et le sensationnalisme ordurier d'un Jerry Springer, bref, pas le contexte dans lequel on imaginerait les Lemonheads défendre les deux singles de leur disque contemporain. 
 

16/09/2013

346. "JONATHAN LIVINGTON SEAGULL OST" Neil Diamond

jonathan neil livingston diamond seagull.jpgCe blog ne doit nullement me servir à régler des comptes vieux de vingt ans ni a évacuer de pseudo-rancoeurs toutes fripées... Mais le fait est que l'adolescence est toujours plus matière au blâme qu'à la récompense, un temps trouble dont j'ai eu grand plaisir à franchir les zones de brouillard... Surtout un bia gamin comme moi, beaucoup trop malin pour son bien, passons... Cette professeure de français s'était vraisemblablement donnée comme mission, en marge de son sacerdoce pédagogique, de nettoyer tant qu'elle le pouvait la propagande gauchiste (le vrai mot est encore plus sale, il commence par un C majuscule, en Hongrie, en Moldavie, au Belarus, aujourd'hui, on peut vous jeter en prison si vous revendiquez ces trois syllabes un peu trop fort) dont mes parents avaient eu le bon goût de m'abreuver... En un mot comme en cent, tout le monde dans la classe avait pu choisir le roman qu'il voulait lire dans la liste imposée... Tout le monde sauf... "Sebastien, toi, je voudrais que tu lises La Ferme des Animaux, je pense que ça te fera réflechir" (bon, on est en 1990, là, alors ne demandez pas du discours direct mot pour mot à l'exactitude de ce qui a réellement été dit, je veux surtout conserver l'esprit du propos, merci à vous)... De un, j'avais vu le dessin animé quand j'étais petit donc c'était tintin pour le plaisir de découvrir un récit dont j'ignorais tout et de deux, je n'étais pas dupe de son petit jeu et j'allais lui en donner pour son argent... Fiche de lecture rédigée, dans ces grandes lignes-là: "Evidemment, on peut estimer que George Orwell, dans le contexte de l'époque, a voulu caricaturer le Komintern et le Soviet Suprême à travers Napoléon et ses amis cochons. Mais le recours à l'allégorie et l'utilisation d'animaux pour porter le récit évoque tout autant les fables antiques d'Esope que celles plus récentes de Jean de La Fontaine. Celles-ci avaient des portées universelles, traitant de la nature humaine, au-delà de la simple critique politique. Il ne fait donc aucun doute que George Orwell, comme dans 1984, dénonce ici toutes les tyrannies et dictatures, et certainement beaucoup plus celles qui taisent leur nom, plutôt que de s'attaquer au seul système stalinien"... Tiens, dans ta face... Cela dit, pour le même prix, dans cette apparente volonté de me nettoyer le cerveau, la madame aurait pu me forcer à lire la pénible bouillie métaphysique de Richard Bach... Car si on peut reconnaître de jolis effets de plume dans cette fable animalière panthéiste, force est de constater que l'auteur n'était pas éthologue... Moi, qui suis anglais, je vous le rappelle, je peux l'affirmer sans mal: les goélands n'ont pas de pulsion philosophique qui les amène à s'interroger sur Dieu, le soleil et le rôle d'un volatile gris-blanc dans toute cette machinerie démiurgique... Oh non, les goélands, ça crie fort, ça vole des frites dans les raviers en terrasse, ça marche sur les toits des bagnoles et ça fait caca partout, principalement là où ça embêtera le plus les humains et si possible le plus près des visages... Mais ça ne perd pas son temps à rêvasser en plein vol, à fomenter des pamphlets new age passablemment opiacés, à s'imaginer transcendé en piquant du bec vers le pied de la falaise... Mais à récit discutable, un film encore plus... Et à ce film bancal, régulièrement conspué par les nouvelles générations mises en ligne de critiques autoproclamés, une bande-son qui ne l'est pas moins... Faites entrer le coupable, son dossier est lourd, son passif inévitable, il sera condamné sans jury... Neil Diamond est l'un des pires mégalomanes de toute l'histoire de cet art mineur de la chanson... Et Neil Diamond est aussi l'un des plus horribles cas que quiconque aura jamais à traiter car monsieur possède, en abondance, le talent de ses ambitions... Et l'original soundtrack de Jonathan Livingston Seagull résume bien toute la carrière de celui qui reste l'un des plus gros vendeurs de tous les temps, avec plus de 125 millions de disques écoulés: ce disque est boursouflé, grandiloquent, s'écroulant sous sa propre amplitude et pourtant, fiente, ce disque est beau... Bien sûr, il faudra continuer, ad libitum, à s'interroger sur la véritable nature de cette oeuvre totalement hybride: Diamond a-t-il voulu se lancer à l'assaut d'une symphonie pour retomber dans ses habitudes d'auteur-compositeur de ritournelles ou, au contraire, est-il parvenu à fusionner, dans une espèce de méta-cycle narratif, les quatre, cinq chansons qu'il avait écrites, librement inspiré par le discours post-hippie de ce goéland neurasthénique ?... Car le livret de la plaque est sans équivoque, il n'affiche des paroles que pour cinq morceaux, paroles souvent parcellaires et sybillines (on en parle juste après) tandis que le disque annonce douze plages d'écoute... Les mélodies et leur propos encore plus crassement chrétien ("and the one God will make for your way", "Glory looking day, glory day", "Dear father, we dream while we may") que dans le matériau d'origine, cette nouvelle qu'il vaut mieux lire avant l'âge adulte, se répercutent de loin en loin, Neil et son choeur d'une trentaine de gamins y allant crescendo jusqu'à cet hymne ("Anthem") qui, comme un oiseau maritime qui vient de se bourrer le bec de carcasses de poisson piqués dans les chaluts pendouillants, déverse, sur fond de clavecin, ses "Sanctus Kyrie Gloria" en veux-tu, tu n'en veux pas, en voilà quand même pour toi... Musicalement, c'est dès lors évident, les thèmes et partitions se répondent et s'évoquent, à travers ces envolées de cordes, de piano, de guitare classique, de timbales; on a convoqué plus de 110 musiciens à cette somptueuse foire qui, en 1973, prouvait, par l'absurde, que la révolution était loupée, la libération des moeurs atteinte mais le changement de société pas pour ce pape-ci, ni l'intérimaire qui allait suivre, ni le dramaturge d'après, ni le HJ subséquent, encore moins notre actuel guide qui, on s'échappe du disque du jour mais ça mérite d'être souligné, vient d'en décider une belle en matière de libération de la parole et de la pensée: tout en inscrivant dans l'arsenal punitif du Vatican (23 ans après la ratification de la Convention ONU des Droits de l'Enfant par le Saint-Siège, ah la la, les méchants délais administratifs) des sanctions revues à la hausse pour la pédocriminalité, nostra papa a trouvé bon d'inventer également une nouvelle mesure: deux ans de prison minimum pour quiconque livre au monde extérieur la moindre information interne au Vatican... En ce incluse, donc, toute dénonciation de comportements délictueux constatés au sein de ces 440 mètres carrés de vieilles pierres; belle progression du schmilblick, je suis épaté... Face à pareil double langage, on ne peut que définitivement se réjouir de l'éclatante arrogance d'un Neil Diamond au sommet de sa forme, et se consoler que le zoziau, in fine, s'écrabouille dans les galets et la craie... Les falaises sont en craie contrairement aux craies d'école; belle preuve de plus de la malhonnêteté intellectuelle de certains professeurs qui auront omis de mentionner à leur élèves qu'ils manipulaient du gypse.

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10/09/2013

344. "BONGO FURY" Frank Zappa / The Mothers / Captain Beefheart

bongofury.jpgSnowden, Assange, Kerviel, même, pourquoi pas (mais en fait, non, pas du tout Kerviel, pour bouc-émissaire qu'il soit, le Jérôme a tout de même moins l'étoffe d'un héros du peuple et plus la pelisse mitée d'un escroc que les deux autres), va falloir vous bouger, les loulous, et créer un bouclier humain autour de ce blog (que, déjà, l'un ou l'autre pseudo-guerillero du décibel avait tenté de détourner sur les déserts de la Arènnbilande ou les glaciers de Shitmusicalia) parce que là, les alarmes de la CIA, de la NSA, du Pentagone et qui sait, peut-être même de l'ATF, de la FDA et du FCC vont se mettre à carillonner dans tous les sens... En effet, j'ai l'intention de dresser un inventaire assez simple: du glycérol, de l'acide sulfurique, de l'acide nitrique... Pour le compte, j'aurais dit Captain Beefheart, Frank Zappa, The Mothers of Invention, la nitroglycérine fait tout autant boum, mais plus dans les oreilles et les synapses que dans les rues d'Alep ou de Ramallah... On rit du malheur des peuplades qui confondent débat démocratique avec "pan, une pierre sur ta gueule" mais le fait est que chaque nouveau cadavre qui tombe dans les rues du Caire est un clou en plus dans le cercueil du progrès humain (cela dit, voilà, paraît-il, que l'Europe ne sait réellement quel camp mérite le plus son soutien, dans cette sale affaire; un conseil d'ami: dans le doute, toujours choisir ceux qui prônent le plus de distance entre la sphère politique et la sphère religieuse)... Et tout ça sans évoquer les millions d'enfants qui continuent à mourir, un peu partout, sous-alimentés ou harassés de travail ou les deux... Le monde va mal, la nouvelle n'étonne plus... Alors, pour encore parvenir à surnager, la tête hors du bouillon de cette marmite de misanthropie dans laquelle nous sommes tombés tout petits, soumettons nos pensées vagabondes à une troupe qui se plaçait là, les deux pieds dans le sol, les poings sur les hanches, le menton frondeur, face à la bêtise grouillante et l'égoïsme galopant de ces singes hurleurs qu'on appelle des êtres humains... Capitaine Coeur de Boeuf (Don Van Vliet, au moment de son décès le 17/12/2010, salopard même pas immortel) a vécu son dégoût de la banalité jusqu'au bout, en finissant par tout quitter en 1982, réfugié presqu'ermite dans sa créativité picturale et son bout de désert du comté de Humboldt... Francesco Zappatoni, Frances Zappagna, Francisz Zappatowski, à moins qu'il ne se soit appelé François Zappon (après tout, sa mère était franco-italienne, son papa, un moustachu, un sicilien) est parti plus tôt, contrairement aux trains nazis qui étaient toujours à l'heure (ce qui ne sera même jamais une consolation acceptable face au seul génocide industrialisé de l'Histoire), le 4 décembre 1993, avec une prostate hors-service, dans l'amour des siens et peut-être celui des chiens mais la page wikipedia qui lui est consacrée ne dit rien d'une éventuelle cynophilie particulière, on gardera uniquement à l'esprit la pochette de cet album de musique de chambre sorti en 1984... Un Zappa, donc, particulièrement anarchiste, passablement drogué, totalement surproductif, noyant dans la quantité la probable illusion d'un génie véritable... Frank Zappa, aussi, qui sera l'un des rares à lever la voix officiellement contre le projet de censure déguisée qu'était le PMRC fondé par Tipper Gore (la femme d'Al, en effet, je ne peux rien vous cacher) et son autocollant noir "Explicit Content"... Zappa affrontera le Sénat sur cette question en 1985 mais ce n'est pas le sujet de ce jour, juste une brillante illustration que le Frankie fallait pas trop venir le faire iech quand il était question de libertés fondamentales... Bref, deux Californiens cintrés, pressés au pur jus de rébellion authentique, copains de cochonailles, papes du psychédélisme le plus débridé... Inutile de dire que le mélange des deux, sur scène, dans leurs grandes années, était explosif (de la nitro, on vous a dit) et cette "Furie du Bongo" en est l'aveuglant argumentaire, qui a tout, aussi, du mindfuck (alors, plutôt que de perdre mon temps à vous expliquer ce qu'est un mindfuck, je vais plutôt vous inviter à vous faire des amis geeks, idéalement rompus à la culture alternative américaine et de leur demander, à eux, de vous expliquer directement... sinon, au pire, continuez à regarder The Big Bang Theory, y'a bien un moment où le sujet viendra sur le tapis) le plus pernicieux... Avec l'omniprésence des Mothers, le groupe protéiforme de Zappa, cette tournée de 1975 est la seule à avoir jamais réuni Don et Frank sur scène (l'un est un asocial de génie, habité mais fragile sous sa carapace psychorigide; l'autre, un garçon discret caché derrière une projection extravertie hyperactive, soyons avant tout heureux qu'ils se soient rencontrés et compris)... Les compères, on le sait, s'apprivoisaient de longue date; repartez dans les tréfonds de ce blog jusqu'à la chronique 12, c'est Zappa qui a produit Trout Mask Replica, et ce partage des planches donne toute la démesure de leurs talents hors normes et parfois contradictoires... Zappa, on le sait (et si vous ne le saviez pas avant, vous le saurez désormais après), affiche une écriture volubile, il compose comme il respire, après son nesquik du matin, il a déjà pensé trois nouvelles chansons, une partition baroque et l'ébauche d'un opéra... Beefheart n'en a que peu à faire de la musique concrète, des Stravinsky, des Varèse qui nourrissent son complice, sa musique à lui est d'abord un boogie carré, cassé et fracturé mais mené à son terme... Là où tous, Mothers en tête, se retrouvent, c'est dans ce long flot free jazz délirant mais toujours maîtrisé... Les mécréants qui ne jurent que par le "poum-tchac / poupoum poum-tchac", les couplet/refrain/couplet/pont/refrain/refrain et le chant tonal sont priés de laisser leur préjugés (et leurs posters des BB Brunes) à l'entrée s'ils veulent, plus tard dans la soirée, avoir le droit de plonger la première phalange de leur index dans le bol de punch... "Advance Romance", par exemple, et ses onze minutes languissantes, entre vieux blues embourbé et progression séquentielle, force les néophytes à revoir leur définition du rock... Puis, Beefheart, plus que l'autre qui chante mal exprès de son timbre d'enfant de choeur, est un poète, très beat, capable de déclamer, de dégueuler du texte au kilomètre de sa voix de papier de verre, laissant toujours planer le doute sur la quantité réellement écrite à l'avance... Deux fois sur ce disque, Van Vliet offre de ces proses rebondissantes, de cette logorhée qui, on l'a dit, tranche la chair du réel pour en montrer l'os carié... Peut-être, pour chichiter un maximum, que ce burrito brûlant perd un rien de saveur par l'adjonction, en plein milieu du défilé, de deux morceaux issus de sessions studio précédentes et qui cassent donc l'unité de l'enregistrement des 20 et 21 mai 1975 au QG Mondial Armadillo à Austin, Texas... Mais c'est vraiment pour chichiter tant que je peux car, en vérité, le Capitaine participait à ces sessions et sa présence percole tout du long, garantissant une vraie cohérence à ce disque qui, tout comme l'improbable évidence du couple Beefheart-Zappa, réconcilie tripes et neurones, couilles et coeur, raison et folie, croyances et certitudes... Si le diable concocte sa musique dans un chaudron, c'est évidemment dans celui-ci... Et quarante ans plus tard, il continue à l'écouler dans ces boîtiers si reconnaissables de Ryko Records, gestionnaires du catalogue de Zappa... Ce jewel-box est une marque déposée, il est teinté de vert, comme la plupart des drapeaux des républiques musulmanes... Installez les haut-parleurs géants, diffusez "Bongo Fury" à fond la caisse, maintenant, tout de suite, depuis la place Tahrir jusqu'aux rives du Barada.

26/08/2013

339. "FLEET FOXES" Fleet Foxes

uncdparjour Fleet Foxes.jpgVous le savez, les grand-parents le savent, les voisins le savent, les puéricultrices le savent, la pédiatre le savent, les camions-poubelles, Thomas et Percy, Bumba Bumba Bumbaaaa, tout le monde le savent, ma vie a subi une inversion de ses pôles magnétiques il y a deux ans et fafiottes d'ici, un changement total de paradigme... Terminé les doigts de pied en éventail, l'ombrelle en papier dans le planteur glacé, fini tout le paquet de bonbons rien que pour moi, je ne suis plus, calife devenu vizir au service du nouveau calife, qu'un instrument, un outil du bonheur de monsieur le patron de notre maison, notre quotidien, notre vie... Et il en va, avec ce genre d'esclavage, que plus on souffre plus on aime plus on est heureux soi-même... Notre fils est magnifique, la question ne se pose pas, quiconque l'a jamais croisé en garde des supernovae explosées dans le regard, un souffle qui porte l'humanité vers son meilleur, l'envie un rien rongeante de parvenir à concevoir, à leur tour, des enfants aussi sensationnels... Il a pris son temps pour marcher, certes, c'est un calife qui, comme Haroun El Poussa, n'aime rien mieux que d'être bien engoncé dans sa part de tissu mou; à part courir à travers tout à califourchon sur sa moto mais c'est une autre histoire... Mais il parle, il assène, il analyse et commente, notre fils décortique cette réalité poussiéreuse avec le plumeau de son esprit déjà bien nettoyé... Alors, on imagine qu'il a bien compris, déjà, qu'il fallait donner le change... Et donc, pour quand même que ses géniteurs/éducateurs/protecteurs ne tombent pas dans l'idôlatrie la plus hébétée, il nous offre quelques insomnies à petit prix, sans autre raison que le plaisir de réveiller la maisonnée à trois heures du matin prétextant devoir être changé (il passe des nuits propres depuis des mois), ressentir une quelconque douleur (non, non, le loup n'est toujours pas arrivé au village pour de bon) voire simplement exprimer son désir de jeux et de chants... Je me souviens d'une période pas si lointaine où je choisissais tout seul, na, mes instants d'insomnie, leur durée et leur fréquence... Pourquoi, qui le sait, je me souviens d'une nuit particulièrement perturbée de la fin 2008, où j'étais descendu m'installer dans le salon dans l'espoir que la boîte magique m'assomme suffisamment... Et là, mini miracle, à cette heure indéfinissable mais totalement indue, quand les programmes télévisés semblent doués d'une conscience propre, loin du contrôle des programmateurs, comme dans un musée de sciences naturelles où une plaquette égyptienne ranime les dioramas, vous connaissez l'histoire... Mini miracle, donc, sur une chaîne musicale au logo à trois lettres (vous aviez remarqué qu'elles le sont toutes ?), je découvre, dans cet état second entre le rêve et l'esprit conscient qui attache au fond de la casserole, un drôle de petit clip animé avec des lettres découpées dans du papier qui se transforment en diverses formes, une espèce de chapi-chapo sous acide et, non, je n'avais alors pas souillé ce temple qu'est mon corps avec les divers gri-gris de l'homme au tambourin... Les arrangements vocaux, tout légers, diaphanes, vaporeux, la mélodie traîtreusement entêtante de ce morceau mystère, le mélange deux époques de cette musique, mâtinée, c'était évident, de quelque chose de totalement rétro et qui, pourtant, parlait à cette fin d'année, ce siècle, ce millénaire à peine né... Je jouis d'une mémoire capricieuse qui retient énormément de données à la demande mais qui en stocke aussi sans que je le veuille, je n'avais donc à craindre aucune étourderie, même à moitié enmorphéé sous les ondes alpha émises par le tube cathodique, je savais qu'au réveil, j'aurais toujours ce nom étrange à l'esprit... Les renards de la flotte... Une armada post-hippie qui avait digéré autant les crescendos vocaux des Beach Boys que les structures branlantes mais raffinées d'un certain folk anglais tout en restant, mais seul les cinq années à suivre le révéleraient, entièrement précurseur de ce renouveau folk-indie qui est devenu la seule alternative au flux electro-rock au menu des radios qui ne diffusent pas de la shit music only... Fleet Foxes, donc, collectif (les entrelacs de voix le prouvent), tribu (on l'entend dans ces percussions natives américaines), fratrie même (Robin Pecknold écrit et compose, Sean Pecknold réalise ces courts-métrages d'animations qui servent de clips au groupe, Aja Pecknold s'occupe de l'administratif en tant que manageuse de la troupe) dont la production musicale est sans conteste ce que j'ai entendu de plus enthousiasmant depuis que j'ai presqu'atteint l'âge adulte... Tant à dire et si peu de mots pour l'exprimer... Si mon âme existait, c'est à elle, directement, que s'adresserait Fleet Foxes... Mais l'intellect est chouchouté aussi, comme le prouve cette déclaration à double tranchant du groupe: "Il paraît que les groupes de musiques ont les publics qu'ils méritent; alors, nous devons être le meilleur groupe de l'univers"... Ce refus de la médiocrité transparaît aussi dans le choix de l'illustration de pochette: cette reproduction des "Proverbes flamands" de Brueghel l'Ancien trahit la volonté des Fleet Foxes de percer les poches de pus de l'absurdité humaine mais sans prendre de plaisir pervers à  ainsi martyriser l'épiderme de nos sociétés qui, somme toute, a peu changé depuis 1559... Sorti en 2008, ce premier album, éponyme (les lecteurs de ce blog de longue date auront immédiatement tracé une nouvelle petite croix dans leur carnet relié de trainspotter des albums éponymes), regorge de moments de brillance musicale à tel point qu'il devient plus facile de chercher les moments faiblards (indice: il y en a moins que un sur les quarante minutes de cette plaque) et de fulgurances poétiques au service d'une écriture particulièrement évocatrice; les quelques vers du premier single "White Winter Hymnal" illustrent à merveille la sublime simplicité du propos: "Je suivais la troupe, tous avalés par leurs manteaux, avec des écharpes rouges autour du cou pour empêcher leurs petites têtes de tomber dans la neige et je me suis retourné et, Michael, tu étais là, et tu allais tomber et colorer la neige comme des fraises en plein été"... Tout hommage doit aussi être rendu aux autres membres, pour leur maîtrise et leur engagement, ils participent tous à la vision et au message: l'imprononcable Skyler Skjelset à la guitare lead, Casey Wescott aux claviers et à la mandoline, Nicholas Peterson à la batterie et Craig Curran à la basse (deux de ces gens sont partis ailleurs, ne sont plus des renards de la flotte, mais c'est une autre histoire)... En conclusion, si vous ne connaissiez pas encore trop bien Fleet Foxes mais que, par exemple, vous aimez beaucoup l'un ou plus des artistes et groupes suivants, The Lumineers, The Passenger, Mumford&Sons, Phillip Phillips, sans vous brusquer, il est temps de revoir vos priorités, de foutre tous ces mp3-là à la corbeille et d'aller chez votre petit revendeur de disques exiger votre album (toujours éponyme) des Fleet Foxes.

23/08/2013

338. "SOUTHERN ACCENTS" Tom Petty and the Heartbreakers

uncdparjour southern accents.JPGC'est une histoire de la trempe dont raffolent les rockologues, à la fois drame psychologique haletant, épopée initiatique édifiante, buddy movie déconnant, tout ça en même pas quarante minutes de longplaying... Car en 1985, le CD  reste un objet d'amusement jungien pour les foyers américains fortunés qui veulent surcompenser le fait que leurs voisins aient une plus grosse bagnole ou, au mieux, le CD constitue le dernier fixe des drogués de l'avancée technologique à tout crin mais quoiqu'il en soit, le support digital n'est toujours pas le maître-étalon qui sera capable d'envoyer à l'exil les galettes en polychlorure d'éthényle... Pour preuve, en fan acharné de Tom Petty and the Heartbreakers, c'est établi depuis la première chronique de ce blog, je possède le disque du jour (Southern Accents, donc, j'espère que vous lisez les titres des chroniques et que vous regardez la photo qui accompagne, en haut à gauche; photo, je le rappelle à toutes fins utiles qui, souvent, apparaît en plus grand dans une nouvelle fenêtre quand on clique dessus, je vous gâte ou quoi ?),  en plusieurs supports (forcément) mais aussi en plusieurs versions, notamment cette édition compact-disc américaine (la référence catalogue MCAD-5486) de "Southern Accents" qui, contrairement à la version britannique, pourtant aussi de 1985 (référence MCD 03260), présente, sur son verso, la track-list selon les face A et B du LP... Je viens de me rendre compte que cette anecdote ne peut absolument intéresser aucun des lecteurs de ces pages mais bon, vu que je viens de m'embêter à aller vérifier les références catalogues sur les tranches des disques, je considère qu'il est trop tard pour revenir en arrière et tout effacer... De toute manière, on n'apprend que des erreurs du passé puisque personne ne peut connaître celles qu'on commettra dans le futur... Et une erreur à leçons, lors de l'enregistrement de ce disque, Tom Petty en a commise/apprise une fameuse... Elle se résume comme suit: "Quand on est guitariste, il vaut mieux pas taper sa main de rage contre un mur"... Sortis de trois disques à succès, avec une carrière bien soutenue par MTV, le groupe, et son leader auteur-compositeur, décide de se lancer dans un projet un rien ambitieux, réaliser un album méta-concept dont les chansons brosseraient, par touches, par impressions ou par portraits, un panorama de ce sud des états-unis qui les a vu grandir avant d'aller chercher un contrat de disques en Californie (épopée initiatique édifiante)... Mais non seulement l'inspiration est beaucoup plus une dominatrice cruelle, en cuir et cravache, qu'une maîtresse éprise, dentelles entre les dents, qu'en plus, dans ce milieu des années 80, l'ambiance restait tendue entre Petty et MCA Records... Après le retentissant procès de 1979 et le conflit larvé de 1981, la maison de disques se moque des intentions artistiques annoncées pour "Southern Accents" et voit surtout que les sessions studios se prolongent... Deux ans sans aucune nouvelle sortie, à l'époque du vinyle, quand certains sortent deux albums et huit singles dans le même laps, ça commence à faire long... Avec cette inutile pression et la frustration de ne pas parvenir à sortir de la table de mixage le son qu'il a dans la tête (drame psychologique haletant) pour le pressenti premier single "Rebels", Tom va s'offrir un coup de sang au coût exorbitant: en balancant, de rage, un coup de poing dans le mur, il se fracasse tout le métacarpe... Bye bye la guitare, le piano, adios la musica... Faisant contre mauvaise fortune bon coeur (les troupes postées sur les plages, elles, elles faisaient bunker; mais qu'est-ce que je peux débiter comme débilités, s'il vous plaît), le groupe se résoud, la mort dans l'âme, enfin, dans la mimine, à boucler le work in progress un peu dans l'urgence... Cinq morceaux sont complétés, ce n'est évidemment pas suffisant pour un album; il va falloir trouver un arrangement... On (quelqu'un mais dont l'identité n'est pas clairement établie, c'est l'usage le plus fréquent du pronom indéfini) décide de mercenariser un certain David Alexander Stewart qui se trouve au sommet des charts des deux côtés de la flaque atlantique avec le groupe qu'il anime avec sa copine/épouse/égérie/cuir-cravache Annie Lennox; le Dave Stewart d'Eurythmics donc, on a compris... Et là, tant mieux, le Petty plâtré va se trouver tout un tas de petits atomes crochus avec le guitariste britannique (buddy movie déconnant) qui finira par composer trois morceaux pour la plaque, dont deux sortiront en single et coloreront in fine "Southern Accents" de touches funky et cuivrées que le projet initial ne devait pas avoir... Mais voilà, malgré tout ça, ça reste un peu court, huit chansons, trente-quatre minutes, bientôt trois ans que le public attend un nouveau disque... Alors là, est posé le geste qui finit de déstructurer le projet: "Southern Accents" va sortir, ne sera en rien la vision initiale de Tom Petty, se conclura donc même sur un morceau repêché dans les masters de 1979 et pas utilisé sur le disque d'alors, ce fameux "Damn The Torpedoes" qui avait enclenché les inimitiés entre le groupe et MCA Records... Reste donc au final un disque de bonne facture (et même si c'est le fan purdur qui parle) qui aura connu son succès commercial et s'accompagnera d'un clip, pour le single "Don't come around here no more", resté dans les mémoires (mais oui, cette variation du non-anniversaire d'Alice, du Chapelier fou et de toute cette clique des merveilles)... Subsiste, pour l'aficionado, à jouer à la rock-fiction... Car nul doute que sans cette main massacrée, Petty et ses briseurs de coeurs seraient allés au bout de l'aventure et auraient, peut-être, réalisé le meilleur album de leur carrière... Les cinq morceaux composés, enregistrés et mixés dans cet esprit d'inventaire sudiste doux-amer sont tous excellents, chargés d'âme et de sentiments vrais, broutant dans des prairies situées bien au-delà du simple rock efficace et vendeur... Quand sur la plage titulaire, portée par un piano et une section de cordes, Petty évoque ces nuits d'insomnie où le fantôme de sa maman vient s'agenouiller et prier pour lui, on comprend que tout doute est levé, ce n'est pas ici un narrateur anonyme qui se balade dans ces cinq chansons-là, l'intention artistique était bien de plonger dans une semi-autobiographie... Finalement, Petty replongera une fois de plus dans les affres juridiques: une grand emarque de pneus détournera le morceau "Mary's New Car" sans avoir consulté le premier interessé, que l'on sait chatouilmleux sur toute exploitation tierce et commerciale de son oeuvre... Le goût de trop peu et d'acte manqué de ce disque est d'autant plus aigü qu'une autre chanson, "Trailer", portée par un harmonica alors bien rare chez TP&HB, ressurgira peu après en face B de 45 tours, petite pépite qui aurait largement mérité sa place sur l'album... De plus, une démo pleine de promesses, enregistrée (mais jamais terminée, os broyés oblige) en duo avec Stevie Nicks deviendra, sans Stevie Nicks, "The Apartment Song", morceau de "Full Moon Fever" (1989), premier album chroniqué sur ce blog, mis en ligne il y a quasiment sept ans, tout ça ne me rajeunit pas, du coup je déprime alors j'arrête cette chronique sans chute convenable, avec arrêt sur image sur un visage qui sourit de guerre lasse et le générique qui commence à défiler de bas en haut, comme dans un mauvais téléfilm.

14/08/2013

335. "RUMOURS" Fleetwood Mac

uncdparjour rumours.jpgVous me croyez fier comme un coq et têtu comme un âne, particulièrement friand dès lors de cet exercice de libre association, de ricochets sémantiques et circonstanciés qui, cette fois, m'amènera à notre sujet du jour par le truchement des derniers artistes chroniqués sur ce blog entre volailles à crête dressée et équidés à longues oreilles... Or, Adam and the Ants sortirent leur premier album en 1979, intitulé "Dirk wears white sox", faisant référence à l'acteur américano-flamand Dirk Bogarde dont la petite nièce, une certaine Jasmine Van Den Bogaerde, entame de nos jours une carrière prometteuse sous le pseudonyme de Birdy qui est également un film de 1984, réalisé par Alan Parker (traitant notamment de la guerre du Vietnam) dans lequel jouent Matthew Modine et Nicolas Cage qui est le neveu de Francis Ford Coppola qui a réalisé Apocalypse Now (en 1979, année de sortie du premier album d'Adam and the Ants), un film qui traite de la guerre du Vietnam et dont l'une des scènes marquantes voit un escadron d'hélicoptères se détacher sur un soleil rougeoyant au son de la Marche des Walkyries, composée par Richard Wagner dans le cadre de sa Tétralogie de l'Anneau (des Nibelungen), oeuvre inspirée par des légendes germano-scandinaves qui ont également nourri "Le Seigneur des Anneaux", le magnum opus de John Ronald Reuel Tolkien qui était né en 1892 à Bloemfontein, ville d'Afrique du Sud, pays où sévissent également les garnements de Die Antwoord dont l'imagerie scénique vient parfois piocher dans "District 9", film réalisé et coécrit en 2009 par le Sud-africain Neill Blomkamp (film, par ailleurs produit par le Néo-zélandais Peter Jackson qui a fait fortune avec ses adaptations ciné des oeuvres de Tolkien) et dans lequel le rôle principal est tenu par Sharlto Copley qui a également interprété le rôle de Looping dans le remake long-métrage "L'Agence tous risques" basé sur la série télévisée du même nom, qui s'appelait, en VO, "The A-Team", titre également du premier single à succès de l'auteur-compositeur-interprète Ed Sheeran qui est naturellement roux, contrairement à David Bowie qui se teignait les cheveux en rouge à l'époque de son single "Starman", qui a été repris, le 27 juillet 2012, dans la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques de Londres, au même titre que "When I was a youngster", single du duo rap Rizzle Kicks qui sont originaires de Brighton, qui compte deux piers sur lesquels il est totalement habituel de côtoyer des goélands qui sont des oiseaux maritimes comme les cormorans, les fous de bassan (de Petite-Vallée, en Gaspésie, évidemment) ou les albatross qui est également un énorme tube instrumental, de 1968, du groupe Fleetwood Mac qui, en 1977, sortira donc cet indiscutable chef d'oeuvre qu'est "Rumours"... Oh, misère... Chapeau à vous d'être encore là, j'espère n'avoir pas réussi à me perdre moi-même en chemin... Des rumeurs, donc, qui, on le sait avec le recul et les nombreux témoignages historiques, sont celles qui percolaient dans la presse people d'alors et n'avaient guère tort quant à la désintégration sentimentale du Mac... Rétroactes; lorsque Peter Green, l'adorable lutin de ce conte de fées qu'était le blues anglais, décide de partir jouer tout seul dans la forêt, Mick Fleetwood (batterie), John McVie (basse, le mari de l'une) et Christine McVie (piano, la femme de l'autre) décident de s'exiler à l'autre bout de la planète rock, sur cette côte californienne bien moins graisseuse que la campagne londonienne... Là, via diverses péripéties que nous ne relaterons pas ici car franchement nous en ignorons pour ainsi dire tout, les trois Angliches s'acoquinent avec un duo (sur scène comme à la ville) d'auteur-compositeurs-interprètes bien éloignés des boogies de John Mayall, les cidevants Lindsey Buckingham (qui est un garçon, comme son prénom ne le laisse pas nécéssairement entendre) et Stevie Nicks (dont le prénom présente les mêmes atours unisexes)... Ce yin-yang post-hippie, biberonné à tout ce que les scènes musicales angeline et franciscaine ont pu offrir de meilleur, vont évidemment tirer le quintet nouvellement formé dans des contrées mélodiques beaucoup plus vaporeuses... L'album éponyme de 1975 marque l'enclenchement des boosters à poudre, la sortie de "Rumours", deux ans plus tard, place les Fleetwood Mac sur une orbite dont ils ne descendront plus, gageons que leurs cadavres lentement flétris (je vous rappelle qu'il y a bien trop peu d'air dans l'espace pour que les chairs pourrissent) dériveront ad vitam ad libitum assurance vivium et tout ce tralalam... Et pourtant, peut-être qu'au lieu de devenir le huitième disque LP le plus vendu de toute l'histoire de cette sainte calice de crisse d'osti d'humanité, "Rumours" aurait pu ne jamais voir la lumière des néons plafonniers des disquaires, moisissant, oublié, en bandes masters mal étiquettées, recherchées par d'ahuris saintgraliques archéorockologues dans les studios décatis de LA ou de Miami, écartant, au passage, une énième version du Old Ways 1 de Neil Young, crachant sur le Black Album de Prince, se taillant même des cure-ongles dans la bakélite d'un pressage test de Smile... Mais non, "Rumours" est paru, a conquéru, a tout vendu, a rendu ses géniteurs riches pour toujours... Et dieux savent que je me méfie des énormes succès commerciaux dans les matières culturelles (avec tout le respect qu'on peut porter à Marie-Claude Pietragalla, je peux sans tousser citer cinq artistes du corps bien plus forts qu'elle et pour lesquels personne ne remplira jamais le dixième des 984 places du Palace), force est de constater que "Rumours" mérite toutes ses accolades, tous ces succès, tout ce flon-flon... Et peut-être d'autant plus, on ne le dira jamais assez mais à force de l'insinuer sans jamais l'expliquer, les gens vont se lasser, d'autant plus que ce disque s'est enregistré dans des circonstances plutôt particulières... La maison de disques pressent que le succès planétaire est au tournant, elle veut que les choses fassent, qu'elles se fassent bien et, si possible, qu'elles se fassent vite... Et pendant ce temps, les Fleetwood Mac, qu'est-ce qu'y font ? (La banquise, nous répond Gustave Parking mais c'est un rien hors propos)... Qu'est-ce qu'y font, les Fleetwood et les Mac, les Buckinghman et les Nicks ? Ils s'engueulent, ils se déchirent, ils se disputent, ils se tapent, ils divorcent, ils ne veulent plus s'aimer (mais ils s'aiment toujours, c'est ça le noeud gordien dans ce mélo particulièrement entremêlé) et ils ont l'intention de le faire savoir aux autres: Lindsey chante en premier; la plage d'ouverture, "Second Hand News", annonce la couleur: "Je sais qu'il n'y a rien à dire / Quelqu'un a pris ma place"... "Dreams", énormissime tube de ce gigantesque disque, bouillonné dans son chaudron par la semi-sorcière Nicks, démarre pourtant sur une sentence prosaïque bien éloignée de la poésie habituellement expresionniste de Stevie: "Voilà, tu recommences / Tu dis que tu veux ta liberté"... Plus loin, Christine commet même un crime de lèse-masculinté, à travers "You make loving fun", un des autres tubes de la plaque; s'adressant à son petit ami, sur une ligne de basse jouée par son mari pas entièrement divorcé, elle sussure: "Oh, toi, tu rends l'amour si amusant / Et je n'ai pas besoin de te dire que tu es le seul à le faire"... Seule chanson écrite collégialement, collage, en fait, d'une proposition de Nicks et d'un bout de mélodie de Buckingham, "The Chain", hormis l'un des bridges les plus irrésistibles de toute l'histoire de la chanson populaire, avance, elle aussi, son lot de venin sentimental: "Ecoute le vent souffler, regarde le soleil se lever, cours dans l'obre, maudis ton amour, maudis tes yeux / Et si tu ne m'aimes pas maintenant, tu ne m'aimeras plus jamais et je peux encore t'entendre dire que tu ne briserais jamais la chaîne"... Mais à ce jeu fielleux, c'est bien Buckingham, clairement l'amoureux le plus dépité de la clique, qui remporte la timbale, avec les horreurs qu'il assène dans "Go your own way", la chanson la plus musicalement crispée de cet album qui ne mérite de toute manière pas l'étiquette péjorative de "soft rock": "T'aimer, ce n'est pas la bonne chose à faire / Si je pouvais, je te donnerais mon monde / Mais comment le pourrais-je si tu ne veux pas le prendre ?"... Pendant ce temps, Mick Fleetwood et ses deux mètres et quelques, assis derrière ses fûts, sans l'exutoire de l'écriture dont jouissaient les autres, subissait aussi l'éloignement de son épouse... Nul doute, dès lors, que les pépètes sonnantes et trébuchantes qui ont suivi ce succès, à l'appétit du public forcément creusé par les "rumeurs" de disette sentimentale au sein du groupe, ont permis de sparadrer les petits coeurs tout mous... Preuve en est que le Mac, à part Christine qui préfère ne plus battre le pavé par tous temps et se contente du piano de son salon, continue, comme le 9 octobre à venir déjà sold-out, à remplir des Sportpaleis d'Anvers dans le monde entier (enfin non, juste à Anvers, mais vous voyez ce que je veux dire)... La recette est là, et bon nombre de marmitons s'y sont attachés au fond de la casserole; car c'est le talent indiscutable de ces artistes (et tous les superlatifs qui ne suffiront jamais à rendre justice à la grâce de Stevie Nicks) qui leur permet de s'asseoir, musicalement, à mi-chemin de ces deux versants de la colline pop-rock californienne que sont les indolentes ballades au piano et les petits rocks plein de guitare... à mi-chemin des deux versants ? Au sommet, quoi !...